‹ Révolutiond de Liége sous Luois de Bourbon E. C. de GerlacheChapitre 3 sur 3 · SOUS · texte numérisé non relu

SOUS

LOUIS DE BOURBON

Bien que Hinsberg eût essayé de tenir secrète la résignation qu’il venait de faire de son évêché au profit du jeune Louis de Bourbon, jusqu’à ce que ce dernier eût reçu ses bulles de Rome, le bruit en parvint bientôt à Liège , et il y répandit une consternation générale.

D’abord on ne pouvait y croire. Comment concevoir en effet que Hinsberg , qui avait gouverné avec tant de sagesse et de bonheur pendant 55 ans , eût consenti à livrer en quelque sorte cette libre cité à son plus redoutable ennemi? Lorsqu’on fut détrompé à cet égard, on espérait encore que du moins la cour de Rome ne confirmerait pas un choix si fatal à l’église et à l’état. Mais on apprit bientôt que tout était consommé.

Bourbon n’avait reçu aucun ordre de prêtrise ; son âge ne le lui permettait point. Il n’avaitpas même achevé ses cours à l’université de Louvain, où il étudiait aux frais de son oncle.

10 RÉVOLUTIONS DE LIÈGE

Le duc de Bourgogne, fort de son influence à Rome, parvint à imposer aux Liégeois un prince de sa maison, un enfant, sans consulter le chapitre de St. -Lambert, qui était en possession immémoriale du droit de choisir ses évêques. Un immense projet absorbait alors toutes les pensées de Calixte III. Les Turcs venaient de s’emparer de Constantinople; ils étaient prêts à déborder sur l’Occident et menaçaient lachrétienté tout entière. Le pape , épouvanté de leurs progrès, faisait les derniers elforts pour organiser une croisade générale contre ces redoutables ennemis du Christ ('). Le puissant duc de Bourgogne, qu’on appelait à l’étranger, le Grand Duc d' Occident , avait promis de donner l’exemple à tous les rois : il parut entrer avec ardeur dans les vues du St. -Père : en lui demandant l’évêché de Liège pour son neveu , il ne manqua pas de répéter qu’il était prêt à partir pour la croisade, et qu’il y emploierait et ses trésors et ses armées. La sagesse de Rome, fléchissant devant un si grand intérêt, oublia trop peut-être les règles prescrites par les saints canons, et par la politique même, qui ne permettaient point de confier les destinées d’un peuple à un jeune homme de

a. cru aa; lui i

(<) Ficcoloiuini.

SOUS LOUIS DE BOURBON. Il

dix-huit ans. Ainsi le duc Philippe , tout en procurant à son neveu un brillant établissement, crut pouvoir imposer uu maître à sa guise, à cette nation remuante, que la France cherchait à soulever dès qu’elle avait guerre avec la Bourgogne; et qui se regardait comme l’alliée naturelle des villes libres de la Flandre , presqu’aussi Gères quelle de leurs privilèges, et presqu’aussi souvent en révolte contre leurs princes (').

Les Liégeois allaient donc devenir vassaux de Philippe, qui déjà les pressait de toute part; qui venait de réunir encore à ses immenses domaines , et le duché de Limbourg , et le comté de JNamur , et le duché de Brabant.

On savait que toujours les ducs de Bourgogne s’étaient montrés ennemis des communes ; qu’ils avaient dépouillé d’une partie de leurs franchises les puissantes villes de Bruges et de Gand ; que sans leurs guerres continuelles avec la France , ils auraient infailliblement réduit les cités libres des Pays-Bas à un état de complète sujétion. Liège n’avait aucun se-

(i) «t En <380 , les Liégeois , attirés par le bruit de la cause »* commune des peuples , et par le grand nom de liberté, envoyé* » rent 600 chariots de vivres aux Gaulois , pendant que le comte * de Flandre voulait affamer leur ville. » Ces paroles remarquables sont du père Bouille , ancien historien de Liège , et carme déchaussé.

cours à attendre de l’empereur, son protecteur naturel et son suzerain : l’Allemagne , depuis

long-temps affaiblie par ses guerres et ses dissentions intestines, était alors gouvernée par Frédéric III, prince sans talens, sans dignité, sans énergie. Chacun prévoyait enfin que si le nouvel évêque était dévoué à Philippe , comme on n’en pouvait douter, le pays allait être livré à d’horribles déchiremens : car les gens de Liège, quel que fût le danger de la résistance, n’étaient pas d’humeur à accepter paisiblement le joug de l’étranger. On se ressouvenait de Jean de Bavière , élu à l’âge de 17 ans; qui ne fut jamais prêtre; qui n’eut aucune vertu de prince ni d’évêque; imposé par force et violemment maintenu sur son siège par son beau-frère, Jean-sans-Peur, père du duc de Bourgogne actuel : et alors les désastres d’Othée, et toutes les suites d’une lutte inégale et mortelle venaient frapper les esprits de terreur! Le peuple lui-même était ému de sinistres pressentimens. On aperçut des signes extraordinaires sur la terre et dans le ciel : une comète à longue chevelure s’étant montrée au-dessus de Ste.-Walburge et du palais, on crut y voir un avant-coureur de la colère céleste qui se déclarait contre une malheureuse cité.

SOUS LOUIS DE BOURBON

Iï

Cependant Louis de Bourbon ayant reçu ses bulles de Rome, députa l’évêque d’Aras et quelques docteurs de l’université de Louvain , pour les notifier au chapitre de St. -Lambert, en annonçant qu’il allait venir prendre possession du siège épiscopal. Le bref du pape qui accompagnait les bulles portait, que le Saint- Père avait jugé convenable d’accorder à Louis, malgré sa grande jeunesse, l’entière administration du spirituel et du temporel de l’évêché de Liège. La lecture de ce bref n’était pas propre à calmer les esprits. Le chapitre de St. -Lambert, déjà irrité de ce qu’on l’avait privé de son droit d’élection, trouva mauvais qu’on eût conféré l’administration du spirituel à un prince de 1 8 ans , qui ne pouvait être sacré, ni même ordonné prêtre. D’un autre côté, les états nièrent fortement que le pape eût le droit de disposer du temporel , au préjudice des libertés du pays , et des régaux de l’empereur. On résolut donc, presque tout d’une voix , de nommer un mambourg ou régent , qui gouvernerait provisoirement la principauté, pour prouver du moins au duc de Bourgogne que les Liégeois n’étaient pas autant sous sa dépendance qu’il se l’imaginait. Mais on ne put s’entendre sur le mode d’élection. Le chapitre soutint qu’il appartenait à lui seul de

RÉVOLUTIONS DE LIÈGE

choisir le mambourg, puisqu’il avait le droit

d’élire l’évêque. On répondait, de la part des états , que les fonctions de mambourg concernant particulièrement le temporel , la prétention du clergé était mal fondée. Les échevins, qu’on avait nommés juges de ce débat, décidèrent en faveur des trois états réunis. Mais, tandis qu’on discutait encore, on apprit que Louis de Bourbon , précipitant son départ de Louvain, arrivait à Liège : l’on n’eut que le temps de se préparer à le recevoir.

L’entrée du prince fut magnifique. Il était accompagné des évêques de Cambrai et d’ Aras, des comtes de Mœurs et de Iiorne , et d’un grand nombre de chevaliers du pays de Liège : d’Anselme de Hamal , du sieur deTrahégnies,de Raës de Waroux, d’Arnould de Corswarem , d’Eustache de Straile, de François des Changes, et suivi d’environ 5oo cavaliers richement équipés. Le sieur de Hamal portait l’étendard. L’élu montait un cheval superbe : il avait à sa droite Jean de Straile, maître de cité, et Gérard Goswin , autre maître, à sa gauche. Bourbon traita splendidement les trois états. Comme il avait bonne mine, l’humeur facile et enjouée, et qu’il accueillait bien tout le monde, le peuple , qui se laisse aller aux premières impressions, .commençait à concevoir une meilleure opinion

SOUS LOUIS DE BOURBON. 15

de son prince. Mais le charme ne dura guères : son caractère léger, dissipé , ennemi du travail; son goût pour les plaisirs et l’argent ; la fierté que lui inspirait sa naissance; le peu de considération qu’il témoignait à la noblesse liégeoise, et son dédain pour les libertés du peuple, eurent bientôt détruit le prestige. Il débuta par un emprunt forcé sur les monastères : puis il fit fabriquer de nouvelles monnaies de cuivre auxquelles il supposa une valeur exagérée. Le petit peuple , que cela concernait particulièrement, lui donna gaiement, à cette occasion , le titre d’évêque - mendiant , ou de premier mendiant du pays. Il poursuivit les usuriers , dans l’intention , disait-il , de les faire punir , mais en effet pour s’attribuer la confiscation de leurs biens. Et il repartit pour la brillante cour de son oncle, afin d’aller y dépenser, en s’amusant , les sommes qu’il avait extorquées. Enfin Bourbon disgracia les anciens ministres de Hinsberg, hommes sages , connaissant les lois et l’esprit des Liégeois, et il leur substitua ses courtisans et ses créatures qui cherchèrent à l’éloigner du peuple, pour le mener à leur gré. ' <:* • \

Son gouvernement ne tarda pas à devenir odieux. Un j eune homme de Waremme, dans un 1457. état complet d’ivresse, s’étant permis quelques

RÉVOLUTIONS UE LIÈGE

propos injurieux au chef de l’État, fut condamné comme séditieux , poignardé par le bourreau, et mis en quartiers à la vue du peuple, tandis qu’il respirait encore. L’atrocité de ce supplice révolta les Liégeois : ils s'effrayèrent du despotisme et de la cruauté de celui dont la pauvreté et l’avarice les avaient d’abord fait rire.

Les magistrats prirent parti pour le peuple.

Ils se mirent à poursuivre les usuriers en leur propre nom, soit afin de contrarier l’évêque , soit pour lui arracher cette proie. Dans la vue d’augmenter de plus en plus leur influence , ils immatriculèrent au nombre des bonnes villes , le bourg de Theux , en y plantant un perron , signe de la liberté municipale) et ils se permirent beaucoup d’autres actes que Bourbon prétendit être attentatoires à ses droits. Les torts de part et d’autre s’accumulant toujours, les esprits s’aigrirent de plus en plus.

Il était si commode et si doux aux bourgmestres de n’avoir personne au-dessus d’eux dans la cité, de voir désert le palais du prince, et de décider de tout en souverains , qu’ils ne négligeaient rien en général de ce qui pouvait le pousser à bout , quand ils se sentaient les plus forts. Au lieu d’en imposer aux malveillans par sa présence, Bourbon se brouilla avec les

SOUS LOUIS DE BOURBON

Liégeois et pour les punir , il alla résider à Maestricht.

Quelques membres de l’état noble et de l’état tiers , redoutant les suites de ces querelles, s’adressèrent au chapitre cathédral pour le prier de faire des démarches auprès de l’élu , afin d’opérer un rapprochement. Les chanoines acceptèrent la commission : toutefois , avant de partir pour Maestricht, ils mandèrent les bourgmestres ( Barré de Surlet et Gérard Tollet), et le conseil, pour leur remontrer : « Qu’ils ne devaient pas croire que le droit » de défendre leurs libertés s’étendît jus- » qu a régir la chose publique à leur plaisir; » que les privilèges du peuple avaient leurs » limites, tout aussi -bien que l’autorité du » prince : mais que grande était la différence » entre celui-ci et ses sujets : car le peuple ne » formait que la partie inférieure du corps » politique, dont le prince était la tête : que » néanmoins si l’on respectait ses hautes pré- » rogatives , il se garderait bien d’empiéter » sur les droits des citoyens ; que même il leur » en accorderait de nouveaux, pour prix de » leur soumission et de leur fidélité.

» Ne serait-il pas plus sage, ajoutèrent-ils, » de renoncer à quelques-unes de ces libertés » prétendues, que d’être toujours tyrannisés

RÉVOLUTIONS DE LIÈGE

» par vos passions et par celles d’autrui , que » detre les jouets d’un ramas d’intrigans, et de » risquer à la fin de perdre tout? Si l’on aban- » donne le pouvoir au peuple, ignorant, cré- » dule, passionné , envieux , violent , qui a déjà )i pour lui le nombre et la force, il voudra tout » changer à son proGt. Le peuple n’est point » fait pour conduire, mais pour être conduit. » Pour que l’état soit prospère , il faut que le » prince soit fort, qu’il puisse s’unir aux trois » ordres du pays , appeler à lui tous les bons » citoyens, et agir avec eux de concert. »

Les bourgmestres, dit Fisen, ne répliquèrent rien à ces paroles. Il ne s’en suit pas qu’on admit à Liège sans contradiction la doctrine de l évêque et du chapitre en matière de souveraineté ; et cette dissidence d’opinions fut probablement une des causes qui s’opposèrent à la réconciliation projetée.

1458. Valdoréal, l’un des conseillers de Bourbon, ayant dit publiquement, qu’à force d usurpations, les bourgmestres réduiraient l’autorité du prince et celle des lois à néant, les maîtres de la cité , d’accord avec le conseil , rendirent une ordonnance portant que ceux qui aspireraient désormais aux magistratures municipales, devraient jurer qu'ils renonçaient à faire partie du conseil de l’évêque. Celui-ci en fut

SOÜS LOUIS DE BOURBON

tellement irrité qu’il fit fermer le tribunal des échevins , et ordonna à son grand-maïeur de le suivre à Huy. Les bourgmestres à leur tour proscrivirent plusieurs officiers de l’évêque ; et sous prétexte que le cours de la justice ne pouvait être interrompu sans bouleverser l’ordre public, ils la firent rendre en leur nom, par des tribunaux qu’ils composèrent à leur guise.

De nouveaux incidens vinrent compliquer encore l’état des affaires. Le comté de Looz , envoya des députés à Liège pour se plaindre des énormes exactions des procureurs du fisc et des gens de justice, qui s’entendaient pour vexer le peuple. Bourbon , préoccupé de ses différends avec les bourgmestres , ne daigna pas seulement écouter leurs doléances. De retour chez eux , ayant raconté le mauvais accueil qu’ils avaient reçu à la cour du prince, le peuple résolut de se faire raison par ses propres mains. Une bande de jeunes gens du pays de Looz, des environs deTongres et de St.-Trond, parcoururent les campagnes , armés de bâtons, précédés d’un drapeau représentant la figure d’un homme hideux , agitant un gros bâton :

ils portaient cette figure sur leurs chapeaux et sur les manches de leurs habits en signe de ralliement. Ils se donnèrent eux -mêmes le

«ÉVOLUTIONS DE LIÈGE

nom de fustigeans. D’abord on n’en fit que rire; mais bientôt ces rassemblemens prirent un caractère sérieux. Ils se dirigèrent sur Ilasselt, forcèrent la maison d’un receveur des deniers publics , allumèrent un grand feu autour de la colonne du marché, y jetèrent les registres et les papiers, se partagèrent l’argent et le mobilier du collecteur, après avoir détruit ce qu’ils ne pouvaient enlever. Quand ils saisissaient quelque employé du fisc, ils ne le relâchaient qu’après l’avoir fortement fustigé et honteusement dépouillé d’une partie de ses vêtemens. Cette troupe se recruta de tout ce qu’il y avait d’hommes dangereux dans ie pays, et menaça bientôt les citoyens les plus inoifensifs. L’évêque nomma une commission composée des principaux de la ville pour faire une enquête sur les causes de ces désordres.

Un grand nombre de maltôtiers furent privés de leurs emplois, déclarés indignes déposséder aucune charge à l’avenir, et condamnés à des amendes. Mais comme on n’avait osé faire justice exemplaire des brigands qui avaient ravagé le pays, ils s’enhardirent de plus en plus; et dans la suite le comté de Looz devint le principal rendez-vous des proscrits et des factieux.

Le Roi Charles VII étant mort, on s’em-

SOUS LOUJS DE BOUBBON.

pressa (l’aller complimenter son successeur.

Les Liégeois inclinaient naturellement vers la France; d’ailleurs, ils trouvaient leur intérêt à la ménager. Tout récemment encore ils venaient de conclure un traité de commerce en vertuduquel ils pouvaient tirer de ce royaume toutes sortes de marchandises, et y envoyer les leurs en échange , à des conditions fort avantageuses : ils y étaient déclarés exempts du droit d’aubaine, et de tout impôt quelconque. Louis XI, à son avènement, lit répandre qu’il se trouvait très - oifensé de ce qu’ils n’avaient pas seulement daigné le visiter pendant son exil à Genappe; sachant, de bonne part, ajoutait-il, qu’ils avaient voulu s’emparer de sa personne pour le livrer à son père, il s’en ressouviendrait en temps et lieu. Cette feinte colère , pour faire arriver les Liégeois plus tôt , lui réussit Le roi les accueillit avec empressement, ne dit presque rien des prétendus griefs dont il les avait tant effrayés, et leur laissant à peine le temps de s’excuser, il les combla de caresses et leur fit grande chère.

Les Liégeois, après lui avoir exposé 1 état du pays, crurent devoir prier Louis de le prendre sous sa protection : celui-ci l’accorda volontiers : il ne demandait pas mieux. Mais lorsqu’ils furent de retour, le clergé, qui suspectait

RÉVOLUTIONS DE LIÈGE

les intentions du roi , et celles de ses partisans

secrets, dit que les envoyés avaient été trop loin, qu’on ne les avait pas chargés de mettre l’état sous la protection d’un souverain étranger. Les bourgmestres répondirent que l’appui d’un aussi grand potentat ne pouvait nuire à la république, ni humilier personne ; que d’ailleurs on ne s’était engagé à rien en vers ce monarque, puisqu’on ne lui avait pas prêté foi et hommage.

Le clergé et la majeure partie des nobles et des riches bourgeois , prirent assez peu de part aux débats entre l’évêque et les bourgmestres dont ils n’attendaient rien de bon. Cependant

il existait un point sur lequel tous s’accordaient. Bourbon , sous divers prétextes, différant toujours deprendreles ordres, l’on craignait que le duc de Bourgogne, dont l’ambition était bien connue, n’eût envie de faire séculariser la principauté pour la ranger sous sa domination.

On fit donc connaître à l’élu les vœux du clergé, de la noblesse et du peuple. Rien ne l’avait encore autant choqué que cette prière si raisonnable et si unanime des Liégeois : soit qu’il eût encore trop de répugnance pour la vie ecclésiastique, soit quil vît dans ces remontrances une censure indirecte de sa conduite trop mondaine, soit qu’il ne voulût point

SOUS LOUIS DE BOURBON

paraître recevoir la loi de ceux qu’il s’obstinait à appeler des sujets rebelles. Il dit qu’il allait venger enfin sa dignité méconnue et revendiquer ses régaux depuis long-temps usurpés; et il mit la cité en interdit. L’on se pourvut devant le métropolitain de Cologne , qui suspendit 1 interdit : de son côté, le prince appela au St. -Siège de la décision du métropolitain. Le peuple furieux s’en mêla et proscrivit plusieurs officiers de l’évêque. Le chapitre, craignant qu’on ne se portât aux dernières extrémités, olfrit de nouveau sa médiation et proposa des conférences : une réunion eut lieu.

L’évêque de Tournai, au nom du prince, demanda le rappel de ceux de ses officiers que le peuple avait bannis; et en outre, un donatif de 10,000 florins du Rhin, comme indemnité des pertes éprouvées par lui depuis le commencement des troubles , et pour couvrir les frajÿ du procès qu il devait soutenir à Rome contre ses propres sujets. Le prélat de Tournai harangua Ies:trOis états à l’hôtel de ville , et les gens de'métiers au palais. Mais au lieu d’insister devant le peuplesur les hauts intérêtsdeletat, et ;st)r.lâ, nécessité de rétablir la paix , il parla tout id’abordde la grosse somme d’argent qui tenait tant ait coeur à Bourbon. Quoique son discours

RÉVOLUTIONS DE LIÈGE

fût fort éloquent et semé d’une foule de beaux passages latins tirés de l’Ecriture-Saintc et des auteurs profanes, qui prouvaient bien sa grande science, il échoua avec sa faconde : il ne connaissait pas le peuple de Liège, dont l'humeur vive etmoqueuse ne tarissaitpointsurla pauvretéde Louis de Bourbon, son illustre évêque, et sur son insatiable amour de l’argent: enfin l’orateur fut accueilli par la multitude avec des huées. Les bourgmestres firent de graves réprimandes au peuple à cause de son irrévérence, et 1 amenèrent à accorder le donatif; mais il ne voulut jamais consentir au rappel des bannis.

Quelques bons citoyens, affligés de la tournure menaçante que prenaient les affaires , dévoués à la personne du prince, et cependant convaincus qu’il y avait beaucoup de sa faute, se transportèrent «à Maestricht où il se trouvait en ce moment. Ils supplièrent l’évêque devenir résider dans sa capitale , au milieu des siens, où sa présence servirait à calmer les passions, et préviendrait les complots des malveillans; ils lui représentèrent, les larmes aux yeux, qu’il pouvait encore regagner l’amourdeses sujets, s’il voulait seulement éloigner de sa personne quelques-uns de ses conseillers haïs du peuple. Mais on eut beau lui remontrer qu’il fallait bien faire quelque chose pour le peu-

SOUS LOUIS DE BOURBON. Î5

pie , là où le peuple était tout ; que la noblesse, depuis long-temps alfaiblie, ne pouvait presque rien pour sa cause ; que le clergé même perdait son influence dès que son chef t'abandonnais Bourbon, entêté et jaloux à l’excès de la souveraineté pleine et absolue qu il prétendait tenir du St. -Siège, et de sa qualité de prince, voulait qu’on se soumît d’abord.

« Je poursuivrai mon droit, s’écria-t-il, je » ne céderai point ! le pape et mon oncle de » Bourgogne sauront me faire raison de ces » mutins ! quant à mes serviteurs et à mes mi- » nistres, je les choisis comme je veux. »

On apprit en effet que le pape avait confirmé l’interdit lancé par l’évêque. On en appela du pape mal informé au pape mieux informé.

Celui-ci envoya à Liège un légat qui leva d’abord l’interdit 5 qui bientôt après le renouvela, sous prétexte que de nouveaux attentats avaient été commis; puis qui finit par excommunier et les bourgmestres et les échevins et même une partie du clergé.

Dans la situation périlleuse où se trouvait l’état, il ne pouvait être sauvé que par la sagesse de son chef; et cet espoir lui manquait. L’esprit de faction dominait le peuple. Sa haine trop bien fondée contre les Bourguignons, et un puissant parti pour la France, [entraînaient

RÉVOLUTIONS DK LIÈGE

chaque jour à des résolutions aveugles et inconsidérées. Il existait à Liège, en fait de politique intérieure et extérieure , des traditions qu’il n’aurait point fallu négliger. Hinsberg avaiteu pour règle de conduite de se maintenir toujours dans une espèce d’équilibre entre la France et la Bourgogne. Il ménageait la première de ces puissances , mais il se gardait d’épouser ses querelles. Et en effet il avait bien plus à craindre des Bourguignons qu’à espérer de leurs ennemis : il évita donc de provoquer cette terrible puissance de Philippe , qui tenait la France en échec, qui souvent lui dictait la loi , et qui entourait et enveloppait dans son territoire immense, la faible république de Liège. Hinsberg était surtout trop sage pour appeler l’étranger à son secours dans ses débats particuliers avec les Liégeois (*). C’est ce qu’aucune nation ne pardonnera jamais à son prince; c’est ce qui avait rendu la mémoire de Jean de Bavière exécrable. Il y eut beaucoup de conspi-

(i) On doit à Hinsberg le célèbre Règlement de 4424 sur la forme des élections magistrales. Ce règlement, aboli en 4467 par le Téméraire , fut rétabli quelques années après sa mort par Louis de Bourbon , sur les réclamations des Liégeois ; et il est demeuré en| viguenr jusqu'en 4603. Le début e*t empreint d’une naïveté remarquable , qui' peint bien les mœurs du siècle et la sagesse du législateur : * Sçavoir faisons , dit-il , que comme nostre ditte w citteit , qui est de noubîe et grande fondation , est grandement >i aournéede privilèges, franchiescs ctliberteis toutefois , par

rations contre Hinsberg ; et quoiqu’elles fussent toutes sévèrement réprimées, il conserva l’amour desessu jets .Les bons citoyens se rangèrent de son parti, parce qu’il sut maintenir à la fois l’ordre au dedans et l’indépendance au dehors.

Les liens de subordination rompus entre le prince et le peuple, il n’était pas difficile de pousser ce dernier à quelque coup décisif qui rendit toute réconciliation impossible : il ne fallait pour cela qu’un chef à la multitude : Raes de lieers lui en servit.

Nous croyons devoir dire ici quelques mots de cet homme dont il sera souvent parlé dans la suite. Raes de la Rivière, seigneur de Heers, de Lintre et d’Arschot, eut une jeunesse fort désordonnée. Son père , à qui il avait soustrait »

une somme d’argent considérable , l’ayant banni desa présence, il l’assiégade viveforcedansson château de Ileers; il l’y aurait fait mourir de faim, si l’évêque n’était intervenu pour le faire désister de cet attentat impie ('). Audacieux,

» petit advortissemenl de temps passé, al esteit , et est aincor,

>» en plusieurs parties, foruseit d’iccaulx ; tellement que ladite t> citteit al assciz petit nom de bonne governe ; et se porveyut n’y as toit , polroit être plus désordenée advons statueit et n ordineit pour la réformacion du régiment de ladittc citteit ,

» les cboescs que chi-après- s’en suivent , cxstraites la plus grande ® partie foures desdits privilèges et paix faites , etc. •

(i) Fisen.

RÉVOLUTIONS DE LIÈGE

rusé , cruel au besoin , doué d’une éloquence virulente et populaire , il se trouva bientôt mêlé à toutes les affaires et y joua les premiers rôles. Il dénonça et poursuivit avec une chaleur extrême les malversations commises par les agens du 6sc dans le comté de Looz. L’activité qu’il mit à les dévoiler et à les faire punir accrut sa réputation plébéienne. Comme il parlait sans cesse à la multitude de ses libertés et de ses droits, elle l’aima d’amour folle; et il exerça sur elle une autorité despotique et sans bornes. Le fait suivant en offrira la preuve.

1404. Jean A vandael, seigneur de Reye, avait fait

saisir (on ne sait par quels motifs) , deux bourgeois de Hasselt, et les tenait dans ses prisons. En apprenant cette atteinte à leurs privilèges, les Liégeois crièrent aux armes et coururent au château de Reye. A vandael, épouvanté, relâcha les prisonniers et il offrit aux bourgmestres telle satisfaction qu’ils jugeraient convenable. Celte proposition allait être acceptée, quand Raes de Heers s’y opposa. Il voulut que le château de Reye fût pris et rasé ; et il le fut. Il faut savoir que Jean Avandael était l’oncle de Barré de Surlet : or Surlet tenait alors le parti de l’évêque et se déclarait pour le maintien de la paix : sa naissance, sa grande fortune, son mérite personnel, lui donnaient

SOCS LOD1S DB BOURBON

aussi de l’ascendant sur le peuple : à cause de cela il était en butte à la haine et à l’envie de Raes de Heers : en conséquence , l’oncle paya pour le neveu.

Louis XI fut, dit-on, le premier qui s’avisa d’entretenir des agens dans les divers pays de l’Europe, qui l’informaient de tout, et qui agissaient d’après ses instructions. Raes de Heers praî t avoir été de ce nombre : il est au moins hors de doute que le projet dont nous allons parler fut concerté entre eux. De Heers se rendit secrètement à Cologne auprès du marquis Charles de Bade. Il lui fit un tableau chargé de ce qu’il appelait le régime stupide et tyrannique de Louis de Bourbon ; ajoutant que les Liégeois étaient tellement fatigués de leur prince, qu’ils seraient tout disposés à en recevoir un autre , s’il s’en rencontrait un assez intrépide pour oser braver la puissance du Bourguignon ; qu’il ne devait pas juger de l’effort dont ils étaient capables, d’après leur petit nombre; que leur infériorité sous ce rapport était plus que compensée par le désir qu’ils avaient de secouer un joug insupportable ; qu’enfin on savait que le roi de France allait recommencer la guerre avec le duc de Bourgogne, son rival et son implacable ennemi , et qu’il les seconderait puissamment : et il fit entendre

RÉVOLETIONS DE LIEGE

mystérieusement, que déjà il s’y était engagé par traité.

Le prince de Bade , quoique fort agréablement chatouillé par les paroles du Liégeois , répondit , qu’avant d’examiner sérieusement de telles propositions , il voulait avoir la preuve certaine que les trois états l’accepteraient pour chef, et que le roi de France l’appuierait.

Baes de Heers se hâta de revenir à Liège pour achever l’œuvre si heureusement commencée.

Le vent populaire l’y rendait tout puissant, surtout depuis qu’il s’était réconcilié avec Barré de Surlet. Ce dernier venait de déserter la cause de l’évêque , soit qu’il eût sujet d’en être mécontent, soit que ses intérêts particuliers l’eussent fait changer de bannière. On rapporte qu’en effet Surlet détenant une partie des biens confisqués sur les Dan tin, au profit du peuple, dont Raes de Heers était chargé de poursuivre le recouvrement , il avait senti le besoin de serapprocher d’un adversaire inexorable qui lui aurait fait rendre du tout un compte exact. Un nouveau motif contribua à cimenter cette réconciliation. Le fils de Surlet avait épousé la fille de Guillaume de Berlo, brave chevalier , jouissant d’une grande considération , que Raes de Heers mit habilement dans ses intérêts en fei-

gnantde le respecter beaucoup et de ne rien faire

SOUS LOUIS DE BOUBBON

sans son avis. Ces trois hommes , s’étant réunis, quoique avec des vues et des caractères fort différens , ils eurent bientôt toutes les affaires entre les mains.

Il s’agissait d’amener peu à peu les esprits à demander d’eux-mêmes ce qu’on n’osait leur proposer ouvertement. Un jour qu’on s’occupait au conseil de ville, des moyens de remédier à l’épuisement des finances de letat , quelques amis de Raes de Heers observèrent que les caisses publiques se trouvaient vides , tandis que des biens considérables , appartenans à la nation et destinés à servir à sa défense , étaient abandonnés à ceux qui combattaient contre elle. Nos ancêtres, ajoutèrent-ils, dans des circonstances semblables , n'hésitaient pas à séquestrer les fruits de la mense épiscopale elle-même, pour les mettre à la disposition d’un mambourg chargé provisoirement du gouvernement de la chose publique. A ce mot de mcnnbourg, échappé comme par hasard, quelqu’un s écria que Raes de Ileers avait sous la main un prince qui comblerait les souhaits des meilleurs patriotes et des plus timorés. On le pressa de le nommer : il répondit avec, un feint embarras, qu il s agissait de certain prince, qui avait le peuple liégeois en bien haute estime, d’un prince aussi recommandable par ses qualités

RÉVOLUTIONS DE LIÈGE

personnelles que par son illustre naissance et par ses alliances ; mais que la chose était trop grave pour être traitée incidemment , et qu’il ne le nommerait que dans une journée d’état. Cette journée fut indiquée pour la mi-carême.

L’état primaire, les membres de la noblesse et les députés des bonnes villes, se réunirent sous la présidence des bourgmestres de la cité. Ceux-ci, après s’être concertés avec Raes de Heers, dirent que le jour était enfin venu de prendre une résolution énergique et de sauver la patrie livrée à ses plus cruels ennemis, par ce Louis de Bourbon , que quelques-uns s’obstinaient encore à nommer leur souverain; et qu’après avoir épuisé tous les moyens de conciliation, la proposition qu ils osaient faire, au nom des bons citoyens, olfrait le seul moyen de salut.

Il s’émut alors de grands débats dans l'assemblée. De la part du clergé, on objecta qu'il convenait de ne rien précipiteravant ladécision du souverain pontife choisi pour arbitre 3 d’autres observèrent que la nomination d’un mainbourg était une mesure des plus périlleuses; qu’en appelant un nouveau prince à la place de l’ancien , ou provoquait à la fois la guerre étrangère et la guerre civile; que sous Jean de Bavière , à qui l’on faisait à peu près les mêmes reproches qu’à Louis de Bourbon, l’on avait eu

SOUS LOUIS DE BOURBON

recours aussi à ce moyen extrême, et que l’on savait trop bien ce qui en était advenu. La noblesse parla comme le clergé (*). Les bourgmestres voyant que la résistance était plus vive qu’ils ne s’y étaient attendus, prorogèrent la séance au lendemain. Cependant on fit entendre à ceux qu’ on soupçonnait peu favorables aux princes de Bade, .que le peuple commençait à s’impatienter, et que leur présence à Liège pourrait n’êtrepas sans danger pour eux. Plusieurs membres de la noblesse et du clergé, dociles à cet avis , se glissèrent sans bruit hors de la ville dès que la nuit fut venue : le lendemain la question ne souffrit plus de difficulté. Alors Raes de Heers déclara devant les états, qu’il proposait pour évêque, le prince Marc de Bade , et pour mambourg , son frère , le marquis de Bade, beau-frère de l’empereur Frédéric III. « Vous voyez, ajouta-t-il avec » emphase , que nous pourrons désormais » affronter sans crainte toutes les forces du » fameux duc de Bourgogne. » Les noms des princes de Bade furent salués par d’unanimes . ('WJUi'W ’ ' ‘Ai ‘A te -. 'À ‘ 1

(i) Parmi les magistrats des villes ( dit le père Bouille) , le seul Lambert de Canne , bourgmestre de Maestricht, s’opposa à la nomi* nation d'un mambourg. On rapporte celte particularité (pour suhil ) pour faire voir que les bourgmestres de Maeslrichl étaient du corps de l'État.

RÉVOLUTIONS DE LIÈGE

acclamations : on fit de grands préparatifs au palais de l’évêque pour les recevoir : selon la coutume , les armes de lancien souverain furent abattues, traînées dans la boue et mises en pièces par le peuple.

tj 1 409. Les bourgmestres accueillirent les nouveaux princes avec toute la solennité possible; mais, à très-peu d’exceptions près, la noblesse et le clergé ne parurent point. Barré de Surlet remercia le peuple, au nom de Marc de Bade, et fit lecture à haute voix du serment qu’il devait prêter. Il portait en substance : « i°Que » dans l’année de sa confirmation par le saint » siège, il se ferait sacrer; 2 ° qu’il n’aliénerait » pas les biens de la mense épiscopale ; 5° qu’il » conférerait les offices publics à des naturels )> du pays, et qu’il ne pourrait jamais les ven- » dre; 4° qu’il n’interromprait pas le cours de » la justice, et que s’il le faisait, le voué au- » rait le droit de reconstituer les tribunaux ; » 5° qu’il ne réunirait pas de congrès hors des » limites de la cité pour y traiter des affaires » publiques; 6° qu’il maintiendrait les fran- » cluses et les libertés du peuple, ses anciennes » lois, et notamment la paix de Fexlie. » Ce serment était comme le résumé des droits de la nation et de ses principaux griefs contre Bourbon.

îd by Gc

jgle

sors Lons de bourbon.

Les bourgmestres , le conseil et les échevins, firent à leur tour le serment d’exposer leurs biens et leurs vies pour maintenir le prince dans sa dignité. Quelques jours après, Raes de Heers, à la tète d’une nombreuse escorte, promena Marc de Bade dans la Condroz et le pays d’entre Sambre et Meuse, où il fut bien accueilli et fêté.

Vers ce temps-là éclata en France la guerre dite du bien public , parce que sous prétexte de sauver l’État, les princes et les nobles s’étaient ligués contre Louis XI, dont l’ambition et le despotisme menaçaient le pouvoir particulier de chacun d’eux. Le plus redoutable des grands vassaux de la couronne, le plus actif, celui que l’on pouvait en quelque sorte considérer comme l’àme de ce vaste complot, c’était le comte de Charolais, dit le Téméraire. La tête du bon duc, jadis si forte, avait tellement baissé qu’il ne prenait pour ainsi dire plus de part aux affaires ; et c’était à son insçu que son fils osait tenter cette vaste entreprise. Louis XI, selon son usage, essaya d’abord de diviser ses ennemis; puis voyant la guerre imminente, il chercha à détourner une partie de leurs forces sur quelque pays éloigné de ses états. C’est dans cette vue qu il fit partir pour Liège une députation composée de Louis de Laval, sei-

36 HËVOLUTIONS DE LIÈGE

gneur de Châtillon ; de Aimar de Ponsieu, bailli de Mantes; de Jean de "Vergier, président au parlement, et de Jacques de la Roy ère, son secrétaire. Ils vinrent proposer aux magistrats de la cité une alliance contre leurs ennemis communs, le duc de Bourgogne, le comte de Charolais, Louis de Bourbon et leurs adhérens. On les accueillit avec distinction, et l’on s’empressa de réunir les trois états pour les entendre. On rapporte que quelques membres de la noblesse, entre autres, Guillaume de Berlo, qui était un homme sage au conseil et intrépide au combat , repoussèrent cette alliance par des raisons ^d’un grand poids.

k Sommes-nous bien avisés, disait Berlo, d’ap- » peler la guerre étrangère sur un pays déjà » livré aux dissentions intestines? Faut -il, » pour la querelle d’autrui, provoquer un » prince redoutable, notre éternel ennemi?

» Vous croyez pouvoir tout braver dès que » tous avez la France pour alliée : mais si son » roi est aussi fort qu’on nous l’assure, pour- » quoi vient-il invoquer le secours des Lié- » geois? Ne craignez-vous point que, par un » de ces artifices qui lui sont familiers, il ne » cherche à attirer vers vous l’orage qui gronde » sur sa tête? Pensez - vous que ces agens f> secrets, ces ambassadeurs, ces honorables

SOUS LOUIS DE BOURBON

» espions, qu’il vous envoie dès qu’il redoute » quelque danger nouveau (') , n’aient d’autre » mission que de vous tenir éveillés sur vos » propres intérêts? Attendez plutôt l’issue de la » lutte qui va s’engager entre le duc de Bour- » gogne et lui. Si le roi de France est vain- » queur, le Bourguignon ne songera pas à vous » troubler : si celui-ci triomphe, vous vous » ferez un mérite à ses yeux d’être restés fi- » dèles à la paix et aux anciens traités.» Enfin, Berlo ajoutait, parlant à ses amis en particulier, qu’il était fort imprudent d 'affronter les vieilles bandes du duc de Bourgogne avec des gens de métiers , qui bravaient par fois la mort très-courageusement , mais qui se dégoûtaient de la guerre dès quelle traînait en longueur, et dont l’indiscipline déconcertait le plus souvent toutes les mesures de leurs chefs.

Raes de Heers et Barré de Surlet répondirent que, de tels discours n’accusaient que la timidité et l imprévoyance de Berlo et de ceux qui partageaient son avis. «Ne voyez-vous pas, » disaient-ils, qu’une guerre à mort doit s’enga- •

(t) Il y en avait presque toujours à Liège. Dé» la fin de i 464 , il leur avait député Tristan CErmite ( ce fameux exécuteur de ses vengeances secrètes , celui qu’il appelait son compère ), pour connaître leurs dispositions , les forces qu’ils pourraient mettre ea campagne , et les préparer à la guerre.

RÉVOLUTIONS DE LIÈGE

17 juin 1465.

» ger entre le duc de Bourgogne et Louis? que » si nous laissons écraser celui-ci , nous serons » replacés sous un joug plusdurqu’auparavant? » Ah ! s’il le faut, n hésitons pas même à donner » lesignal! Vous avez peur d’attaquer lesBour- » guignons quand vous êtes soutenus par un » grand monarque, et vous oubliez que dans » un instant peut-être, vous devrez les com- » battre avec vos seules forces ! Ignorez-vous » quels sont leurs projets sur ce pays, et quelle » haine implacable ils ont vouée aux Liégeois? » Cette crainte d avoir pour allié un roi très- » chrétien, cette défiance de sa parole sacrée, » est injurieuse non-seulement pour lui, mais » encore pour plusieurs d’entre nous, qu’elle » accuse de trahison ou d ineptie! Comme si » nous étions capables d’exposer notre patrie à » d’immenses périls de propos délibérés , sans » stipuler au moins les garanties nécessaires » pour son salut ! »

Raes de Ileers, dont le parti dominait dans le conseil, l’emporta : l’alliance se conclut à huis clos; et on défendit d’en divulguer le secret sous peine de I^i vie. Le traité passé entre Louis et les Liégeois portait : « Que le » roi fournirait et solderait 200 lances, à trois » hommes et trois chevaux par lance, com- » mandées par des capitaines choisis par

SOUS LOUIS DE BOURBON

» le régent ; 2 ° que Louis XI userait de » tout son crédit auprès du pape et des car- » dinaux pour faire confirmer Marc de Bade » en qualité d évêque de Liège ; 5° qu’il ne » signerait aucun accord avec le duc de Bour- » gogne sans y comprendre les Liégeois ; que » ceux-ci, de leur côté, netraiteraient pointsé- » parément;4°que le roi attaquerait le Hainaut » avec des forces imposantes, et qu’en même- » temps les Liégeois entreraient dans le Bra- » bant ; 5° que Louis leur enverrait une quan- » tité de poudre suffisante pour faire la guerre , » et qu’il leur fournirait deux maîtres bom- » bardiers pour diriger leur artillerie (*). » Ce traité, que Louis n’avait nulle envie de tenir, et qu'il îte tint point, peut être considéré comme la première cause de la ruine des Liégeois. Ici va commencer une lutte, un drame terrible, dont le i* acte est la bataille de Montenac , et le joug humiliant que le duc impose aux Liégeois vaincus; le a rae , la destruction de Dinant; leô me , la défaite de Brusteim; le4 mc jla prise et le sac de Liège; et le 5 mc , le rétablissement de l’ancienne forme de gouvernement après la mort du Téméraire. Telles sont les grandes divisions d'un récit précédé, accompagné et suivi de bien des circonstances et des

( « ) Archives de Bruxelles.

RÉVOLUTIONS DE LIÈGE

épisodes. Mais avant d’en poursuivre le cours , nous devons dire encore un mot des graves dissentimens qui s’élevèrent dans la cité à l’occasion de la sentence du pape, à laquelle les magistrats refusèrent d’obéir.

Le moment approchait où l’interdit , tant de fois suspendu et confirmé , allait recevoir enfin son exécution. Les bourgmestres , quoiqu’ayant l’air de le braver, en redoutaient beaucoup les effets sur l’esprit de la multitude. Dans une ville toute cléricale, toute peuplée d’églises et de monastères (‘), et où l’on prétend qu’il se disait autant de messes que dans la capitale du monde chrétien, l’interruption subite des offices , des fêtes et des rites de la religion ; la fermeture des temples ; le silence - deS cloches , de ces mille cloches bruyantes , qui à toute heure du jour et de la nuit appelaient les fidèles au travail , au repos , à la prière ; le refus des sncremens , du baptême à l’enfance, du mariage aux jeunes gens, de la sépulture ecclésiastique aux morts (*), devaient opérer une révolution

(i) Cette ville étonnait le* Italiens mêmes : Vidi Leodium in signem clero locum , disait Pétrarque.

(s) ... Nec templis reddere possunt »

Ulla metalla sonum , cives quo ad sacra vocentur .* Defunctis jusla viris monumcnla negantur.

Quid pueri commiserc P « Simul tcnerœque puellœ ?

Mortua , gr amine is , cur dentur corpora , campis P ( Angélus de Curribus ).

SOUS LOUIS DE BOURBON

générale dans les habitudes d’une nation pour qui les cérémonies religieuses étaient un divertissement, un besoin, une passion; c’était pis que la mort pour les âmes pieuses qui se croiraient désormais en guerre ouverte, non plus seulement avec les hommes, mais avec Dieu lui-même !

L’embarras du clergé ne fut pas moins grand que celui des magistrats. S’il résistait au St. -Siège , il encourait les censures ecclésiastiques; s’il se soumettait à ses ordres, il avait à craindre la colère des bourgmestres, les violences de la populace, la saisie de ses bénéfices , le pillage de ses propriétés, les confiscations et l’exil. Néanmoins il prit fermement son parti.

Le dernier jour de la suspension de l’interdit , « jmu« us*, le clergé en corps se rendit processionnellement à la chapelle de St. -Léonard pour y invoquer une dernière fois les lumières et l’assistance du St-Esprit; puis il se réunit au chapitre de St. -Lambert; là il convint d’une voix unanime de s’exposer à tout plutôt que de désobéir à la décision du pape. Après cet acte de courage , quelques-uns des plus marquans, qui ne se croyaient point en sûreté dans la ville , cherchèrent à s’échapper pendant la nuit; entre autres, le doyen de St.-Pierre, qui fut repris.

Les bourgmestres résolurent de le donner en

RÉVOLUTIONS DE LIÈGE

spectacle au peuple, pour lui apprendre à se moquer de l’interdit , et pour effrayer ceux des ecclésiastiques qui avaient déjà suivi ou qui seraient tentés de suivre l’exemple du doyen.

Raes de Heers lui fit subir une espèce d’interrogatoire public. « Nommez-nous, lui dit-il, » l’auteur de la soi-disant sentence du pape(*),

(i) Paul II. Nous croyons devoir dire ici quelques mots de cette fameuse Pauline qui joue un si grand rôle dans notre histoire. Le préambule énonce assez clairement les motifs sur lesquels les papes fondaient jadis leur intervention dans les affaires temporelles des peuples , comme essentiellement liées aux intérêts spirituels et au salut des âmes. 11 est à remarquer que ce n’était pas la juridiction même du pape , à laquelle ils s’étaient soumis volontairement , que les Liégeois contestaient , mais bien l'abus qu’il en avait fait, selon eux, au préjudice de leurs lois particulières* Voici d’abord le préambule :

Paulus , episcopus , servus servorum Dei , ad perpetuam rei memoriam.

Pastoralîs cura sollicitudinis , divinitus nobis , super cunctas christiani populi naliones , injuncta , nos invigilare saluti Jidelitim eorumque periculis obviare , et scandala removere compellit . Sane cum no vis diversa gravissimorum distidiorumque inter dilectos filios , Ludovicum electum Leodiensem , ex und : et magistros civium , scabinos , burgimagislros , redores t juratos t ac comunitates civitatis Leodiensis , et oppidorum de Tungris , etc. , aliosque omnes et singulos in hac lite consortes , ex altéra parle. Commolio animum J'elic. rec. Pii secundi , prœdecessoris nostri sœpe puisas set; intcllexerat enim quod pr opter varios et diversos excessus ibidem perpetratos , ordinarid fuerat civitate , oppidis et locis supra dictis ah ipso electo prirnum , et successive , apostolied auctoritate , etiam apposilum et observatum aliquandiu interdictum ; à quo quidem apostolico in terdicto , hujusmodi etiam ad sedem apostolicarn apellatum.. ..

SOt'S LOUIS DE BOURBON.

» où l’on fait une si complète énumération de 7> nos prétendus attentats contre Louis de » Bourbon, sans dire un seul mot de nos » justes griefs? où l’on Cnit par lui attribuer » toute espèce de juridiction spirituelle et tempo- » relie sur la cité et le pays de Liège? Vous savez » trop bien que jamais le pape n’a pu porter

Le dispositif était ainsi conçu : Christi nomine inuocato, pro tribunali sedentes , et Dcum solum prœ oculis habentes , per hanc nos tram diffinitivam sententiam , quant de eorumdem fratrum nostrorum sacro sanctœ Romance Ecclesiœ cardinalium , ferimus , in his scriptis , pronunliamus , decernimus et de claramus , vcrum et plénum dominium, omnimodara jurisdictionem, in spiritualibus et temporalibus , ac merum et mixtum imperium , per civitatem Leodiensem ac oppida de S. Trudone , de Hasselt , Loscastri , Beringhen , Eyck , Stockheim , Brede, Blisia , Tongris , Herck , et alia loca totius comitatus lossensis , et patriœ Leodiensis , institutiones villicorum , scabinorum cœterorumqne ojjicialorum , jurisdictionis temporalis ad episcopatum, sive electum pro tcmpore , ex nunc ad præfatum Ludovicum de Borbonio modernum electum confirmatum , et ecclesiam Leodiensem spectasse et pertinuisse , ac spcctare et pertinere.

A la snite de cette décision vient un long exposé de tous les méfaits des Liégeois depuis le commencement du règne de Bourbon; de leurs usurpations sur son autorité, sur ses droits , sur ses revenus et ses biens ; de leurs nombreuses rébellions qui l’ont contraint à quitter son siège ; de leurs audacieuses tentatives pour donner un successeur intrus au prince élu et confirmé par la cour de Borne; enfin de leurs désobéissances continuelles et obstinées aux ordres suprêmes de celle-ci.

La sentence les condamne à payer à l’élu , par forme de dommages-intérêts , ou d’indemnités , telle somme que le tribunal romain jugera convenable d’arbitrer dans la suite.

Cette pièce porte la date du 10 janvier 1465.

RÉVOLUTIONS- DE LIÈGE

» un tel jugement , ni contre les régaux de » l’empereur, ni contre les antiques libertés » de notre pays. Qui donc a fabriqué ce dé- » cret? — Le pape (répondit en balbutiant le » pauvredoyen),nel’asansdoute pasrédigé de » sa propre main, mais ses secrétaires ont pu. . . » A peine avait-il prononcé ces dernières paroles, que des gens apostés l’interrompirent en s’écriant : Entendez-vous ! le pape n’a pas rendu le décret ! l'interdit est nul! On ne laissa pas au doyen le temps d’achever son explication : il fut emmené et gardé à vue. Pour calmer le peuple, on tâcha de gagner une partie du bas clergé par promesses et par crainte, et on lui persuada de se pourvoir de rechef auprès du pape.

Marc de Bade, qui après sa prise de possession, était reparti pour l’Allemagne, afin d’y rassembler des troupes et de l’argent, revint à Liège avec quelques régimens de cavalerie et de l’artillerie. Les Liégeois brûlaient de commencer la guerre. Raes delleers,les bourgmestres et le mambourg proposèrent de pénétrer d’abord au cœur du Brabant, comme on en était convenu dans le traité avec Louis XI ; mais le peuple voulait se jeter au plus tôt sur le Limbourg , pays gras , abondant en pâturages , riche et à sa portée, qui lui promettait de faciles dé-

Djgitizeqtttd-ji V

SOUS Loris DE BOURBON.

pouilles. Tandis qu’on disputait au conseil sur un plan de campagne, le métier des vignerons, laissant là ses magistrats et son mambourg, déploya sa bannière, et prit le chemin du Limbourg; le métier des bouchers le suivit, et puis les autres. On eut beau leur représenter que la guerre n’était point encore déclarée au duc de Bourgogne : il fut impossible de les retenir. Le conseil voyant qu’il n’y avait nul moment à perdre pour accomplir une des plus importantes formalités du droit des gens, se hâta d’envoyer à Bruxelles un héraut avec des lettres de défi. « Attendu, portaient ces lettres, » que Philippe de Bourgogne est en guerre » avec Sa Majesté très -chrétienne, le roi de » France, allié des Liégeois, ceux-ci déclarent » la guerre à Philippe. »

Le vieux duc, entouré de ses piqueurs et de ses chiens, montait à cheval et allait partir pour la chasse, lorsqu’on lui remit ces dépêches : il en prit lecture; puis sans s’émouvoir aucunement, il les rendit au héraut, en lui disant : « Portez ceci à mon fils Charles, qui » est en F rance, afin qu’il vous réponde ; quant » à moi, vous voyez bien que je suis en paix » avec tout le monde. » Le député Liégeois ayant rendu ces paroles aux magistrats de la cité, on s’empressa d’envoyer de nouvelles let-

RÉVOLUTIONS DE LIÈGE

très de défi en due forme à Philippe, qui les accepta, et fit un beau présent au fécial, en observant toutefois qu’il s’étonnait fort d etre provoqué par des gens qu’il n’avait point sciemment offensés.

L’armée liégeoise se répandit sur le ban de Herve comme un torrent, gâtant, ravageant, tout ce qu’elle rencontrait, sans épargner ni les églises, ni ceux qui s’y réfugiaient. Louis XI, qui avait alors toutes les forces des princes confédéréssurles bras, envoya PierreJodyàLiége, avecordre de presser la guerre de ce côté, et de ne point revenir quelle ne fut commencée. Jody, voyant les dévastationsdupaysdeHerve, et jugeant qu’il avait réussi au delà deses espérances, s’en retourna porter cette bonne nouvelle à son maître, qui s’inquiéta fort peu du reste d’accomplir les conditions de son alliance avec les Liégeois. Un des comtes allemands qui commandaient la cavalerie de Marc de Bade, témoin des horribles profanations commises par ces bordes furieuses, vint trouver Ilaes de Ileers, et lui dit , qu’en sa qualité de chrétien , il ne s’associerait pas plus long - temps aux périls de gens pour qui rien n’était sacré. De Heers lui promit de punir sévèrement les coupables; mais il n'en fit rien : peut - être il ne l osa point. Alors cet allemand se retira à quelque

sors LOUIS DE BOUBBON.

distance de l’armée avec le corps qui était sous ses ordres, et se tint dans l’inaction. Raes de Heers et Barré de Surlet allèrent trouver Charles de Bade, se plaignirent vivement de cette défection, et l’engagèrent à rappeler au camp ce chef avec sa troupe. Le mambourg, qui apparemment partageait les sentimens de cet officier, s’y étant refusé, la division se mit entre les Liégeois et les Allemands : on en vint bientôt aux reproches , puis aux paroles piquantes : onfitdeuxcampsséparés,puisparunenuit obscure, les Allemands délogèrent en silence, et les deux princes de Bade avec eux. Ils disaient que des hommes qui ne voulaient obéir à personne n’avaient pas besoin de généraux. 11 se trouva qu’on s’était trompé réciproquement.

Les princes de Bade étaient venus chercher une principauté , mais ils s’aperçurent qu’ils n’avaient rencontré qu’une guerre. De leur côté, Raes de Heers et les meneurs du peuple désiraient des auxiliaires et des instrumens pour leur parti, plutôt que des maîtres, auxquels ils n’avaient nulle envie de céder la première place.

La retraite de la cavalerie allemande excita d’abord l’indignation des Liégeois j puis elle les jeta dans un découragement tel qu’ils abandonnèrent précipitamment leur camp , leur

RÉVOLUTIONS DE LIÈGE

artillerie, leurs munitions, et jusqu’à leurs propres armes, pour courir plus vite ('). Mais tout à coup on répandit le bruit que le comte de Charolais avait trouvé la mort à Montlhéry, et cette nouvelle ranimant leur courage, ils rentrèrent en campagne et allèrent mettre le siège devant Limbourg.

On n’ignorait rien à la cour de Bruxelles de ce qui se tramait à Liège ; car , bien qu’on y affectât par fois le secret , il était toujours fort mal gardé. Le conseil du vieux Philippe connut d’abord le traité passé avec Louis XI , et en fit demander une copie sous prétexte de terminer certains différends entre les Dinantais et les Bouvignois; mais les Liégeois la refusèrent. Quoique Charles eût avec lui une armée nombreuse, ses provinces n’étaient pas aussi dégarnies de troupes qu’on se le figurait dans notre cité. Le vieux duc eut bientôtrassemblé 2000 cavaliers sous le commandement des comtes de Horne et de Nassau : un autre corps eut ordre de s’emparer de Maestricht, qui était une des clefs du pays : et de là il se mit à faire des courses jusqu’à Visé, Tongres, Maseyck, et jusqu’aux portesdeLiége où il répandit la terreur.

Cette ville se remplit à son tour d’une multitude de malheureux paysans dont on avait pillé

(1) Fisen.

SOUS LOUIS DE BOURBON. 49

et incendié les habitations. Les Liégeois allèrent au devant des Bourguignons au nombre d’environ 4ooo; mais comme ils n’avaient point de cavalerie, ils occupèrent une position forte près de Montenac et s’y retranchèrent. Leurs ennemis désespérant de pouvoir les en déloger , feignirent d’opérer leur retraite en désordre. Alors ceux de Liège croyant voir des gens en fuite, quittèrent leurs positions, et poursuivirent en pleine campagne les Bourguignons, qui faisant tout à coup volte-face, culbutèrent facilement avec leur cavalerie bardée de fer, des milices à pied et en rase campagne : ils en massacrèrent environ la moitié. Cet échec consterna les Liégeois à tel point que ceux qui assiégeaient Limbourg , revinrent en déroute comme s’ils avaient été battus : et pourtant ils n’avaient pas vu l’ennemi. Le peuple cria qu’il voulait se réconcilier avec le duc de Bourgogne , avec Bourbon et avec le pape, et demanda la paix à ses magistrats.

Ces gens de métiers , quoique plus habitués aux armes en général et plus disposés à tenter une expédition que nos milices bourgeoises, étaient trop indisciplinés, trop indociles à la voix de leurs chefs, trop empressés de rentrer chez eux , après avoir ravagé les terres de l’ennemi , pour pouvoir tenir la cam-

RÉVOLUTIONS DE LIÈGE

pagne avec succès contre une année régulière, pourvue (le tout ce qui était nécessaire à sa subsistance, et dirigée par des généraux habiles qui savaient se faire obéir. Parce qu ils étaient nombreux et menaçans sur la place publique, ils s’abusaient eux-mêmes et sur leurs forces, et sur celles de leurs adversaires. Ils voulaient toujours guerroyer , et ne savaient faire ni la paix ni la guerre. Au moindre revers on les voyait passer de l’excès de la hardiesse à l’excès de la faiblesse , et placer tout espoir de salut dans la clémence (1e l’ennemi qu’ils bravaient de loin.

La nécessité de la paix fut encore bien mieux démontrée lorsque, peu de jours après, on sut que le roi de France venait de traiter à Cons octob. i«« 5 . flans avec les princes confédérés. Louis accorda aux plus redoutables d’entre eux tout ce qu’ils demandaient ; sauf à ne pas donner aux uns ce qu’il leur avait promis, et à reprendre aux autres ce qu’il leur avait cédé. Louis Xlfut le véritable créateur de cette politique moderne (renouv elée toutefois des anciens), qui consiste à diviser ses ennemis pour mieux les accabler ; à les écraser les uns par les autres ; à leur faire tomber les armes desmainspar des traités qu’on ne veut point exécuter. Ainsi fut dissoute , non par la force , mais parla ruse, cette ligue dite du bien public, cette luttede la haute féodalité contrelamonar-

Dic

SOUS LOUIS DE BOURBON

chie, qui avait mis un instant la couronne de France en péril. AusurplusLouis, qui nés était nullement inquiété de secourir ses al liés de Liège pendant la guerre qu’ils venaient de commencer, sur ses vives instances, né s’embarrassa pas davantage de pourvoira leur sûreté en signant la paix avec le comte de Cliarolais. Il se contenta d’écrireà ses chers , anciens et exceliens amis, les bourgmestres , jurés et conseillers de la ville et cité de Liège ('), qu’ils devaient se hâter de s’arranger avec le duc de Bourgogne, avant que le comte de Cliarolais fût de retour à la tête de son armée. On apprit aussi que Dinant , II uy, et autres villes confédérées,

(comme on les appelait depuis la ligue qu elles avaient faite entre elles , contre l’évêque et la maison de Bourgogne), menaçaient de traiter séparément , si les Liégeois différaient de conclure la paix au nom de la généralité. On députa donc au duc de Bourgogne les comtes de Moeurs et de Home, avec quelques notables bourgeois, parmi lesquels se trouvait l’ancien consulaire, Gilles de Metz, pour solliciter une trêve et des conditions de paix.

Le Traité de St.-Trond , dont la teneur fut 22 (Uc. mm. dictée par le conseil de Phillippe, portait (*) :

(1) Telle était la suscription de sa lettre.

(») Extrait des Archives du chapitre cathédral déposées au palais de justice, à Liège.

Dioiîiz

Art. i . Les maîtres , et échevins, et tous les officiers de la cité; les doyens des métiers, avec dix membres de chacun d'eux; dix chanoines de l’église de St. -Lambert; quatre ecclésiastiques de chacune des églises secondaires , abbayes et prieurés ; dix nobles vassaux de l’église ayant servi en cette guerre : tous , représentant les trois états, se rendront vers le duc, en quelque lieu qu il soit, en Ërabant ou à Malines, et en sa personne, tête nue, et à genoux, diront : que à tort, sans cause et contre raison , ils ont commenchié et continueit la dite guerre contre mondit seigneur , ses dits pays et ses subjects; comme il leur en déplaist , s'en repentent de tout leur cœur, et que s'ils l'avaient à comenchier , jamais ne le feraient ou commencheraient ; et supplieront en toute humiliteit , pour eux et pour ceux de la dite cité , que monseigneur les veulle prendre et rechevoir en sa bonne grâce, offrant de faire et accomplir les conditions et charges ci-après déclarées.

Après ce début, qui peint bien la hauteur et l’orgueil de la maison de Bourgogne , et l’abjection profonde à laquelle elle vouait ses ennemis, il était dit :

Art. 2. Les bourgmestres, échevins, conseils et gens d’église des autres villes viendront faire la même soumission au duc

SOUS LOUIS DE BOURBON

le jour qui sera assigné à ceux de Liège.

Art. 3. Les députés feront aussi amende honorable au comte de Charolais pour les injures qu’ils ont proférées contre sa personne; pour l’avoir défié; pour avoir pris son château de Fallaix et brûlé la basse-cour de son château de Montaigle. Il sera de plus indemnisé des dommages qu’il a soufferts à cette occasion.

Art. 4- Ceux du pays de Liège paieront aux commissaires que le duc de Bourgogne nommera j six mille florins pour l’édification d’une chapelle, et pour la fondation de trois messes, en commémoration des occisions par eux commises sur les sujets du duc.

Art. 5. Les sujets des pays appartenons au duc , ou étant de son ancienne garde et avouerie, soit du Brabant, de Limbourg, de Luxembourg, de Namur, ou d’ailleurs, lesquels cidevant ont usé de la loi de Liège , en seront exempts à l’avenir. Ils ne seront plus tenus de répondre à Vanneau du palais , ni au Perron, à Liège.

Art. 6 . Ceux du pays de Liège ne pourront s’armer contre le duc ni contre ses successeurs. Ils ne pourront contracter, à son insçu, aucune alliance avec aucun prince , sous peine de aoo,ooo florins du Rhin.

Art. 7 . Ils renonceront aux traités d’alliance

RÉVOLUTIONS DE LIÈGE

qu’ils ont faits contre le duc’, et lui en remettront les lettres.

Art. 8. Ils reconnaîtront le duc et ses successeurs pour gouverneurs , avoués souverains Véritables des églises, cité, villes et pays de Liège. Le duc sera chargé de garder et entretenir leurs bons droits , franchises , privilèges et libertés, sans qu’il puisse porter toutefois aucun préjudice aux avoueries particulières.

Art. g. Ils paieront au duc une rente annuelle de 2000 florins.

Art. io. Ils paieront en outre pour les pertes et dommages supportés par le duc et ses sujets , une somme de 54 o,ooo florins.

Art. ii. Le duc et ses successeurs auront le passage libre de la Meuse , en tous lieux du pays de Liège, soit avec gens d’armes ou autrement.

Art. la. Les monnaies fabriquées par le duc et ses successeurs, auront cours au pays de Liège.

Art. i 3 . Ceux des villes de Thuin, Fosses , Couvin et autres, ne pourront ériger de forteresses vers le Ilainaut, entre , et sur les rivières de Sambre et Meuse.

Art. 14. Ceux des cités, villes et pays de Liège promettront obéissance à monseigneur

Ui J JJ-.'icT; <

SOUS LOUIS DE BOURBON

leur évêque, lui rembourseront les rentes et revenus perçus par eux durant la guerre , lui feront amende honorable et profitable avec restitution de tous dommages. Ils rendront aussi obéissance à notre St. -Père le pape, aux sentences et mandemens apostoliques.

Art. i5. Par le moyen desdits articles, paix perpétuelle sera entre le duc, ses pays et sujets, et les cité, villes et pays de Liège et de Looz .

Art. 16. Ceux qui sont compris dans le présent traité rentreront dans leurs biens.

Art. 17. Les points et articles ci-dessus seront ratifiés et approuvés par les cité , villes et pays de Liège , dans l’assemblée des trois états , qui à cette fin seront réunis.

Il y eut deux traités en date du a 2 octobre i465. Le premier, qui fut cassé , consistait en 20 articles, dont le 5 me portait : « La cité et les autres villes délivreront au duc dix personnes , choisies parmi celles qu’il jugera les plus coupables , pour en faire à son plaisir. Leurs biens seront confisqués à son profit ('). »

La lecture de cet article excita des réclamations générales. Raesde Heers, Barré de Surlet et quelques autres agitateurs du peuple , qui craignaient d’être livrés , vociférèrent beau-

(1) Ce premier traité , dont les historiens liégeois ne font qu'une mention très-inexacte , est déposé aux archives de Bruxelles.

BÊVOLUTIONS DE LIÈGE

coup contre les signataires d’une paix si déshonorante pour le pays , paix dans laquelle on abandonnait lâchement aux vengeances du duc des concitoyens et des frères. « Il est évident, di- » saient-ils, que nous avons cessé d’être libres, » et même d’être une nation , pour devenir les » sujets de Philippe, qui nous fera gouverner » par son neveu, ou nous gouvernera lui-même » ainsi qu’il l’entendra. » Gilles de Metz répondit : « Que les otages n’étaient pas , comme on le » supposait, des victimes dévouées à Philippe, » mais des garans de la convention propo- » sée; que si les clauses en semblaient rigou- » reuses, cela ne suffisait point pour les re- » pousser ; qu’il fallait bien céder à la nécessité » et accepter la paix , lorsqu’on ne pou- » vait continuer la guerre. » Les métiers se divisèrent : onze d’entre eux adhérèrent au traité purement et simplement. Les autres, après de longues disputes , résolurent d’envoyer au comte de Charolais des députés pour tâcher d’en obtenir le rachat des dix personnes demandées. II y consentit à condition que la somme primitivement fixée à 5oo,ooo florins, fût portée à 54o,ooo. Cette clause ayant été acceptée par les états , les mêmes députés retournèrent en porter la nouvelle au comte de Charolais qui les accueillit honorablement. Il

SOUS LOUIS DE BOUBBON

passa la montre de ses troupes devant eux : et comme ilsnepouvaient assez admirer la discipline, labeautéet lenombrede ses soldats, Charles « leur dit : Vous voyez que toutemon arméen’a » pas été détruite enF rance, ainsi qu’on le préten- » daitàLiége!» et puis il ajouta : « J’aimais bien » les Liégeois avant cette guerre; je les aimerai » bien encore si nous avons une bonne paix. »

Raes de Heers ayant appris que Gilles de Metz, l’un des auteurs du traité qu’on venait s jintieri468. de conclure, rentrait à Liège , le fit arrêter , condamner et exécuter à l’instant même. Il n’eut ni le temps ni les moyens de se défendre.

Telle était la tyrannie de ce tribun furibond , au moment même où l’on proclamait cette paix , qui dans la crise de l’état, parut encore unbienfait aux meilleurs citoyens.

On trouve dans les Archives des Échevins de Liège , un traité d’alliance , daté du a 3 mars r466, entre la cité et les bonnes villes de Dinant, de Tongres, de Fosses, de Thuin, de Couvin et quelques autres. Cette pièce contient le jugement qui fut rendu par une commission , composée des maîtres et jurés, d’accord avecles 3a métiers , contre Jean deSeraing,

Gérard le Pannetier, Gilles de Metz et Mathieu Hawes, négociateurs de ladite paix. La sentence était fondée sur ce que, contrairement à leur

TTigiti2çd

RÉVOLUTIONS DE LIÈGE

mandat, ils avaient stipulé séparément pour la cité et quelques-unes des bonnes villes , au lieu de les comprendre toutes dans le même pacte , et sur ce qu’ils avaient livré des concitoyens à leurs ennemis : on les y qualifie de traîtres, de parjures, de marchands de chair humaine. Et en effet les Dinantais ne furent point du nombre de ceux que lé duc reçut en sa grâce; mais c’est qu’il les en avait formellement exceptés. Le traité d’alliance et le jugement sont évidemment l’œuyre de la faction de Raes de Heers, réagissant contre les anciens magistrats et les bons bourgeois , représentés alors par Gilles de Metz , qui voulait la paix avec le duc de Bourgogne, comme unique moyen de salut.

Ce même parti s’opposa toujours à la rentrée de Bourbon dans ses états. On renoua , ou l’on feignit de renouer les négociations avec Marc de Bade, en répandant avec affectation le bruit que le pape l’avait confirmé dans le siège épiscopal. Une multitude d’enfans, dont les plus âgés n’avaient pas douze ans, poussés par des mains inconnues , possédés d’une sorte de fureur guerrière et dévastatrice , parcoururent les villes et les campagnes, portant des bannières aux armes de Bade , en criant vive Bade ! et mùrt aux Bourboniens! s’arrêtant devant les maisons de ceux qu’on supposait du

SOUS LOUIS DE BOURBON

parti de l’évêque, ils les insultaient et jetaient des pierres dans leurs croisées. Ils en voulaient surtout aux chanoines et aux membres du clergé; ils forçaient leurs maisons et les pillaient. On eut beaucoup de peine à faire rentrer chez leurs parens ces petits mutins.

Cependant Bourbon, qui se trouvait à Iluy, Mjuiiktiue. se décida enfin à s’y faire sacrer. Il montra, dit Fisen , dans cette auguste cérémonie beaucoup de recueillement et de piété. Mais il était trop tard ; il avait perdu l’amour de son peuple : et la suite des événemens ne prouve que trop qu’il s’en fallait de beaucoup encore qu’il fût à la hauteur de ses fonctions, comme évêque et comme prince. ,

La paix fut enfin publiée au Perron. Les états rendirent une ordonnance de proscription contre les principaux moteurs des troubles.

Ils ordonnèrent à ceux qui avaient été jadis condamnés pour crimes et bannis par les tribunaux ordinaires, de garder leur ban. Ces vagabonds , réunis à un grand nombre d’habitans des campagnes ruinés par la guerre , à des soldats de la milice que les états venaient de congédier , et à quelques routiers , déserteurs des armées de France et de Bourgogne, se cantonnèrent à Vellène, village du comté de Looz, s’y fortifièrent, et ravagèrent delà

RÉVOLUTIONS DE LIÈGE

tous les environs. Outre les brigands de Vellene , il y avait encore la bande des couieuvriers et celle dite de la verte tente , parce qu elle portait un drapeau vert : ces derniers sortaient du pays de Looz et paraissaient être pour la plupart d’anciens fustigeans. Tous, sous prétexte de poursuivre les partisans de l’évêque et les ennemis du pays, dévastaient et incendiaient à plaisir les châteaux et les fermes ; ils interceptaient les communications à tel point, qu’on n’osait sortir de Liège non plus que d'une ville assiégée. Leur audace croissant avec leur nombre, ils se rendirent maîtres de plusieurs bourgs et villes, entre autres de St.-Trond. Mais les Saintronais, indignés de leurs excès, prirent les armes, les attaquèrent bravement et les expulsèrent .Bourbon écrivit aux états delui prêter mainforte pour détruire ces pillards. Or, les factieux avaient leurs véritables chefs à Liège même; et ceux-ci, qui regardaient ces brigands comme leur avant-garde, excitèrent une telle rumeur parmi la populace, lorsqu’on lui donna lecture de la lettre de Bourbon , qu'elle mit en pièces le messager qui l’avait apportée.

Il y avait, à l’extrémité du pays, une ville où la haine contre la maison de Bourgogne, bien autrement vive qu’à Liège, allait jusqu’à une sorte de démence furieuse : c’était

SOUS LOUIS DE BOURBON

Dinant. Près de Dînant est Bouvigne , qui n’en est séparée que par la Meuse. La jalousie des Bouvignois, moins riches que leurs voisins, quoique faisant même commerce , et l’animosité de ceux-ci contre le duc de Bourgogne , souverain des Bouvignois, amenaient chaque jour des querelles sanglantes entre les habitans des deux cités ; bien qu’ils se vissent chaque jour à cause de leurs affaires, et qu’ils fussent réciproquement unis par les mariages que leurs enfans contractaient entre eux. Le duc de Bourgogne avait déjà réprimé différentes fois les agressions des Dinantais : cependant elles ne discontinuaient point. Dans ce siècle guerroyeur, les Dinantais l’emportaient sur tous leurs voisins. Ils étaient fiers de la force de leur ville, laquelle, disaient-ils, n’avait jamais été prise ; de leurs immenses richesses, provenant d’une espèce d’ouvrages de cuivre qu’on appellait à l’étranger dinanderie , et qui consistait en pots et poêles, chaudrons, cuves, marmites , et objets semblables. Il y avait alors à Dinant des marchands qui trafiquaient avec l’Angleterre (’), la France, l’Allemagne, et

(i) Les commerçai)* et les ouvriers en batterie de cuivre, échappés à la destruction de leur ville, se retirèrent en Angleterre en y transportant leur industrie.

Les Dinantais avaient des raisons particulières pour se réfugier

RÉVOLUTIONS DE LIÈGE

autres pays : cette ville rivalisait , sous le rapport de la splendeur commerciale avec les plus riches cités de Flandre : on aurait pu l’appeler à bon droit l’emporium , ou le grand marché des Condrusiens , dit un ancien manuscrit ('). Les Dinantais, orgueilleux de leur opulence et de leur nombre, comptant sur la solidité de leurs murailles et sur les promesses de leurs alliés , osèrent provoquer le puissant duc de Bourgogne et son fils. Ils se mirent à ravager les terres de Hainaut et de

de préférence dans ce pays, avec lequel ils étaient en relation de temps immémorial. Dans un registre aux missives, attestations et autres actes , reposant aux archives de Dinant , on trouve une lettre des maîtres, conseils et jurés de celte ville, au marquis de Bade, en date du 14 juin 1465, concernant le traité d'alliance offensive et défensive proposé par les ambassadeurs du roi de France à ceux de Liège. Les Dinantais demandent que cette alliance ne soit point hostile à l’Angleterre : a Attendu que depuis trois siècles et plus, ils * jouissent en celte contrée des mêmes privilèges et franchises que « les villes de la hanse d’Allemagne *, qu’ils y exportent toutes sortes 3» de marchandises, comme batterie, mercerie, etc., pour lesquelles 3i ils paient gabelles moins fortes que les étrangers elles Anglais eux* » mêmes.

* Le 13 Décembre suivant, les Dinantais s’adressent au roi » Louis XI pour réclamer divers objets de batterie , du poids total s de 11,200, appartenans à des habitons de leur ville et char* 3» gés à Anvers, pour l’Angleterre, sur deux navires qui avaient été « saisis en mer par des vaisseaux du roi et conduits à Honfleur. Ils » exposent, que de tout temps, les Dinantais ont exporté, non-seule* x ment en France , mais en Espagne , en Allemagne , en Angleterre, « et ailleurs, les produits de la batterie. »

(i) Grande chronique des Chartreux appartenante au comte Émile d*Oultremout.

SOUS LOUIS DE BOURBON

Namur, qui les avoisinaient. La nouvelle de la prétendue défaite de Charles à Montlhéry avait été accueillie, à Liège, comme nous l’avons dit, avec des transports de joie. Les Dinantais exprimèrent la leur en insultant l’ennemi qu’ils croyaient mort ou tout au moins vaincu, de la manière la plus outrageante et la plus insensée. Ils fabriquèrent un mannequin à l'effigie du comte, et revêtu d’un manteau portant ses armes, qu’ils suspendirent à une potence au milieu d’un marais, sous les murs même de Bouvigne , et ils se mirent à lancer une grêle de flèches après ce mannequin, en criant auxBouvignois : Veez là le filz de votre duc, le faulx ettrahistre comte de Charolois que le roy de France at faict ou ferat pendre comme il est ici pendu. Il se disoit de rostre duc, mais il maintoit, car il estoit vilain ' las tard au sieur de Hinsberg , noslre evesque , et à votre bonne duchesse (■). Il cuidoit ruer jus le noble roi de France, mais il a été rué jus lui mesme ( a ). Ils ajoutèrent beaucoup d’autres vilaines, téméraires et injurieuses paroles contre le bon duc, la bonne duchesse et leur fils , qui furent rapportées à ceux-ci. Lecomte de Charolais jura qu’il tirerait une vengeance sanglante de leurs

(i) Ce qoi ëtait calomnieux, car la bonne duchesse avait toujours èiè réputée sage et verlueose dame, s'il en fut oneques.

(a) Grande Chronique des Chartreux.

RÉVOLUTIONS DE LIÈGE

offenses présentes et passées : il rassembla une armée plus forte que celle qu’il avait conduite contre le roi de France, et vint mettre le siège devant leur ville (').

On pourrait croire , d’après le récit de nos historiens , que les bons bourgeois de Dînant et ses magistrats partageaient la folle audace du petit peuple ; mais il n'en était pas ainsi. Nous avons la preuve authentique que ce fut encore l’infernal génie de Louis XI , si funeste aux Liégeois , qui poussa ces malheureux dans l’abîme. Pour éclaircir cepoint important, qu’on nous permette de suspendre un instant notre récit , et de nous reporter en arrière , afin de retracer quelques faits antérieurs et peu connus.

Les bourgmestres et échevins de Dinant écrivaient en ces termes à Louis XI , le 34 septembre 1 465 (»). « Très-chrétien, très-excel- » lent , très-redouté et très-honoré sire : Vous » n’ignorez pas que la ville de Dinant fait partie » du pays de Liège; qu’elle est entourée des » états du puissant duc de Bourgogne, et voi- » sine de Bouvigne , qui n’en est éloignée que » de deux traits d’arc; que les Dinantais , sou- » vent insultés par les Bouvignois, ont dû faire

( 1 ) Le (6 août 1466.

(>) Extrait d’un regittre dépoté aux archives de la ville de Dinant : yoyei les Anaiecles de M r Gacbard.

SOUS LOUIS DE BOURBON

)) de fortes dépenses pour subvenir à la guerre ; » et qu’ils ont déjà souffert de grandes per- » tes en hommes et en biens : toutefois ils ne » pourraient résister aux forces du duc de » Bourgogne, sans l’aide de Dieu et de votre » royale majesté.... »

A celte lettre étaient jointes des instructions que les magistrats donnaient à leurs députés. Ils chargeaient notamment ceux-ci de rappeler à Louis XI, que quand le sieur Jean du Verger,

deurdeS. M. , étaitvenuàDinant requérir ceux de ladite ville de vouloir faire la guerre aux Bouviguois et aux autres sujets du duc, il leur avait promis qu’ils seraient soutenus par les armées du roi très- chrétien, en ajoutant qu’ils pouvaient se considérer dès-lors comme participai au traité d’alliance que ledit roi venait de conclure avec ceux de Liège : « Qu’en conséquence, les Dinantais avaient continué à guerroyer contre les Bouvignois, soit en tirant plusieurs coups de grosse bombarde en la ville de Bouvigne, soit en tuant et navrant bon nombre d’entre ses habitans à diverses castilles, soit en prenant de plein assaut le château et la place de Spontin, en les ruinant, etc.

» Les députés Dinantais devaient en outre informer le roi que ceux de Bouvigne avaient sou-

RÉVOLUTIONS DF. I.IÊGE

vent proféré des paroles énormes, dissolues, exécrables, contre sa noble personne, en criant à ceux de Dinant : Crapoleries ! alleis requérir voire crapo Ira h ist re, roy de Fr a ncc, fol et enrayic! Et que non contons de ce, les Bouvignois avaient lancé au milieu de Dinant, aumoyendecertainepièce de grosse bombarde, l’effigie d’un bomme pendu à u n gi bet portan t les armes du roi de France .

» Lesdits députés devaient ajouter, qu’ils étaient prévenus qu’on avait dénoncé au duc, à Bruxelles , les propos injurieux que quelques Dinantais avaient osé tenir contre le haut prince de Charolais : que de ces injures ils étaient tr'esdéplaisans; qu’ils ne voulaient point les avouer ; étant au contraire intentionnés d’en punir les auteurs lorsqu’il en serait tems. Que cependant ils savaient que la bonne duchesse avait conçu une telle haine contre ceux de Dinant, quelle avait juré, que dût-il lui en coûter son vaillant , elle les ferait ruiner tous et détruire par l’épée. Que dans de telles circonstances , la ville de Dinant étant exposée aux plus grands périls , les députés devaient prier le roi de les secourir , soit en les comprenant dans la paix , s il en faisait une, soit en envoyant une armée pour les défendre si la guerre se continuait. Considéré (poursuivaient les Dinantais) que de si Ion tems, que point n’est métnore du contraire , le pais de

SOUS LOUIS DE BOURBON

Liège , et le dite ville de Dinant, ont esté toujours bien voulons à la coronne de France ; ayons désir de bien en mieuls en ce persévérer. » Cette lettre fft suivie de deux autres plus pressantes encore. Les Dinantais y exposent à leur allié , qu’en vain ils ont demandé un sauf # conduit au duc de Bourgogne pour aller lui faire amende honorable et réparation; qu’ils n’en ont obtenu nulle réponse. Se sentant périr, ils appellent Louis à leur secours, par charité , par pitié (ce sont leurs paroles); et Louis reste sourd à leurs cris de détresse ; il ne fait rien, absolument rien pour les soustraire à la vengeance dé leur cruel et inexorable ennemi ! On trouve enfin dans le registre aux missives de Dinant, à dater du mois d’avril i465, jusqu’au même mois de l’année suivante, une quantité de lettres écrites par les bourgmestres, à ceux de Liège, à leurs envoyés à Bruxelles, et à d’autres personnages ayant crédit à la cour de Bourgogne, à l’effet d’amener une réconciliation avec le duc ; mais ils échouèrent. Charles, dont la colère était implacable, ne voulut point entendre parler des Dinantais. Ceux-ci se plaignirent amèrement des Liégeois, disant qu’ils les abandonnaient à leurs ennemis, et qu’en traitant à part, ils avaient enfreint les conditions de l’alliance qui les unissait à la cité. Nous

RÉVOLUTIONS DE LIÈGE

avons v u pl us haut qu’il se trouvait àLiége même des gens qui pensaient ainsi , et que ce fut l’un des prétextes de la mort de Gilles de Metz. Les Dinantais furent donc réduits à traiter seuls. Malheureusement ils étaient divisés entre eux. Il y avait dans leur ville trois ■parties qui ne s’entendaient guère : la partie du bon métier de la batterie ; la partie des bourgeois du centre de la Ville; et la partie des neuf bons métiers. Le duc leur fit des propositions qui étaient (comme ils le disaient eux-mêmes) dures et fortes à accomplir. Les bons métiers de la batterie et des bourgeois, d’accord avec les magistrats, étaient d’avis de les accepter, pour ne pas s’exposer à de plus grands maux ; mais ils ne purent déterminer la troisième partie, et la plus nombreuse, qui se composait de petites gens et d’ouvriers, animés par quelques factieux, à y donner leur assentiment. Ceux-ci ne voulurent point autoriser leur député à conclure le traité avec Charles, comme on le demandait, sans en avoir préalablement discuté les conditions. Ainsi, malgré les efforts incroyables des bourgmestres, secondés par les bourgeois et les riches marchands, la paix ne se fit point. Revenons maintenant au siège de Dinant.

Le petit peuple ayant pris tout-à-fait le dessus , appela à son secours ces routiers, ces

SOUS LOUIS DE BOURBON

couleuvriers , ces bannis dont nous avons parlé, et se mit à provoquer de plus en plus le duc et son fils par ses bravades. De quoi s’est appensé, s’écriaient- ils, ce vieil monarque, votre duc? a-t-il tant vescu pour venir ici mourir vilainement? Et vostre comte Charlotteau , qu a-t-il besoin icy venir? qu’il s’en voise à Montlhéry combattre le noble roy de France! Il at le bec trop jaune !. . .

Ils avaient placé sur leurs murailles, la statue d’une femme filant , avec cette inscription :

Quand cette femme de filer cessera , -

Le duc Philippe cette ville aura.

Le vieux duc, rajeuni parla colère et la vengeance, malgré ses infirmités , s’était fait porter en litière à Bouvignes , pour être témoin de la prise et de la punition de Dinant. L’artillerie bourguignone foudroya cette malheureuse ville de trois côtés à la fois. Celle de Dinant se trouvait fort inférieure, quoique le bombardier, maître Pierre de Lievestyenne , qu’ils avaient pris à leur service , au mois d’octobre précédent, eut travaillé de son mieux. Les habitans firent plusieurs sorties et tuèrent beaucoup de monde à leurs ennemis ; mais ils en perdirent beaucoup aussi ; comme le nombre des Bourguignons rendait le combat trop inégal,

70 RÉVOLUTIONS DE LIÈGE

ils furent enfin forcés de se renfermer dans leurs murailles.

Les Bouvignois voyant l’inévitable catastrophe qui menaçait leurs voisins, entraînés par un sentiment de compassion , oublièrent leurs vieilles haines, et députèrent vers eux quelqu’un des leurs pour les engager à fléchir par une prompte soumission, le duc et son fils :

mais les cruels Dinantais coupèrent la tête au messager de paix des Bouvignois. Ceux-ci leur envoyèrent , dit-on , un second ambassadeur : cette fois c’était un jeune enfant. Les Dinantais , possédés des furies , tuèrent sans pitié cet innocent, et s’en partagèrent entre eux les membres palpitans, comme un affreux trophée.

Ces atrocités, rapportées par Monstrelet et par Meyer, seraient à peine croyables, si l’on ne savait de quoi peut devenir capable une populace exaspérée par des passions poli tiques (').

Néanmoins les Dinantais commençant à faire enfin de sérieuses réflexions , demandèrent du secours à Liège. Comme on n’y croyait pas le

(i)Dû Clercq, en rapportant le même fait, dit que (ce message eut lien avant le siège de Dînant : que les Bouvignois redoutaient l’arrivée d’une si grande multitude d'hommes sur leur territoire, parce qu’ils ne laisseraient pas de le manger , tout en détruisant leurs ennemis.

SOUS LOUIS DE BOURBON. 7 J

danger si grand qu’ils le disaient, on délibéra, et on ne se hâta point. Le comte de Cbarolais, averti de tout par l’évêque qui se tenait à Huy, voulant prévenir l’arrivée des Liégeois , poussa le siège avec une vigueur extrême : il s’empara d’abord du faubourg de LeflTe, d’où il battit en ruine les remparts de la ville, tandis que le comte de St.-Pol attaquait les murailles et les toursducôté d’entreSambreetMeuse.

L’artillerie bourguignonne tonnait avec tant de furie et de constance ' qu’elle fit crouler en une fois plus de 60 pieds de murailles , quoiqu’elles fussent d’une extrême solidité. Le bruit, l’épaisse fumée, le fracas des édifices qui s’écroulaient , les cris des combattans et de ceux qui cherchaient à se sauver, donnaient à cette malheureuse cité l’aspect d’un épouvantable volcan , d’un enfer.

Les aventuriers réfugiés dans la place, ne la trouvant plus tenable, et voyant que les Bourguignons se préparaient à f assaut, s’évadèrent pendant la nuit. Une grande partie des bourgeois avait péri dans les sorties, et à la défense des remparts. Alors ceux qui demeuraient dans la ville ne pouvant résister aux cris et aux larmes de leurs femmes et de leurs enfans , demandèrent à capituler. En vain un ancien bourgmestre, nommé Guérin, se saisit de lé-

RÉVOLUTIONS DE LIÈGE

tendard de la ville, appelle tout le monde à lui, s’écrie qu’il reste encore des munitions et des vivres pour plusieurs jours à Dinant ; que les Liégeois vont arriver ; que c’est une honte et une folie de compter sur la clémence d’un ennemi qu’on a mortellement offensé. Parmi ces hommes, naguères si intraitables et si fiers, il n’y avait plus personne en état de l’entendre. On s’adressa d’abord à Guy de Brimeux , seigneur de Humbercourt , qui promit d’intercéder auprès du vieux duc; mais il n’en put rien obtenir. On recourut au grand bâtard de Bourgogne, qui s’engagea à obtenir la vie sauve aux habitans. C’est sur cette parole , disent les historiens liégeois , qu’on le reçut dans le château , et que le grand maréchal eut l’entrée de la ville (*).

Le lendemain (a5 août 1466), le comte de Charolais , en prit possession , au son des fanfares et avec une grande ostentation militaire. Son air était taciturne et sinistre. Toutefois il défendit d’abord à ses soldats, d’exiger autre chose quej des vivres, et de se livrer à aucun excès, particulièrement envers les fem-

(1) Comines, Monstrelet et Du Clercq prétendent au contraire que la ville se rendit sans aucune condition. C’est ainsi que Charles lui-même l’entendit.

mes, jurant que quiconque, noble ou non, se permettrait de les outrager, serait puni de la hart. Ayant appris qu’on ne respectait pas ses ordres , et que l’on venait d’arrêter à l’instant trois gendarmes emmenant de force l’épouse d’un bourgeois dans un lieu écarté , pour la violer, il les fit promener par toute la ville et pendre en place publique pour l’exemple : prouvant ainsi combien il était grand justicier, dit Olivier de la Marche.

Son intention était de montrer à son père cette orgueilleuse cité avant de la détruire. Et de son côté, le vieux duc (qu’on appelle encore le bon duc), désirait bien vivement aujourd’hui de repaître ses yeux du châtiment de ses ennemis.

Mais on lui fit observer que puisqu’il avaitfermé son cœur à la pitié, il ne convenait peint à sa dignité de prince, de se présenter face à face devant des malheureux} et qu’aussi -bien , puisqu’il y avait émulation de haine dans la famille, il pouvait laisser le soin de sa vengeance à son fils.

En attendant on avait assigné à chaque corps de troupes son quartier dans la ville. Chefs et soldats prenaient des informations exactes sur les maisons qui contenaient le plus riche butin, pour mieux mettre tous les instans à profit quand le signal serait donné. Le comte de

RÉVOLUTIONS DE LIÈGE

Cliarolais tint un conseil dans lequel on résolut de faire piller la ville le 26 et le 27 d’août, et d’y mettre le feu le 28. Mais le secret ayant été éventé , on ne put contenir l’impatience du soldat ; et le sac de Dinant commença le jour même, 20 août. Alors eurent lieu des scènes effroyables de barbarie. Chacun capturait, emprisonnait d’abord son hôte et le tourmentait pour lui faire déclarer ses trésors, et le mettre à rançon. Souvent un soldat Bourguignon, tout dégouttant du sang d’un Dinantais, dont il avait ravi les richesses, était mis à mort par ses camarades qui le guettaient pour lui prendre son butin. Il est incroyable avec quelle rapidité cette ville si grande , si opulente fut dépouillée de toutes les marchandises , de tout le mobilier dont elle regorgeait ! On ne voyait que bêtes de somme , que chariots chargés dans les rues, et que bateaux encombrant la Meuse.

Charles , en accordant toute licence pour le pillage, avait recommandé que l’on épargnât les femmes, les enfans et les prêtres.

On les réunit en un troupeau , on les conduisit sur le chemin de Liège en leur permettant de s’y réfugier. Il n’y avait pas de cœur si dur qui ne se sentit brisé surtout à la vue de ces pauvres enfans , qui semblaient

SOUS LOUIS DE BOURBON

abandonnés du ciel et de la terre, qui redemandaient en pleurant leurs pères , leurs mères que la plupart d’entre eux avaient à jamais perdus! Les femmes, privées de leurs maris, tombés sous le fer des Bourguignons , ou prisonniers sans espoir de salut , poussaient des cris affreux. Ces malheureux ne pouvaient quitter leurs murailles. Arrachés de leurs propres foyers par une soldatesque brutale, ils s’arrêtèrent maintes fois pour regarder de loin encore cette ville qui les avait vus naître; où ils laissaient tout ce qu’ils possédaient de cher , et qui allait cesser d’exister; et ils lui adressèrent de longs et de lamentables adieux! Ceux qui comptaient des parens ou des amis h Liège, s’y rendirent : les autres errèrent à l’aventure. Beaucoup de femmes et de filles de bonnes maisons furent réduites à se prostituer pour ne pas périr de faim (■).

Le pillage durait depuis quatre jours, lorsque le feu fut mis en plusieurs endroits à la fois, par des inconnus, dit-on . Le duc n 'avait pas été fâché dexercer une vengeance utile contre les Dinantais, en gorgeant une fois de butin ses soldats que d’ordinaire il traitait durement et payait fort mal. Néanmoins, quand il vit son armée perdue au sein de cette grande ville dans

(t) Voyez la chronique scandaleuse de Jean de Troyes.

RÉVOLUTIONS DE LIÈGE

d’affreuses bacchanales , dans la débauche et le crime , dans l’ivrognerie et le sang, ne sachant plus comment la rappeler, il se hâta délivrer Diaux flammes. L’incendie gagna la maison de ville nant où se trouvait le magasin à poudre, et il y eut une explosion effroyable. Alors le feu se propagea partout avec une extrême vitesse. Bientôt la cathédrale , que Charles aurait voulu conserver , fut envahie. En vain il donna l’ordre de sauver les reliques et les ornemens des églises, et s’y employa lui -même au péril de ses jours : une grande partie fut perdue , tant l’incendie était rapide et dévorant! Dans l’un des bâtimens de la cathédrale on tenait renfermés plusieurs bourgeois des plus considérables de Dinant, pour les mettre à rançon :

ils y furent brûlés vifs , sans qu’on eût le temps ou qu’on s’inquiétât de leur porter secours. Beaucoup de Bourguignons disparurent dans les ruines, oubliés avec leurs victimes. On préserva heureusement la châsse de St.-Perpète (’). Les archives et les chartes de la ville y périrent. On ordonna de sévè-

(i) Elle fut transférée à Bouvigne. Plus tard les Dinantais la réclamèrent : mais les Bouvignois ne voulurent pas se dessaisir de ces précieuses dépouilles : iis soutinrent entreautres : tique la destruction î> de Dinant avait eu lieu de r autorité de notre St.- Père le pape , » qui requit pour la punir , le feu duc , comme bras séculier, v Cet allégué était assurément faux : les Bouvignois n’auraient pu

SOUS LOUIS DE BOUBBON

res enquêtes contre ceux qui avaient offensé le duc et son fils. La plupart étaient morts ou fugitifs. Mais pour que justicefût faite, on saisit, 800 bourgeois , parmi ceux qui avaient échappé aux massacres; on les attacha deux à deux, et on les précipita dans la Meuse. Maître Pierre de Lievestyenne , le bombardier, fut pendu sur une éminence. Enfin Charles invita les habitans des environs à venir déraciner jusques dans ses fondemens cette malheureuse cité, et à achever avec le marteau ce que l’épée et le feu avaient épargné. Pour stimuler leur zèle, il leur promit trois patards par jour. Il fit vendre à son profit une immense quantité de métal fondu qui se trouvait enfouie dans les décombres et qu’on en retira soigneusement. Le duc voulait qu’au nom de cette ville fameuse, qui avait osé braver sa puissance, on se demandât : où fut Dinant (')?

rapporter aucune preuve que le pape eût conseillé pareil forfait. Aussi la cour de Malines, devant laquelle fut plaidé ce procès, ordonna par arrêt du 6 novembre 1475, à ceux de Bouvigne, de restituer aux Dinantais les reliques de Monseigneur St.-Perpète , avec sa fierté (ou châsse) , en telle valeur qu’ils les avaient reçues.

( 1 ) Donec dicatur Dinant prius hic fore visa. ( Apud Egid. de Roy a ). Par lettres du 4 mai 1472, Charles , sans vouloir revenir sur Parrèt porté contre la ville même , autorisa les chanoines de b collégiale de Notre-Dame , au lieu jadis appelé Dinant , à réédilier leur église. Il leur avait déjà permis l’année précédente de quêter et mendier dans tous ses états.

M. de Barantc, fidèle à son système d’emprunter la couleur de ses ré-

RÉVOLUTIONS DE LIÈGE

Tandis que Dinant brûlait, on disputait à Liège sur les moyens de secourir cette place. Lorsqu’on apprit qu’elle était tombée au pouvoir de ses ennemis et entièrement détruite, il y eut une émeute soudaine et générale. On sonna la cloche du ban ; le peuple accourut en armes devant l’hôtel de ville et se mit à crier : à la trahison ! à las les bourgmestres! Kt commeil sut que Renard de Rouveroy, l’un d’eux, était

cils et de ses opinions aux écrivains du temps et aux chroniqueurs, dit que la ruine de Dinant passa généralement pour une pu nilion dure , mais juste, de la providence , qui avait voulu châtier V orgueil de ses habitans ; cT autant plus (remarquait-on, ajoute t-il), que le feu avait pris par hasard... Mais il est évident au contraire que le vieux duc et son fils avaient prémédité de brûler Dinant , de n’y pas laisser pierre sur pierre, et qu’ils se montrèrent plus cruels que le feu même, en achevant ses ravages (i). Quant à la justice d’une aussi épouvantable punition , infligée à une population tout entière, nous avons peine à la concevoir. C’est là une morale trop commode pour les vainqueurs*, et, pour être conforme à Comines, elle n’en répugne pas moins à l’humanité. Comines est un politique fort I habile, qui ne se pique pas beaucoup de probité. L’imperturbable sang-froid avec lequel il raconte les cruelles exécutions du Téméraire , les fourberies et les crimes de Louis XI, peignent bien l’esprit de son siècle et son propre caractère; mais il nous semble que ce peut être un grave anachronisme que d’adopter toujours ses jugemens. Il est malheureux que les causes générales qui ont provoqué cette lutte à mort entre les Liégeois et le duc de Bourgogne, n’aient pas été mieux appréciées par un homme d’un talent aussi distingué queM. de Barante. Au reste ce n’est pas seulement comme Liégeois, mais comme Belges , que nous nous plaignons qu’il ait un peu trop négligé nos écrivains nationaux, et surtout nos chartes.

(i) Od peut voir dans les archives de Bruxelles , les comptes de la démolition de Dinant , opération suivie avec persévérance et acharnement pendant plusieurs mois.

SOUS LOUIS UE BOURBON

présent, il cria : à bas Rouveroy! jettez-nous-le par les fenêtres! en même temps ils agitaient leurs piques pour le recevoir. Quelqu’un fit échapper Rouveroy. L’ancien bourgmestre , Guillaume Deschamps, dit La Violette , effrayé de ce tumulte, dont il ne connaissait point le motif, voulut se réfugier chez Raes de Heers : on le vit fuir, et on le crut coupable parce qu’il fuyait. Atteint par la populace, il fût traîné par les rues et assommé de mille coups. On courut chez Raes de Heers, chez Barré de Surletet autres; mais ils se tinrent cachés jusqu’à ce que le premiermouvementfûtpassé. Dans l’intervalle, on apprit que Guérin, cet ancien bourgmestrede Dinant, dont nous avons parlé, était à Liège. Il fut mandé au conseil où on lui fit la leçon. Il raconta au peuple , la prise et le sac de Dînant , et assura qu on n’aurait pu secourir cette ville, quand même on s’y serait pris à temps, parce que les Bourguignons avaient une assez forte armée pour contenir celle des Liégeois sans discontinuer le siège.

Raes de Heers exigea d’abord la punition des meurtriers du bourgmestre La \ iolette, et de ceux qui avaient demandé la tête de Rouveroy. « Si c’est ainsi , (dit - il au peu- » pie ) , que vous récompensez ceux qui se » sacrifient pour vos intérêts, personne n’o-

BÊVOLUTIONS DE LIÈGE

» sera désormais s’en charger. » Tandis que les uns proposaient de traiter avec les Bourguignons, et que les autres voulaient se défendre, on apprit que les ennemis arrivaient à W aremme. Les métiers rassemblés à la hâte , sortirent en armes et vinrent camper à Oleye.

1406. Le 16 septembre, les deux armées se trouvèrent en présence. Renard de Rouveroy et quelques autres chefs demandèrent à parlementer , au nom des Liégeois. Ils requirent dit Comines , qu’en l’honneur de la Vierge Marie , dont c’était la veille , on voulsit avoir pitié de ce poure peuple ; et excusèrent leur faute du mieux qu’ils purent. Toutefois lesdits Liégeois tenoient contenance de gens qui vouloient la 'bataille , et toute opposite de la parole de leurs ambassadeurs. Le comte de Charolais consentit à maintenir la paix précédente ( celle du mois de décembre 1 465 ), à condition que les Liégeois lui livrassent pour garantie de leurs engagemens, 5o otages (') : lesquels furent nommés en un rôle , par l’évêque de Liège , et autres ses serviteurs , estant en l’armée. On sent qu’un tel service rendu par l’évêque aux Bourguignons , n’était pas propre à le réconcilier avec les Liégeois. Toutefois ces stipulations ayant été acceptées par ceux-ci, les deux armées se retirèrent chacune de leur côté.

(i) Et non pas 300 , comme le dit Comines.

SOCS LOUIS DE BOURBON. 81

Le duc de Bourgogne fit savoir qu’en vertu de la clause qui lui conférait la dignité demambourg , il avait délégué ses pouvoirs à Guy de Brimeux , seigneur de Humbercourt , pour le représenteràLiége, et que ce dernier irait prendre immédiatement possession de cette place après avoir prêté le serment accoutumé. Humbercourt demanda, au nom de l’évêque, que l’on comprît parmi les otages, Raes de Heers, le comte de Berlo, ainsi que divers membres de la noblesse et de la bourgeoisie, tels que Joris Delvaux , Gérard delle Cope-d’Or , et les principaux capitaines de la milice. Il promettait de rendre en échange un pareil nombre de ceux qu’on avait envoyés d’abord , qui étaient pour la plupart de petites gens, et quelques-uns des plus grands bavards de la cité , qu’on avait fait passer par surprise pour des personnages importans (').

Cette proposition excita beaucoup de tumulte parmi le peuple : il s’écria qu’il ne laisserait point partir Raes de Heers. Le comte de Berlo dit qu’il avait payé sa dette à la patrie en livrant son fils; qu’il irait volontiers prendre la place de celui-ci, mais à condition qu’on le renvoyât à sa famille. Raes de Heers dit, que quant à lui il n’hésiterait pas à se livrer,

(i) Manuacrit cité par Foulon.

RÉVOLUTIONS DE LIÈGE

si telle était la volonté de ses concitoyens} mais qu’il ne pouvait s’empêcher d’observer que si Bourbon, qui réclamait actuellement des otages , avait eu assez de confiance pour venir habiter parmi les siens, au lieu de demeurer avec leurs ennemis , tant de malheurs ne seraient pas arrivés. On envoya à Huy une députation à l’évêque afin de lui faire connaître le désir qu’on avait de le revoir à Liège. Il répondit , qu’un air contagieux régnant autour de son palais, il ne pouvait s’y rendre pour le moment.

Cependant Humbercourt, homme adroit et rusé, était venu s’installer à Liège. Pour se rendre populaire et pouvoir s’insinuer partout, il se fit inscrire dans le métier des forgerons et en endossa la robe ('). Il chercha particulièrement à se lier avec ceux qui prenaient part aux affaires 5 il avait ses créatures et ses espions qui l’instruisaient de tout , et il en informait son maître.

1467 . Quelques Liégeois, revenant de Flandre} avertirent Raes de Heers qu’on avait intercepté plusieurs de ses lettres au roi de France, et qu’on était exactement informé à la cour de Bourgogne de ce qui se pratiquait à Liège. Raes de Heers, pour déjouer les intrigues de Humbercourt , d’accord avec Barré de Surlet ,

(*) Comines.

convoqua les capitaines de la bourgeoisie et quelques autres personnes qui lui étaient dévouées, au chapitre de St. - Lambert , non loin de la maison qu’il habitait (i), et il leur dit que le secret étant lame de la politique, il fallait enlever la connaissance des affaires aux misérables qui les trahissaient ; que c’était avec ses amis seuls qu’il avait résolu de traiter désormais les grands intérêts de la cité ; mais que chacun devait promettre, sous serment, de ne point divulguer leurs délibérations. Ils le jurèrent. Cette autorité occulte et toute puissante, que venait de créer Raes de Heers, fut connue sous le nom de conseil secret. De Heers pensa en outre qu’il devait avoir autour de lui une troupe de serviteurs affidés , toujours prêts à exécuter ses ordres ; il choisit dans les métiers un certain nombre d hommes déterminés qu’il revêtit d’uniformes et qu’il arma de gros bâtons plombés ; il donna à cette espèce de garde-ducorps, le nom de Ffancs liégeois. Raes de Heers annula ainsi dans la cité tout autre puissance que la sienne.

La domination de ces favoris du peuple était la plus extraordinaire, la plus arbitraire, la plus monstrueuse qu’on pût imaginer dans un étatlibre. Ils recueillaient comme vacantetoute

(i) Place St. -Pierre.

RÉVOLUTIONS DE LIÈGE

cette portion de la puissance souveraine dévolue au prince d’après la constitution ; ils s’attribuaient la décision des affaires au dedans et au dehors; correspondaient avec les princes étrangers; décidaient de la paix ou de la guerre; et, maîtres delà populace, ils contenaient par la terreur tous les bons et paisibles bourgeois. Ces fameuses libertés politiques et ci viles dont on affectait toujours de parler, on n’en jouissait point : il n y avait ni lois, ni autorités, ni tribunaux à invoquer : il n’y avait plus que des partis. Leur tactique consistait à flatter la multitude; à la tenir toujours en haleine; à lui faire croire qu’eux seuls savaient défendre ses droits, la protéger contre ses ennemis extérieurs et intérieurs. Et la multitude les suivait en aveugle : mais elle abattait et brisait ses idoles avec fureur dès que le prestige était détruit. Cependant il ne manquait jamais de prétendans pour jouer ce rôle si hardi et si périlleux : tant l’ambition est naturelle au cœuAle l’homme!

Toutefois, ce Raes delleers qui régnait si despotiquement sur les bourgeois, était obligé de plier sous la tyrannique volonté du dernier plébéien. Le fait suivant en offre la preuve. Un jeune homme d’Oreye, accusé d’avoir tenu quelques propos en faveur de Bourbon , était conduit au supplice, et déjà sous la main de

SOUS LOUIS DE BOUHBOH

l’exécuteur, lorsqu’une jeune liégeoise, qui ne le connaissait point , se sentant émue de compassion à la vue de cet innocent condamné à mourirpour une si légère faute, se jeta aux genoux de Raes de Heers , en s’écriant : Grâce , grâce pour ce pauvre jeune homme! Je vous le demande pour époux! Les assistans la regardaient avec étonnement, n’osant riendire, mais faisant en secret des vœux pour elle et pour lui. Raes de Heers, tout habitué qu’il était à voir couler le sang , fut attendri de cette scène touchante, et fit signe qu’on reconduisît le jeune homme dans sa prison , afin qu’on revît sa sentence. Mais quelqu’un du peuple, qui était venu là dans l’espoir d’assister à une exécution , ayant fait entendre un murmure désapprobateur, Raes frémit , et la victime fut rendue au bourreau.

Les Liégeois ne sont pas bien coutumiers de tenir ce guils promettent , disait Olivier de la Marche. Guillaume de Berlo lui-même, s’écriait souvent : ici , on ne sait jamais si on est en paix ou en guerre! Les chefs du peuple ne regardant le traité avec les Bourguignons que comme un joug deshonorant qu’il fallait briser au plus tôt, et se prévalant toujours de l’alliance de Louis XI,semblaient s’étudier à entraîner le pays dans de nouveaux périb, Et dans le fait, Raes de

RÉVOLUTIONS DE LIÈGE

Heers, Barré de Surlet et leurs adhérens avaient été beaucoup trop loin pour que le retour de la justice et des lois ne leur fît point de peur. Un j our on alla prendre sur les terres de Namur, Jean Charpentier, ancien bourgmestre de Dinant, dont les compatriotes venaient demettre la tête à prix, parce qu’il avait concouru à la première paix avec le duc de Bourgogne. Raes de Heers fit torturer cruellement et décapiter Charpentier, quoique l’évêque et le duc eussent intercédé pour lui en menaçant même d user de représailles envers les otages liégeois.

Les habitans de Huy, dont la plupart tenaient pour l'évêque, ayant ravagé quelques cantons de la Hesbaye, ceux de Liège, sous la conduite de Guillaume d’Arenberg, réunis à un corps de proscrits à la tête duquel se trouvaient Raes de Heers et son épouse (>), surprirent la citadelle et s’emparèrent de la ville. Malheureusement le roi de France que l’on croyait prêt à recommencer la guerre avec les Bourguignons, jugea convenable de conclure une nouvelle trêve , dans laquelle ses alliés de Liège furent oubliés comme dans la première. Charles, qui venait de succéder à son père et qui n’ignorait aucune des manoeuvres de Louis, considé-

(») Lovons , recueil héraldique.

SOUS LOUIS DE BOURBON

rant leurs dernières hostilités comme des infractions ouvertes aux traités, résolut d assouvir h la fois sa haine et sa vengeance contre le roi de France et contre les Liégeois, en détruisant ceux-ci. Il fit publier la guerre à feu et à sang par un héraut tenant d’une main une épée, et de l’autre un flambeau ; et il s’avança vers Louvain avec une armée plus nombreuse et plus formidable qu’aucune de celles qu’il eût jamais mises sur pied.

Comme le duc était déjà sur les marches de la pricipauté, le connétable de St.-Pol , le cardinal la Ballue, et quelques autres, vinrent le trouver de la part de Louis XI pour l’avertir : « Que Liège était censée comprise dans la » trêve conclue entre eux, et que le roi lui » porterait secours si Charles l'attaquait. Tou- » tefois, ajoutaient ces ambassadeurs, s’il vou- » lait permettre que le roi de son côté fît la » guerre aux Bretons, il lui abandonnerait les » Liégeois pour les châtier à son plaisir. » Char, les répondit à cet étrange message , que les Liégeois l’avaient provoqué, et qu’ils le forçaient à reprendre les armes pour la troisième fois ; qu’il écraserait sans pitié, ces médians, ces rebelles, ces ennemis du repos des nations ; et que Louis n’avait point à se mêler de cette querelle.

« Mais , monseigneur , reprit le connétable ,

19 juin 1467.

Octobre 1467.

REVOLUTIONS DE LIÈGE

-» vous ne choisissez pas, vous prennez tout!

» quoi! tandis que vous faites la guerre à nos » amis , nous n’oserions courir sus à nos en- » nemis ! cela ne se peut : le roi ne le souffrira » point. » Le duc impatienté , termina brusquement par ces paroles : « Les Liégeois m’at- » tendent : avant trois jours, je pense, nous y) aurons la bataille : si je la perds, vous ferez » ce que vous voudrez : si je la gagne, je crois » que vous laisserez en paix les Bretons ! »

Un peu avant de se mettre en campagne, le duc avait délibéré avec son conseil sur le sort des Liégeois qu il détenait comme otages. Quelques Bourguignons voulaient qu’on les fît mourir : tel fut entre autres l’avis du sieur de Contay : mais Humbercourt ayant été consulté , dit que pour mettre Dieu de sa part de tous poincts et pour donner à connaître à tout le monde qu’il n’étoit ni cruel ni vindicatif, le duc devait rendre la liberté à des gens qui ne se livrèrent à lui que dans l’espoir de maintenir la paix, et qui n’étaient point coupables de ce que leurs compatriotes avaient violé leur foi. Le duc de Bourgogne, quoique d’un caractère dur et violent, comme ayant été habitué de bonne heure à l’exercice du pouvoir absolu, n’était cependant pas incapable d'un sentiment généreux. Il fit grâce aux otages et leur permit de retourner

SOUS LOUIS DE BOURBON

librement chez eux, à condition de ne point prendre les armes contre lui , et d’exhorter leurs compatriotes à se soumettre. Les paroles que Philippe de Coinines met à cette occasion dans la bouche du seigneur de llumbercourt, sont pour nous une preuve bien remarquable de la barbarie des mœurs au i5 me siècle. Quoi! c’est entre le sac de Dinant et le sac de Liège, qu’un historien -, un homme d’état, très-éclairé pourson temps, ose représenter Charlesde Bourgogne, comme un prince humain et miséricordieux, qui n’avait besoin pour mettre Dieu de son côté , que de sauver la vie à quelques innocens , lorsqu’il faisait massacrer sans scrupule des populations entières!

Les Liégeois, informés que le duc s’avançait vers St.-Trond, se disposèrent à marcher au devant de l’ennemi. Ils avaient pour toute taclique, un vieux dicton populaire qui prouvait bien leur grand courage, et qui leur avait souvent réussi tantqu’ilsn’eurent affaire qu’à des comtes de Namur ou à des ducs de Brabant : savoir :

Quenulne passe lelîesbain, qu'il ne soit combattu le lendemain. Mais les circonstances avaient changé. Il y avait à Liège des hommes qui pensaient qu’avec un adversaire aussi redoutable que le duc de Bourgogne, il aurait aussi fallu changer de conduite. Ils auraient voulu qu’on

RÉVOLUTIONS DE LIÈGE

se renfermât dans les places fortes 5 qu’on prît de bonnes positions , en se bornant à inquiéter 1 ennemi , qui, vu la saison avancée, ne pouvait tenir long-temps la campagne. Mais nul chef n avait assez d’autorité sur le peuple pour faire prévaloir un tel avis. Et il eût été peut-être dangereux même d’oser l’exprimer publiquement : on aurait passé pour lâche ou pour Bourguignon.

La bataille étant de part et d’autre résolue , I on convoque àLiégetoutes lesmilices desbonnes villes et du plat-pays; on sonne la cloche du ban : les métiers courent se ranger sous leurs drapeaux. On invoque les secours du Ciel : l’on fait transporter à St. -Lambert la célèbre image de Notre-Dame de Steppes ou de Montenac, qui était devenue l’objet d’un culte particulier depuis la bataille gagnée en 12 1 3 sur le duc Henri de Brabant : on expose sur le maîtreautel de la cathédrale, le fameux étendard, qu’une vieille tradition populaire faisait remonter jusqu à Charlemagne. Enfin le moment du départ est annoncé. En l’absence de l’avoué de Hesbay e, c’est au bra ve Berlo qu’est déféré l’honneur de porter l’étendard. L’on suit de point en point les rites anciens. Placé sous la grande couronne qui décore la nef du temple de St. -Lambert, Berlo revêt l'armure blanche,

SOUS LOUIS DE BOUHBON. 91

et la ceinture de même couleur, et on lui remet la bourse contenant cent sous liégeois :

le tout fourni aux frais du chapitre. Les chanoines le conduisent à l’autel : là , conformément à la formule usitée , il jure de rapporter ce gage sacré de la bataille, à moins qu 'il n’y reste lui-même ou mort ou prisonnier. Le prévôt prend l’étendard et s’avance, suivi des chanoines et des chevaliers, jusqu à la porte de l’église pour montrer à la bourgeoisie en armes ce signe vénéré. Berlo, monté sur un superbe cheval blanc , couvert d'un riche caparaçon blanc, reçoit l’étendard, se met à la tête des métiers : tous le suivent en silence.

Le peuple parut morne, inquiet et comme frappé d'un pressentiment sinistre à la vue de tout cet appareil militaire et religieux : il était dans les liens de l’interdit , et craignait encore d’attirer les foudres du Ciel en l’invoquant. En effet, cette espèce de consécration, cette cérémonie si auguste et si sainte quand on combattait l’ennemi, sous l’invocation légitime du grand St. -Lambert dont le portedrapeau était comme le chevalier, ne semblaitelle pas téméraire et impie , lorsque l evêque , successeur de St. -Lambert lui-même, se trouvait dans les rangs opposés ?

L’armée Liégeoise se composait d’environ

92 RÊVOLUTIftNS DE L1ÎGE

3o,ooo hommes, tant bons que mauvais dit domines : tous gens de pied , (sauf environ cinq cents chevaux). Elle n égalait point pour la tenue militaire, la discipline, la force, la solidité des armes offensives et défensives , les vieilles bandes de Bourgogne, aguerries par une longue suite de combats, et qui formaient, après les Anglais et les Suisses, la plus puissante milice de Tunivers. Les Liégeois n’avaient presque point de cavalerie; leur artillerie était peu de chose en comparaison de celle de leurs adversaires. Vainement ils attendirent les gendarmes que leur avait promis Louis XI; il ne leur envoya qu’un ambassadeur chargé de les compromettre et de les tromper en les excitant au combat.

Le premier jour on campa à Xendremael, et le lendemain aBrusteim, où l’on prit position, oci. 1767. Arrivés là, les chanoines de St. -Lambert, qui avaient accompagné l’étendard , demandèrent avec instance de pouvoir retourner à Liège ; mais on leur signilia de rester : ce n’était pas chose rare dans ces temps-là que de voir le peuple contraindre des prêtres et même des couvens tout entiers à prendre part aux combats. Quelques chefs expérimentés tels que Barré de Surlet, Strailhe et Berlo , proposèrent de remettre l’action au lendemain, parce que l’armée était fatiguée de la marche quelle ve-

nait de faire , et qu’il fallait lui laisser le temps de se retrancher fortement. Mais on ne voulut point les écouter , on demanda à grands cris la bataille. Les Liégeois s’appuyèrent à droite et à gauche à des marais ; couvrirent à la hâte leurs centres de grands fossés profonds remplis d’eau , et leurs derrières avec une double ligne de chariots.

De son côté le duc de Bourgogne prenait des mesures plus sages qu’il ne semblait appartenir à une tête aussi ardente : il ne lui arriva guère depuis de se montrer si bon général. Son avant-garde , composée d’archers et d’artillerie légère, était commandée par Ravestein. Un corps de douze cents hommes d’armes , destiné à couvrir ses deux ailes , fut placé à droite et à gauche du village de Brusteim.

Le duc se trouvait au centre , avec huit cents cuirassiers environ, etun bon nombre d’archers: il était toujours entouré d’une vingtaine de chevaliers d’élite , chargés spécialement de veiller sur sa personne. Le comte de Marie avait sous ses ordres l’arrière - garde , où ,1’on comptait environ cinq cents cavaliers anglais. Ce corps devait protéger la retraite en cas de besoin , et contenir la garnison de St.-Trond, commandée par Renard de Rouveroi , capitaine habile et résolu , que l’on savait disposé à ten-

RÉVOLUTIONS DE LIÈGE

ter un coup de main. Enfin Charles tenait en réserve, un corps considérable d’hommes de pied et de gens d’armes, pour faire tête à l’armée de Louis XI , si elle osait s’avancer, comme on l’avait dit, au secours des Liégeois.

Les milices de Tongres avaient réclamé si vivement l’honneur de combattre en première ligne , qu’il faillît bien le leur céder. Les archers bourguignons commencèrent la bataille en faisant pleuvoir sur les Tongrois une grêle de traits : puis arriva l’artillerie, qui tirant serré et de fort près, les mit en désordre; et les fossés furent gagnés par Ravestein.

Alors les Liégeois s’avancèrent armés de leurs longues et lourdes piques : ce premier choc fut terrible : ils abattirent en un instant quatre à cinq cents hommes à leurs pieds : et alors branlèrent toutes les enseignes bourguignonnes comme de gens presque déconfits, dit Comines, qui fut témoin oculaire. Les Bourguignons reculèrent à leur tour. Le duc se hâta de faire marcher une partie de sa réserve, commandée par les sires de Crève-Cœur et d’Emeries, qui rétablirent le combat à coup de traits, et qui tombant sur les Liégeois avec leurs fortes épées à deux mains et à double tranchant, en fauchèrent des rangs entiers (*). Néanmoins ceux-

(i) Olivier «le lo Marche.

SOUS LOUIS DE BOURBON

ci ne reculaient point : ils combattaient à bout portant , avec la hache , l’épée , la masse à pointe de fer : donnant et recevant la mort avec une égale intrépidité. Mais l’artillerie bourguignonne, nombreuse et bien servie, éclaircissait de plus en plus leurs bataillons. La première ligne, composée d’hommes d’élite, avait disparu presque tout entière. Eustache de Strailhe et son fils naturel, qui avaient combattu côte à côte et ne se quittaient jamais, étaient tombés ensemble en se tenant embrassés.

Barré de Surlet aurait pu se sauver : il se fit tuer, ne voulant point survivre à la défaite des siens. Le drapeau de St. -Lambert flottait encore ; mais les chanoines qui le gardaient avaient péri , ainsi que presque tous les chefs des compagnies bourgeoises. Alors la seconde et la troisième ligne plièrent : retirées un instant derrière les bagages , elles s y défendirent encore : bientôt elles y furent forcées : la déroute devint générale. Comme la nuit tombait, et que les Liégeois se trouvaient garantis de chaque côté par des marais , la cavalerie bourguignonne n’eut pas le temps de les tourner et de les atteindre : de sorte qu’il n’en périt guère après le combat. Les vaincus perdirent six mille hommes au moins dans cette journée; d’autres disent

RÉVOLUTIONS DE LIÈGE

neuf mille. Ils laissèrent au pouvoir de l’ennemi 3oo chariots chargés de vivres et de munitions, 6 pièces de canon et 120 serpentins.

A Liège, on attendait des nouvelles de la bataille avec une mortelle anxiété. Vers le milieu de la nuit, on vit arriver le comte de Berlo et sept autres cavaliers, couverts de boue, de sueur et de sang : ils rapportaient l’étendard de St.-Lambert, mais tout brisé et déchiré.

Personne ne les interrogea : leur aspect et leur morne silence en disaient bien assez : en un instant la désolation et la terreur se répandirent par toute la ville.

Un Liégeois montra peu de courage dans cette occasion mémorable. Raes de Heers , cet audacieux agitateur du peuple , cet homme si fier sur la place publique , tourna le dos à l’ennemi beaucoup trop tôt pour n’être point remarqué. Il s’enfuit brideabattue jusqu’à Oreye; de là il écrivit à sa femme de se réfugier à Mont joie avec ce qu’elle avait de plus précieux, disant qu’il ne tarderait pas à l’y rejoindre. Mais le lendemain ayant rencontré sur la route de Liège une pauvre femme , qui lui dit que tout y était tranquille, qu’on y parlait même de se défendre , il reprit courage , revint en ville et osa se montrer au peuple} il excusa du mieux qu’il put la fuite de sa femme, et se con-

SOUS LOUIS DE BOURBON

certa avec l’ambassadeur du roi de France afin de s’opposer à ceux qui voulaient traiter avec les Bourguignons. Tout le clergé, et les riches bourgeois qui avaient des propriétés en IIcsbaye, voyant brûler et détruire le pays, opinaient pour se rendre au plus tôt) les autres disaient que la perte des biens serait peu de chose si les courages ne se laissaient point abattre; que la saison était trop avancée et l’armée ennemie en trop mauvais état, pour qu’un siège fût à redouter; qu’en temporisant on sauverait tout. Ces deux avis prévalaient tour à tour parmi le peuple : toutefois les partisans de la paix ayant fini par l emporter, on se hâta d’envoyer au duc 3oo bourgeois des plus notables pour lui présenter les clefs de la cité et lui crier merci. Ils s’avancèrent jusqu’à Ste.-Walburge; mais le duc s’étant retiré, ils ne trouvèrent plus que Humbercourt et le grand bâtard de Bourgogne qu’ils ramenèrent à Liège avec eux. Berlo, qui gardait la porte de Ste.- Marguerite , leur demanda quelles propositions d’accommodement ils apportaient, Humbercourt répondit que le duc n’exemptait la ville que du pillage et du feu. « En ce cas, dit » Berlo, nous ne vous ouvrirons point; car » nous voulons avoir tout au moins la vie » sauve.» Alors les 5oo bourgeois, avec Hum-

révolutions de ijêge

bercourt et ceux de sa suite, rebroussant chemin, allèrent passer la nuit à l’abbaye de S t.-Laurent. Pendant cette même nuit, on délibérait à Liège pour savoir si l’on se soumettrait , ou si l’on se défendrait.

Nous emprunterons ici quelques-unes des paroles de Comines , témoin oculaire, dont le récit offre un tableau fidèle et animé de ces assemblées des communes au moyen-âge, où, après avoir long-temps disputé, l’on finissait souvent par prendre le plus mauvais parti, ce Quand vinrent les neuf heures du soir, nous » ouïmes sonner la cloche , au son de laquelle » ils s'assemblèrent ; et se douta le sieur de » Humbercourt que ce fut pour nous venir as- » saillir ; car il était bien informé que Messire » Raes de Lintre ( ou de Heers) , et plusieurs » autres ne voulaient consentir à cette paix : » mais le seigneur de Humbercourt disait :

». Si nous pouvons les amuser jusqu’à minuit , » nous sommes échappés : ils seront las , et leur » prendra envie de dormir ; et ceux qui sont mau- » vais contre nous , prendront dès-lors la fuite , » voyant qu’ils ont failli à leur entreprise. » Et il leur dépêcha deux des otages qui l’avaient suivi. De l’abbaye de St.-Laurent jusqu’à la porte de la ville, il n’y avait que deux traits d’arc environ.

SOUS LOUIS DE BOVRBOK

Les envoyés de Jlumbercourt s y présentèrent, annonçant qu ils apportaient de bonnes propositions par écrit de la part du seigneur de Humbercourt, lieutenant duducdeBourgogne; qu’il convenait d’aller les examiner au palais. L’un des maîtres de la cité qui se trouvait là les y conduisit. De nouveau la cloche sonna.

Bon, dit Humbercourt, les voilà embcsognés.

Cependant les deux bourgeois ne revenaient point ; l’on entendait à la porte un plus grand bruit qu auparavant. La foule s’y pressait , montait sur les murailles, et disait mille vilenies aux Bourguignons. Humbercourt en conclut que le péril devenait plus grand, et il dépêcha quatre nouveaux otages, porteurs de meilleures paroles encore que les premiers. Il les chargea de représenter de sa part aux Liégeois : « Qu’il les avait toujours bien traités lorsqu’il fut gouverneur de leur ville; qu’il ne voudrait consentir à leur perdition ; qu’ils devaient le considérer comme un des leurs , puisqu’il était inscrit dans le métier des maréchaux et de févres , et en avait porté robe de livrée; qu ils pouvaient bien ajouter foi aux promesses d’un homme auquel plusieurs d entre eux devaient la vie. » Ces députés furent accueillis par les uns avec d’outrageuses paroles , tandis que d’autres criaient qu’il les fallait

RÉVOLUTIONS UE LIÈGE

ouïr. Enfin derechef on entendit sonner la cloche du palais, dont Humbercôurt eut trèsgrande joie. Et puis s éteignit peu à peu le bruit qu’on faisait à la porte, et au lointain dans la cité. Et Humbercôurt, de s’écrier : ville gagnée! En effet , vers deux iieures après minuit , on conclut qu’on tiendrait l’appointement proposé , et qu’on lui livrerait une des portes. Raes de Heers s’échappa au milieu des ténèbres, de cette malheureuse cité, dont il emportait les malédictions, pour n’y plus rentrer que bien des années après , et en proscrit.

Si les Liégeois ( dit Comines), eussent traîné les négociations seulement pendant deux jours, l’ennemi se voyait forcé de rétrogader. Il commençait à sentir la disette : il ne pouvait plus tenir la campagne, tant la saison était mauvaise , et les chemins délabrés. Les Liégeois avaient des remparts, des vivres, des munitions, des soldats; mais cette multitude, qui se pressait dans la cité , et qui ne reconnaissait plus de chefs, augmentait la confusion et la crainte générales ; et comme on n’avait rien prévu que la victoire, on prit tout à coup une résolution plus désespérée et plus désastreuse que la défaite elle-même.

7 Novembre. La capitulation étant signée , le duc se mit en

possession de Liège avec tout l’appareil d’un

SOUS LOUIS PE BOURBON

conquérant : il fit abattre la porte Ste. -Marguerite, niveler les fossés et démolir vingt toises de murailles , pour rendre son entrée plus imposante. La rue qui aboutit à Ste. -Marguerite fut bordée d’une double haie de supplians : d’un côté les prêtres , de l’autre les bourgeois : tous la tête découverte et la torche au poing. L’évêque de Liège marchait à la suite du duc de Bourgogne, avec le fameux cardinal la Ballue , ambassadeur de Louis XI. Le duc fit plusieurs tours dans la ville entouré de son orgueilleux cortège, avant de descendre au palais de l’évêque : celui-ci s’établit dans la maison de Mérode , située sur la place St. -Lambert.

On convoqua les métiers au palais pour leur communiquer les conditions du traité que le prince imposait aux Liégeois (*). C’est un monument mémorable du terrible droit de la guerre au i5* siècle, qui mettait à la merci du vainqueur la personne et les biens du vaincu.

(i) Cet acte, dont on conserve l’original dans les Archives de Liège, est du 18 novembre. Il en existe plusieurs autres copies sur parchemin, tant à Liège qu’à Bruxelles. Fisen parle de cette pièce comme si elle avait disparu de son temps. Ni Chapeauville , ni Foullon, ni Bouille ne semblent l’avoir eue sous les yeux. Ce n’est que dans le journal d’un moine de St. - Laurent, appelé Adrianu i de Veteri Butco , qui tint note exacte des principaux événemens arrivés sous Hinsberg et sous Louis de Bourbon, que nous trouvons un

(02 RÉVOLUTIONS DE LIÈGE

On y voit comment un prince visant au pouvoir absolu , dépouillait savamment les communes de leurs franchises, de leurs lois, deleurs tribunaux, de leurs remparts, de leurs armes et des signes même de leurs libertés, pour les placer sous sa domination arbitraire; et comment ce prince justifiait par l’abus de sa victoire même, la haine profonde des vaincus contre son gouvernement.

Le préambule rappelle avec beaucoup de détails, en reprenant les choses dès l’origine, les démêlés survenus entre Louis de Bourbon et ceux de la cité, des villes et pays de Liège; la sentence portée par le St. -Siège, à laquelle ils refusèrent d’obtempérer; les méfaits dont ils se rendirent coupables envers leur seigneur; l’intrusion et l’usurpation de Marc de Bade;

extrait fidèle et complet des traités de 1465 et 1467. Je dois à l'extrême obligeance de M. Gacliard, auteur des Analeclts Belgique * , et Conservateur des Archives du royaume, des analyses littéralement translatées de ces actes importans et de plusieurs autres pièces inédite*. Je fais des vœux sincères pour que le gouvernement soutienne l’entreprise savante et ardue de M. Gachard, et de ceux qui auraient le courage de marcher sur ses traces. C'est le seul moyen déposséder quelque jour une histoire nationale intéressante et yraie. Qu’on ne perde point de vue l’utilité d’un tel travail ; l’histoire est la partie expérimentale de la politique ; la science qui fait le mieux connaître les besoins moraux et matériels , le caractère indélébile et les institutions vitales de chaque. peuple. Et quel peuple doit être plus empressé de connaître les siennes » que cette Belgique qui vient enfin de prendre rang parmi les nations !

Digiti7fvi hy Goog le

sots LOUIS DE BOURBON. 103

leur alliance avec un grand roi à l’encontre du duc Philippe; les guerres qu’ils suscitèrent à la maison de Bourgogne; les traités qui s’en suivirent, toujours violés par eux; les hostilités des Dinantais, fomentées par les Liégeois; la réduction de ceux - là à perpétuelle merci ; les rftfwinflé/esalliancesdes villes entre elles contre la teneur des traités; et enfin la bataille de Brusteim, qui les mit en la puissance du duc. « Là quelle chose véant ( poursuit le duc ), co- » gnoissant leurs offenses , et qu’ils n’éstoyent pas » en état de pouvoir résister à nostre puissance ; » s’étant rendus comme vaincus; et leurs corps , » biens , privilèges, libertés et franchises , mis en » nostre pleine disposition et voulonté , sauf seu- » lement de bouter le feu et le pillage ; et à cette » fin, ayant envoyé aux champs , audevanl de » nous , grand nombre d’habitants en leurs sim- » pies chemises, deschaux, et à testes nues; les » quels estant à genoux; nous estant en armes; et » nous ayant présenté et délivré les clefs des portes » de la dite cité , en nous suppliant en l’honneur de » Dieu, avoir pitié d’eulx, et les recevoir en notre » grâce {'),etc., eu égard à leur obéissance » envers nous et notre cousin, aimant mieux » faire grâce, qu’user de rigueur, et après

(i) Exlraii textuel.

<04 RÉVOLUTIONS DE LIÈGE

» mure délibération, au palais, en présence » de l’évêque, des gens d église, de tout le » peuple et de plusieurs nobles, avons pro- » noncé la sentence suivante ;...»

i° Sont abolis les tribunaux suivants : les 14 êchevins ; les 12 alleux; les 12 des lignages; les XXII ; les maîtres de la cité ; les jurés des vinables; les gouverneurs des métiers, qui sont au nombre de 64 ; les 10 hommes de chaque métier qui font exécution réelle sur corps et biens; les commissaires, qui sont au nombre de 1 6 ; les 3 2 ; les 6 de la foire ; les 4 de la violette ; l'anneau du palais, et de la paix Notre-Dame , si avant que la dite cour puisse atteindre le duc, ses pays , seigneuries, ou sujets. En conséquence déclare confisqués tous les privilèges, chartes, litres , registres et autres enseignemens que ceux de la cité pouvaient avoir.

a° L’évêque instituera chaque année , au premier jour de mai, au lieu et place des tribunaux ci dessus, 1 4 êchevins, qui à lasémonce du maïeur, également commis par lui, connaîtront dans la cité et les faubourgs de tous cas civils et criminels. On pourra appeler de la sentence des êchevins à l’évêque et à son conseil.

5 ° Les êchevins devront juger selon droit et raison écrite , sans égard aux coutumes abusives du temps passé.

SOUS LOUIS DE BOURBON. 405

4° Chaque année, le 4 mai, les nouveaux échevins prêteront au duc et h ses successeurs le serment qu’ils lui seront bons et obéissans , sans entreprendre sur lui ni ses pays; et qu’ils le reconnaîtront comme souverain avoué et gardien delà cité, des églises de Liège et deLooz.. .

5° Les échevins ne pourront étendre leur juridiction au delà de la cité...

6° Le siège épiscopal et la cour spirituelle neseront plus en cette cité, vu que par ses grands crimes , offenses et maléfices elle s’est rendue inhabile à jamais l’avoir. Du consentement de l’évêque et ducliapitre, le ducordonneque la cour spirituelle sera transportée à Trecht ( Maestricht), Louvain etNamur...

7 ° Sont abolis tous privilèges de bourgeoisie dans la cité...

8° Sont abolis à toujours les 5a métiers. Chacun pourra , sans payer charge , faire un ou plusieurs métiers , ainsi que bon lui semblera : leurs bannières, franchises, chartres, lettres et registres, seront rendus par eux.

g° Toutes alliances des villes entre elles, ou avec ceux de la cité , sont annulées. Il leur est sévèrement défendu d’en contracter à l’avenir. ..

io° Le perron , qui est au marché de la cité , sera enlevé , et monseigneur le duc en fera son plaisir .Jamais on ne pourra relever ledit perron ,

RÉVOLUTIONS DE LIÈGE

ni en remettre un autre, en quelque lieu que ce soit de la cité , ni le faire figurer dans les

armes de Liège.

1 1 ° Est aboli l’oflice de fermeté établi pour l’entretien des chaussées et ponts de la cité.

13° Toutes coutumes et usages introduits ou consentis par la paix de Fexhe et autres , contre les libertés et franchises des églises et personnes ecclésiastiques du diocèse de Liège, sont abolis.

i5°L’évêquedeLiége, ses successeurs et ceux de la cité, ne pourront établir d’imptôs sur les denrées montant ou descendant la Meuse , sans le consentement des ducs de Brabant, comtes de Hainaut et de Namur.

i4° Tous absens et fugitifs de la principauté sont déclarés bannis , et leurs biens confisqués.

1 5° Les bannis pourcrimes, soit des terresdu duc, soit de celles de l’évêque, ne pourront réclamer d’asile dans l’un ni dans l’autre pays.

«6° Seront confisqués , nonobstant tous usages contraires, les corps et biens de ceux qui dans le territoire de Liège, commettront crime de lèze-majesté, ou autres attentats énormes contre l’évêque ou monseigneur le duc.

\q° Seront confisqués au profit de monseigneur de Liège , les héritages, terres et seigneuries situés hors de la banlieue de la cité, appartenans à ceux qui ont tenu parti contraire à lui.

SOUS LOUIS DE BOURBON

i 8 ° Ceux qui se sont emparés des joyaux et biens des églises de Huy , seront contraints à les rendre.

ig° Ceux de la cité et du pays devront restituer à monseigneur l’évêque , les dépenses par lui faites pour les procès mus à la cour de Liège, à Rome et ailleurs.

20° La sentence du pape sera observée et entretenue.

21* Les sujets et justices des cours, bans et échevinages des pays du duc, comme les sujets de ses vassaux et ceux de son ancienne garde et avouerie , lesquels par ci-devant ont usé de la loi de Liège, en sont exempts désormais.

Ils sont également dispensés de répondre à l’anneau du palais , au perron à Liège, devant les 22, à la paix Notre-Dame, et ailleurs.

22° Suivant le contenu du trai té de St . -T rond, ceux de la cité et des pays de Liège et de Looz , paieront 6 ooo florins pour l’érection d’une chapelle en tel lieu qu’il plaira au duc.

23 ° Ceux de la cité et principauté de Liège ne pourront jamais prendre les armes contre le duc ou ses successeurs, leurs pays et seigneuries. Il leur est pareillement défendu de s'armer contre d’autres pays , de forger artillerie et munitions de guerre, de faire alliance avec aucuns princes , sans le consentement du duc ou de ses

108 HÉVOLUTIONS DE LIÈGE

successeurs, sous peine de 200,000 florins du Rhin.

24° Ceux de la cité remettront au duc les traités qu’ils ont faits contre lui.

25 ° Le duc, et ses successeurs, ducs de Brabant et de Limbourg , seront nommés gouverneurs et avoués souverains, Véritables , généraux et particuliers, des églises , des villes et pays de Liège et de Looz. Ceux de la cité seront tenus de les servir envers et contre tous , s'ils en sont requis.

26° Toutes autres avoueries particulières sont abolies (•)

3 o° Pour rachat des personnes et des biens des manans de la cité qui sont à la volonté de monseigneur, et pour les frais de la guerre, ceux de Liège lui paieront comptant 120,000 lions d or de 60 gros, monnaie de Flandre ; et cela, indépendamment des sommes dont ils lui sont redevables en exécution des traités conclus avec lui et avec le feu duc son père.

3 1° Les portes, murailles et fortifications de la cité seront démolies, et les fossés remplis,

« tellement que l'on y puisse par tous costez en- » trer, comme en ung village ou ville champes- » tre (*). » Ils ne pourront jamais être rétablis

(0 Les articles omis se retrouvent dans le traité St.-Trond que nous avons rapporté.

(*) Extrait textuel.

SOUS LOUIS DE BOURBON

sans le consentement du duc ou de ses successeurs.

5a 0 Sans le même consentement , ne pourront être construits ou réédifiés aucuns châteaux ou forteresses dans les villes de Liège et de Looz

56° Seront également démolis les murs, portes et fortifications desdites villes ; et les habitans d’icelles ne pourront porter armes offensives...

45° Le duc et ses successeurs jouiront du tonlieu et des rentes et cens dus à cause du pont d’Amercœur.

44 ° En réparation de la mort de Jehan Charpentier et d’autres personnes innocentes, ceux la cité délivreront au duc douze personnes à son choix pour en faire à son plaisir.

45° Tous jugemens rendus pendant la guerre contre ceux qui ont tenu le parti de monseigneur de Liège , sont annulés.

46° Les points du traité fait ci-devant avec le duc et avec feu son père , demeureront en leur force, en tant qu’il n’y est pas dérogé ci-dessus.»

Telle fut la sentence dictée par Charles aux Liégeois. Le 26 novembre on réunit le peuple au palais, en présence de monseigneur Louis de Bourbon, d’un grand nombre de gens d’église, de bourgeois de la ville et du pays, et de beau-

4(0 RÉVOLUTIONS DE LIÈGE

coup de grands seigneurs de la suite du duc.

Charles fit lire par M tre Jean Gros, le jeune, son premier secrétaire, les conditions ci-des- » sus : « Après quoi , Pierre , seigneur de » Goux, son chancelier, fit plusieurs remon- » trances et demanda au peuple assemblé, s’il » voulait accepter et accomplir ladite sentence ? » Tous répondirent, oui , oui! en levant leurs » mains pour en faire serment. — Le chancelier » demanda ensuite à l’évêque , si c’était bien son » gré et consentement ? à quoi il répondit, oui ! » Comme aussi le firent les chanoines de la » grande église de Liège. — Alors le duc dit à » haute voix , aux bourgeois assemblés : qu’ils » tinssent et accomplissent bonnement et dû- » ment ce qu’ils avaient juré , et qu’il serait » d’eulx et de leurs biens , bon protecteur et % gardien. »

Par un autre acte du 28 novembre ('), Charles remet aux habitans de la terre et châtellenie de Franchimont « les crimes, délits et malé- » fices dont ils se sont rendus coupables en » prenant les armes contre lui, mais aux con-^

» dilions suivantes :

i° Qu'ils obéiront à leur évêque ; à la sentence du pape; à lui duc, comme étant Jeur

( 1 ) Extrait du même registre que le précédent.

avoué et gardien souverain} et au règlement qu’il a porté touchant le gouvernement et la police du pays.

2 0 Qu’ils démoliront en déans un mois, tous leurs boulevards et forts quelconques.

5° Qu’ils apporteront, dès maintenant, èsmains du sieur de Humbercourt, son lieutenant général, et de messire Thierry de Boursset, sénéchal de Limbourg, tous leurs bâtons à poudre , arbalètes , crennequins , bâtons à mains , et armures de toute espèce j sans pouvoir jamais en avoir d’autres qu’avec sa permission.

En comparant cette première partie du règne de Louis de Bourbon au règne de Jean de Bavière, il est impossible de n’être pas frappé de la similitude et en quelque sorte du parallélisme des hommes et des événemens. Il y a toutefois cette différence, que Jean de Bavière, cruel jusqu’à la férocité, se baignait à plaisir dans le sang des Liégeois ; tandis que Louis de Bourbon, prince léger, voluptueux, sans énergie, semblait assister indolemment aux funérailles de son pays , content de tirer sa part des dépouilles de ses sujets. Et toutefois , nous verrons plus tard ce jeune homme mûri, retrempé en quelque sorte par l’expérience et le malheur, témoigner un vif désir de réparer ses fautes, et rompre courageusement ses liens

RÉVOLUTIONS DE LIÈGE

HS

d’iniquité. Mais c’est qu’alors ses courtisans pervers l’avaient quitté : c’est qu’au fond il y avait quelque chose de franc et d’honnête dans ce caractère trop faihle pour supporter la prospérité et le pouvoir à une époque si orageuse. La défaite de Brusteim retentit d’abord en Flandre(').Les Gantois révoltés, se soumirent. Le duc les priva de leurs bannières , d’une grande partie de leurs privilèges, et du droit d’élire leurs magistrats.

Cependant Ilumbercourt était venu s’installer de nouveau à Liège; il y pressait l’exécution du traité avec une rigueur despotique. Quelques-uns des principaux chefs de partis avaient déjà porté leurs têtes sur l’échafaud; les autres se sauvèrent en France, et l’on confisqua leurs propriétés. Tous les biens des métiers furent adjugés à l’évêque : ceux de Raes de Heers, qui étaient très-considérables , à Ilumbercourt. Le perron fut enlevé et transporté à Bruges, et l’on y fit graver une inscription latine, injurieuse pour les Liégeois. Les tours et les remparts de Liège et des autres villes furent rasés. On poursuivit la rentrée des contributions énormes imposées sur le pays avec

une rigueur telle, que ne pouvant y satisfaire,

/ («) Meyer.

sots LOtlS DE BOERBON.

beaucoup de familles abandonnèrent leurs propriétés. La défiance, la terreur et la délation régnaient partout. Une pauvre femme du peuple fut condamnée à mort pour avoir dit :

que le duc n est-il en paradis! Un grand nombre de fugitifs allèrent grossir la troupe de ces proscrits, de ces vagabonds, qui devaient attirer sur leur patrie un dernier orage , plus terrible que tous les autres.

Vers la fin du mois de mars, on annonça 1468 . l’arrivée d’Onufre, évêque de Tricaria, légat du St.-Siége. Il avait mission de rétablir la bonne harmonie entre le prince et ses sujets, et de relever ceux-ci de l’interdit dont ils étaient frappés depuis cinq ans. Il paraît qu'on s’aperçut enfin à Rome que le pape avait été joué par le duc de Bourgogne, et qu’il pouvait bien y avoir aussi quelques torts de la part de Louis de Bourbon dans les querelles sans cesse renaissantes entre lui et ses sujets.

Le légat donna d’excellens conseils à l’évêque : il l’engagea à prendre en mains le gouvernement de ses états; à s’opposer à la domination arbitraire et violente des agens du duc de Bourgogne; à pardonner à des sujets égarés et malheureux, et à rappeler peu à peu les bannis.

MaisBourbon, emporté par ses goûts juvénils , lui laissa le fardeau des affaires , et se hâta d’al-

RÉVOLUTIONS DE LIÈGE

1er à Bruxelles y dépenser sa part du butin.

Il ne rêvait que tournois et comédies ; il essayait de répéter dans sa petite principauté deLiége, les jeux et les spectacles dont il avait été jadis témoin à la cour de Bourgogne. Il voulait avoir jusqu’à des gardes du corps d’une taille extraordinaire, et magnifiquement vêtus, à 1 instar de ceux du duc. Dans cette ville infortunée, qui ressemblait alors à un vaste désert , il imagina de donner une fête. À cet eÜêt , il fit construire une barque élégante , une espèce d 'yacht, chargée de peintures bizarres , et de toute sorte d’ornemens de son invention , où il ménagea une estrade élevée pour ses acteurs et ses musiciens : s’y étant placé luimême avec les gens de sa suite , il se laissa descendre dans cet appareil, de Liège à Maestricbt, aux sons d’une harmonie joyeuse, à la vue de tout un peuple indigné et désolé.

Tandis que l’évêque s’éloignait de ses états, et que Ilumbercourt se trouvait à l’armée de Bourgogne , une bande de malheureux proscrits, auxquels se réunirent un certain nombre de rivageois et de Franchimontois , ayant appris que Liège n’était point gardée , et que la guerre allait se rallumer entre la F rance et la Bourgogne , se présentèrent tout à coup aux portes de la cité.

sots LOUIS DE BOURBON. U 5

Jean de Fille (■), capitaine des Tongrois, à la bataille de Brusteim , Georges de Strailhe et Vincent de Bueren , les commandaient. Dès qu’ils se virent maîtres de la cité, ils établirent une police sévère parmi leurs troupes, cequin était pas facile avec des hommes que la vengeance et la misère devaient rendre cruels et avides : mais ils sentaient cequeleur position avait de hasardeux. Ils allèrent se jeter aux pieds du légat, et n’eurent pas besoin de longs discours pour lui dépeindre leur triste situation. Ces malheu* reux , errant depuis plusieurs mois dans les Ardennes, pays inculte, désert, couvert d immenses bruyères et d’immenses forêts , avaient vécu et couché sur la dure , comme des animaux sauvages : halés , couverts de haillons , défigurés par la longueur de leur barbe et de leurs cheveux , ils étaient méconnaissables aux yeux même de leurs proches. Ils dirent qu’ils rentraient dans leur patrie pour y vivre , sinon pour y mourir; qu ils n’avaient d’intention hostile contre personne; qu’ils suppliaient le légat de les réconcilier avec leur prince; qu ils se soumettaient d’avance à toutes les conditions qu’on voudrait leur imposer. Le légat se rendit

(1) Dans le# ouvrage# du temps, les noms sont souvent altères, quelques auteurs l’appellent de Villers] Comiucs le nomme Mesure Jean de V Mette.

RÉVOLUTIONS DE LIÈGE

à Maestricht auprès de Bourbon, qui touché des maux du pays, consentit à leur pardonner. L’évêque avait déjà promis de revenir au milieu des siens, lorsqu’il reçut une lettre du duc de Bourgogne, portant, qu’informé de la nouvelle entreprise tentée par quelques brigands, il envoyait Humbercourt pour lui donner conseil; que bientôt il arriverait luimême pour les châtier , étant sur le point d’en finir avec le roi de France. L’évêque, entièrement soumis aux volontés du duc, au lieu de partir pour Liège, se rendit à Tongres avec le légat, afin d’y joindre Humbercourt. Mais de Ville, Bueren, et les principaux chefs des bourgeois, consternés de voir leurs projets déçus, et redoutant l’inexorable vengeance du duc, prirent tout à coup un parti désespéré ('); ils se dirent que, puisque leur évêque ne savait ou ne voulait pas les défendre, il fallait qu’il leur servît d’otage : et avec une partie de leur monde, ils prirent le chemin de Tongres, dans

(i) Les gens de cette nation passent facilement de Tan à l'autre extrême, dit Piccolomiui. Id ergo conspicati Lcodienses , quorum in utramque parte m , et ad humilitatem , et ad contumaciam , vehemcns crat natura, aliam, ut in desperatione rerum Jil, salutis ralionem adorti , etc. Le célèbre Walter- Scott a étrangement dénaturé quelques-uns des caractères, et des faits assez singuliers , assez poétiques que nous allons essayer de raconter. La faute n’en est peut-être pas à Walter-Scott, mais à nos historiens qu'il n’a point connus.

SOUS LOD1S DE BOURBON. 117

la nuil du 8 octobre. Bourbon se croyait si bien en sûreté, à cause de la présence de Humbercourt et d’un détachement de Bourguignons qui l’accompagnait, qu’il n’avait pas même voulu qu’on mît des sentinelles aux portes de cette ville entièrement démantelée. Les Liégeois y entrèrent donc sans obstacles. Divisés en trois bandes, les uns allèrent droit au logis de l’évêque, et les autres à celui deHumbercourt, tandis que le reste gardait les avenues. Les gens de Humbercourt, réveillés en sursaut, s’étant mis en défense, il y en eut quelquesuns de tués. Lui se sauva en toute hâte , par les jardins, chez l’évêque; lequel à son tour se réfugia dans la maison du légat, par une ouverture que l’on pratiqua dans le mur mitoyen. Cinq ou six chanoines de St. -Lambert voulant forcer les postes pour s’enfuir, furent mis à mort dans la bagarre. Le légat sortit, et demanda comment il se faisait que des hommes qui naguères imploraient la paix à genoux , par son intercession , menaçaient maintenant ses jours, et ceux de leur évêque, de celui-là même qu’ils avaient appelé à eux pour les protéger ? Les chefs répondirent que leurs sentimens n’étaient en rien changés; qu’ils respectaient leur évêque et le légat; qu’ils les garantiraient de tout danger et de toute injure;

(18 RÉVOLUTIONS DE LIÈGE

mais qu’ils devaient les suivre à Liège, et non demeurer avec les Bourguignons. Au ton de ces paroles , le légat comprit qu’il ne s’agissait point de résister : l’évêque le pensa comme lui; et ils se mirent en route au milieu de cette petite armée , qui les ramena sans désordre jusqu’à Liège , non pas comme des captifs, mais comme des gens qu’ils venaient de délivrer des mains de leurs ennemis (*).

Avant de quitter Tongres , Strailhe ayant aperçu Humbercourt caché derrière les autres, voulut le forcer à les suivre : alors celui-ci, qui connaissait Jean de Ville personnellement, l’appela et lui dit : « Je suis » votre prisonnier : je vous demande à ce titre » la permission de ne point aller à Liège , » et de pouvoir m’absenter pendant quarante » jours; au bout de quel temps je vous pro- » mets de me rendre en tel lieu qu’il vous » plaira de m’indiquer. » Non- seulement , Jean de Ville lui octroya ce qu’il désirait, mais il donna la liberté aux gens de sa suite, en ajoutant : « Vous voyez comment nous agis- » sons avec vous : rendez-en compte à votre » maître ! y> Jean de Ville périt peu après , ainsi que nous le verrons; et Humbercourt se / ’, * * •

(i) Piccolomini.

sors LOUIS DE BOURBON.

trouva quitte envers son généreux protecteur, dont il ne paraît pas au surplus qu’il s’inquiéta beaucoup de remplir les intentions auprès du duc. Les débris du corps de Ilumbercourt le devancèrent au quartier - général : mille bruits absurdes se répandirent aussitôt dans l’armée sur ce qui sctait passé à Tongres. On disait que les Liégeois avaient fait violence au prince pour le reconduire dans leur ville, et massacré seize chanoines de la cathédrale sous ses yeux , pendant la route ; que le légat trempait dans ce complot ; qu’il aspirait à devenir lui-même évêque de Liège. Ces nouvelles , répandues à dessein , recueillies par Comines, et par quelques écrivains plus récens (*), se trouvent formellement démenties dans les commentaires du cardinal Piccolomini, où les faits sont tellement détaillés et précisés , que l’auteur doit avoir été témoin de ce qu’il raconte. Il est vrai qu’arrivé à Liège, l’évêque ayant demandé à voir le chanoine Robert de Morialmé, blessé à Tongres dans le tumulte , Morialmé , que l’on reconduisait en chariot , fut rencontré sur la route par des brigands de la verte tente , qui le tuèrent. Ce chanoine, favori, compagnon, cou-

(i) Entre autres par M. de Barenle.

m RÉVOLUTIONS DE LIÈGE

Ment intime de l’évêque, en paix, en guerre, au conseil, dans le cabinet, était odieux au peuple, qui l’accusait d abuser de la confiance de son maître. Toutefois, sur la plainte de ce dernier, les assassins furent punis. Ces événemens, exagérés et dénaturés par les Bourguignons échappés de Tongres, exaspérèrent au plus haut point l’humeur orgueilleuse et irascible du duc, et faillirent en faire retomber les effets sur un puissant monarque, qui avec toutes ses ruses, vint donner étourdiment dans un piège qu’il avait lui-même tendu.

Pour être mieux compris, rappelons ici quelques faits qui se passèrent à l’extérieur. Aussitôt queLouis XI vit Charles de Bourgogne engagé contre les Liégeois dans l’expédition qui se termina par la malheureuse bataille de Brusteim, il se mit en mesure d'attaquer le duc de Bretagne, ou tout au moins de l’effrayer; puis recourant à ses moyens ordinaires, il entra en négociations, et parvint à lui faire signer un traité par lequel le Breton renonçait à une partie des avantages que lui assurait la paix de Conflans. En vain le duc de Bourgogne, après avoir vaincu les Liégeois , se bâta de voler au secours de son allié avec toutes ses forces : il arriva trop tard : le traité était déjà signé. Toutefois les armées française et bour-

Digi

6gk

SOUS LOUIS DE BOURBON

guignonne se trouvant en présence, la bataille semblait inévitable; mais, quoique Louis XI eût assez de forces pour tenir tète à son ennemi, il ne voulut point s’exposer à la fortune des armes. Il entama de nouvelles négociations; obtint d’abord une trêve qui lui coûta 1 20 mille écus d’or; puis envoya des ambassadeurs à Charles afin de discuter les conditions de la paix ('). Néanmons, conformément à son habitude de susciter à ses ennemis tous les embarras imaginables, dans le moment même où il paraissait se réconcilier avec eux, il dépêcha des agens à Liège pour entraîner ce malheureux peuple dans une guerre nouvelle contre le duc de Bourgogne (*). On ne peut douter que Louis Xl'ne s’entendît avec les bannis : car plusieurs d’entre eux, en arrivant à Liège, portaient la croix droite aux armes de France, écussonnée sur leurs habits.

Quoi qu’il en soit , impatienté de ce que les conférences entamées avec le duc n’avancaient

point; ayant grande confiance dans sa supériorité sur son adversaire, en fait de diplomatie; et trahi, dit-on, par le cardinal la Ballue, son digne ministre, ils’avisa un beau jour de se rendre lui-même à Péronne, au quartier-général de

(*) Duc) OS.

( a ) Supplément à la vie de Bourbon , par Wachteuüonck.

RÉVOLUTIONS DE LIÈGE

Charles, dans l’intention de traiter directement avec lui de la paix . Mais , soit que Louis ne pensât point alors aux intrigues que, d’après ses ordres, ses agens venaient d’ourdir à Liège; soit qu’il ne connût pas toute la promptitude du caractère liégeois, la mine qu’il avait chargée, éclata lorsqu’il y pensait le moins. Il arriva, pour son malheur à Péronne, en même temps que les fuyards Bourguignons qui firent un tableau si alfreux des cruautés commises par les Liégeois envers les gens de l’évêque et les serviteurs du duc, et qui affirmèrent avoir reconnu des français parmi les auteurs de cette espèce de guet-apens. Aces nouvelles, Charles, dont la violence naturelle était extrême, ne se posséda plus : safureurs’échappaitenimprécations, en paroles entrecoupées, enmenacesdemort. Ilditd’abord quela main qui poussait les Liégeois n’était pas loin : puis, craignant, ou feignant de craindre pour sa propre sûreté, il fait enfermer Louis dans la citadelle de Péronne, et l’y retient prisonnier pondant trois jours. Livré à des combats terribles avec lui-même, il délibère s’il ne fera point périr son perfide ennemi : mais cet ennemi était son hôte! son suzerain! un roi de France! Tantôt, il voudrait placer quelqu’autre prince sur son trône; tantôt s y placer lui-même ! tantôt, revenant à des scn-

SOUS LOUIS DE BOURBON. 123

timens plus doux, il voudrait, tout en épargnant le roi, profiter de la circonstance pour lui imposer les conditions les plus dures et les plus humiliantes.

Louis (dit Comines), était logé rasibus d’une grosse tour où un comte de Vermandois fit mourir un sien prédécesseur : ce qu’on ne manqua pas de lui rappeler, comme un trait d’histoire remarquable , au moment même où il prit possession de sa nouvelle demeure. Toutefois le roi , qui savait se faire des amis partout , en trouva dans sa prison. Quinze mille écus d’or qu’il avait apportés avec lui, ne contribuèrent pas peu à le tirer de ce mauvais pas.

Dès que le duc fut en état d’écouter la raison, quelques-uns de ses courtisans, secrètement gagnés par Louis, suggérèrent à leur maître de préférer le parti le plus honnête et le plus doux, comme étant d’ailleurs le plus utile et le plus sûr.

Le célèbre Comines , qui peu après déserta le service du Téméraire, dont il pressentait la chute, pour passer à celui du roi, prévint ce dernier que parmi les clauses du traité qu’on allait lui proposer, on exigerait qu’il suivît l’armée de Bourgogne devant Liège , et que le duc y tenait particulièrement. Louis répondit qu’il était prêt à obtempérer : il jura bien haut qu’il

RÉVOLUTIONS DE LIÈGE

14 Octobre.

aiderait sans répugnance aucune son cousin de Bourgogne à châtier ces méchans Liégeois, toujours en rébellion contre leur excellent évêque et prince , monseigneur de Bourbon, qui était aussi son cousin. Et pour rendre le serment plus solennel, il offrit de le prêter sur la vraie croix de St.-Loo, quil portait habituellement avec lui, dans ses voyages. Il exigea que Charles jurât de même sur cette croix. Louis connaissait, comme l’on sait, plusieurs formules de serment : mais celle-ci lui semblait la plus redoutable, ou plutôt la seule redoutable, parce qu’il croyait qu’on ne pouvait y manquer sans mourir dans l’année. Je ne sais comment il se fait néanmoins, que malgré toutes ces précautions, parmi les sept trêves qui furent jurées entre Charles et Louis, dans l’espace de quatorze ans, pas une seule ne fut respectée.

Voilà dans quelles circonstances le duc de Bourgogne s’avança vers Liège à la tête d’une armee plus nombreuse et plus formidable que les précédentes, et traînant à sa suite le roi de France. Avant de se mettre en route, on délibéra si on ne renverrait pas une partie de l’armée. Qu’avait-on besoin de tant de monde, disait-on , pour attaquer une ville déjà vaincue , démantelée, sans moyens de défense, et dont

SOTJS LOUIS DE BOUBBON.

le seul allié se déclarait contre elle? Celte dernière raison fut précisément celle qui décida le duc de Bourgogne à marcher avec toutes ses forces; car il redoutait , haïssait Louis XI, et s’en défiait plus que des Liégeois eux-mêmes. L’événement prouva qu’il eut raison de ne pas compter sur une victoire trop facile , car jamais homme ne fut si près de perdre le tout , dit Comines. Le duc divisa son armée en deux corps : l’un commandé par lui-même, et l’autre, qui formait l’avant-garde, était confié au maréchal de Bourgogne , qui eut ordre d’accélérer son mouvement.

Ayant appris que l’armée ennemie s’approchait de Liège, quelques-uns des principaux bourgeois allèrent trouver le maréchal , et lui dirent qu’ils ouvriraient les portes au duc, s’il venait en ami et leur apportait la paix. Mais les Bourguignons, aimant mieux piller la cité que de la recevoir à composition , répondirent que les Liégeois n’avaient point de paix à espérer, et qu’ils devaient se livrer corps et biens à la volonté du duc. Les bourgeois répliquèrent qu’ils ne se rendraient point à des conditions semblables, et qu’ils attendraient le retour de leurs députés avant de prendre une résolution. Ces députés étaient l’évêque lui- même et le légat.

C ik

RÉVOLUTIONS DE LIÈGE

A la vue de l’orage épouvantable qui allait fondre sur le pays , ce dernier réunit les chefs du peuple : il n’eut pas de peine à leur faire comprendre que dans l’état désespéré de leurs allâmes, il ne leur restait d’autres ressources que d’implorer la clémence du duc : il ajouta qu’il venait d’en conférer avec Bourbon, et que si on le désirait, ils se chargeraient ensemble de cette triste mission , l’un, comme représentant le père commun de la chrétienté ; et l’autre , en qualité de proche parent du duc, de prince et d’évêque intercédant pour son propre peuple. On répondit qu’on acceptait leurs offres avec joie; qu’ils partissent à l’instant; qu’on ratifiait d’avance tout ce qu’ils feraient. Ils se rendirent à l’armée de Bourgogne, accompagnés du bourgmestre Àmel de Velroux, ancien consulaire et échevin de Liège, et ci-devant capitaine d’une compagnie liégeoise auxiliaire des Dinantais. Dès qu’ils se furent fait connaître aux avantpostes, on conduisit, d’après les ordres de Charles, Amel de Velroux dans une prison :

l’évêque fut bien accueilli : quant au légat, on le rebuta long - temps ; il eut beaucoup de peine à pénétrer jusqu’au quartier-général ('). Il y parvint pourtant ; et se précipi-

(*) Ici Comines diffère entièrement de Piccolomini. Il prétend

tant aux genoux de Charles, il le supplia, tout en larmes, de ne pas confondre dans sa colère les innocens et les coupables; il lui représenta que si la rentrée des proscrits, etl’affaire de Tongres, furent une violation de la paix, il devait en faire punir les auteurs , sans oublier toutefois que l’évêque de Liège , plus gravement offensé que lui-même, avait déjà pardonné; il l’adjura enfin, au nom d’un Dieu mourant pour ses ennemis, de ne pas céder aux transports d’une vengeance si terrible dans ses effets et qui allait envelopper une nation tout entière!

que le légat ayant été arrêté par les gens du dnc de Bourgogne , tandis qu’il voulait s’enfuir de la cité, le duc fit dire à ceux qui rayaient pris , qu'ils en fissent leur profit , comme d'un marchand , mais sans bruit , attendu que si la chose devenait publique , il devrait le faire mettre en liberté pour C honneur du St.-Siége apostolique « Et comme en effet (poursuit Coraines), il y eut débat entre les soldats pour le partage des dépouilles de leur prisonnier, le duc fut obligé de lui faire rendre toutes choses, et V honora. Cela est évidemment controuvé. Si le légat eût voulu s’enfuir, il n’aurait pas été donner précisément dans l’avant-garde du duc, lorsque les issues de la ville étaientlibres de plusieurs côtés. On ajoute qu’il voulait usurper le siège de Louis de Bourbon , ce qui parait encore plus absurde : on doit convenir tout au moins quele moment n’était guère favorable. Mais il semblait plus commode aux amis du duc de Bourgogne de faire jouer an rôle vil et odieux au légat , que de répondre aux invincibles raisons qu’il opposait pour ne pas détruire une grande cité dont on avait juré la perte d’avance. Sufiridius Pétri , qui copie Philippe de Comines, mot à mot, répète les mêmes calomnies contre le légat. On ne trouve rien de semblable dans nos écrivains liégeois les mieux informés.

Le duc s’écria avec emportement : « Qu’on ne lui parlât plus de pardonner! que maître, par le droit de la guerre, de la vie et des biens de cette race d’incorrigibles rebelles, il les châtierait à son plaisir! » Cette désespérante réponse, reportée à Liège, il n’y eut tpi 'une voix pour se défendre jusqu’à la dernière extrémité (').

Le maréchal de Bourgogne s’étant établi avec son corps d’armée , au faubourg St. -Léonard : on vint rapporter au capitaine Jean de Ville, que les Bourguignons erraienten désordre dans ce faubourg, et qu’ils n’avaient pas même de sentinelles : tant ils méprisaient les Liégeois ! Jean de Ville résolut de leur donner une leçon. Lorsque la nuit fut venue, il rassembla un petit nombre de gens éprouvés , anciens compagnons d’armes et d’infortune, fit cesser le son des cloches, ordonna aux chefs des métiers de se tenir sans bruit aux portes de St. -Léonard et de Vivegnis, avec leur monde, pour s’élancer sur l’ennemi quand il en donnerait le signal.

(i) Leodienses , tanto hominum numéro ad se iri videntes , quantum vix Gallia reliquum per id tempus in armis haie bal, nccessario uel moriendum etiam , vel reliquendam excidio patriam , cognoscebant 1 Laque ut eorum erat in magnis rebus ferocia , ratione aliquando expense,ad extremà perferenda se Jirmant. Tungrensem fortunam sperantes , adoriri noctu propinquos Burgundos instituant^ etc. Piccoiomini*

Dlgitized by

SOUS LOUIS DE BOURBON. 129

Ensuite, il se mit à gravir avec les siens, et en se cachant, les sentiers qui conduisent dans les vignobles , jusqu’à ce qu’ils fussent parvenus à la partie la plus élevée de cette colline qui regarde la Meuse , à l’extrémité du faubourg. Là, il réunit sa troupe et se rua sur les Bourguignons d’une telle furie , qu’en moins d’une heure il en déconfit plus de 800, parmi lesquels se trouvaient bien 100 hommes d’armes; et il leur enleva deux drapeaux. Le prince d’Orange etHumbercourt y furent blessés. Croyant avoir sur les bras toute une armée', 2000 archers bourguignons prirent la fuite dans ila- plus grande confusion, en abandonnant >;tous leurs bagages; Car comme il avait beaucobp plu, les voitures s’enfonçaient dans la boueuet f restaient. Jean de Ville refoula le gros dnl’armée ennemie vers la porte St.- Léonard , ainsi que cela était convenu, pour pouvoir Fassaillir des deux côtés à la fois. Mais là se pressait l’élite des Bourguignons avec de l'artillerie, et à mesure que le peuple voulait sortir , ils le repoussaient à coups de bombarde. Cette multitude ne montra pas d’ailleurs la même intrépidité que la faible troupe de Jean de Ville. Les Bourguignons réunissant toutes leurs forces, après s’être ralliés, attaquèrent vigoureusement ce dernier qui, ne pouvant sou-

«EVOLUTIONS DE LIÈGE

tenir le choc avec si peu de monde, se fit un rempart des chariots et des bagages qu il venait d’enlever aux ennemis, et continua de leur opposer la plus vive résistance. Cependant le feu ayant pris par hasard à une maison occupée par les Bourguignons, ils reconnurent à la lueur de lincendie, le petit nombre des Liégeois, et se mirent en devoir de les envelopper. Alors Jean de Ville donna le signal de la retraite. Comme il rentrait le dernier, il trouva la porte du vieux Vivegnis fermée. Il voulut gravirle rempart qui était fort élevé : épuisé de fatigue, et surchargé du poids de ses armes, il se laissa retomber de la hauteur du mur : on le releva tout froissé de sa chute, et il mourut deux jours après.

La perte d’un tel homme, dans de telles circonstances, fut plus sensible aux Liégeois que l’avantage éclatant qu’ils remportèrent sur leurs ennemis.

Les fuyards de l’armée bourguigrionne, allèrent dire au duc, dans leur épouvante, que son avant-garde était en pleine déroute. Ce dernier se hâta d’envoyer des renforts et des vivres au maréchal, et s’efforça de dissimuler devant Louis XI, l’inquiétude et le dépit qu’il ressentait d’un échec aussi imprévu. Toutefois il fut bientôt rassuré par des lettres du maréchal lui-même, annonçant qu’on avait perdu

SOUS LOUIS DE BOURBON

assez peu de monde dans cette affaire nocturne, quoique l’alarme eût été chaude et le danger imminent, attendu la surprise; mais que l’armée conservait ses positions aux portes mêmes de Liège.

Le 2 7 octobre, le duc vint s’établir avec le corps sous ses ordres, près de S te. -Walburge, et prit son quartier au milieu du faubourg.

Le roi de France passa la nuit du 27 au 28 dans une grande ferme éloignée d’un quart de lieue de la ville. Il avait avec lui une centaine d’écossais de sa garde, et trois ou quatre cents gendarmes. Le lendemain il quitta ce logement pour venir occuper une petite maison , qui n’était séparée de celle du duc de Bourgogne que par une grange. Ce dernier, supposant toujours quelque arrière-pensée au roi , craignant qu’il ne voulût , ou s’échapper furtivement, ou se jeter dans la ville pour y animer le peuple, ou peut-être attenter contre sa personne , plaça 5oo hommes d’élite dans cette grange. Il en fit percer et créneler les murs de chaque côté , afin que cette garde fût mieux à même de tout observer et de se porter où sa présence serait nécessaire.

De la position élevée que couronnait l’armée des Bourguignons, on embrassait cette grande ville s’étendant au loin dans un vallon pitto-

RÉVOLUTIONS DE LIÈGE

resque et fertile , sur les deux rives de la Meuse. De là on découvrait ces murailles, ces tours et ces portes jadis surmontées d’autant de citadelles , maintenant en ruine ou remplacées par de faibles palissades : et, tout en bas de la montagne, au milieu des édifices et des innombrables églises dont on apercevait à ses pieds les clochers et les cimes élancées, dominaient cette immense cathédrale de St. -Lambert, qui ne fut détruite que de nos jours, et l’antique palais de l’évêque, où l’évêque n’était pas pour mourir avec son peuple ! De là le Bourguignon avide, pressentant les dispositions fatales du destructeur de Dinant, dévorait d’avance les dépouilles que devaient recéler tant de maisons de riches bourgeois et de riches marchands , tant de palais , de couvens , de prieurés et d’abhayes. Charles, dont la dernière tentative des Liégeois n’avait fait qu’afièrmir de plus en plus la cruelle résolution, annonça qu’on attaquerait le lendemain. Les milices liégeoises , si souvent décimées; dépouillées naguères de toutes leurs armes; sans cavalerie; sans une seule pièce d’artillerie en bon état ; n’ayant plus ni murailles, ni remparts pour se défendre; abandonnées de ce vil et infâme roi de France qui combattait avec ses ennemis contre des infortunés qui se perdaient à cause de lui ; forcées

SOUS LOUIS DE BOURBON

de faire tête à une armée nombreuse qui les attaquait de plusieurs côtés à la fois et sans trouver d’obstacles nulle part , ne pouvaient songer ni à livrer combat, ni à soutenir un siège en règle.

Il ne restait d’hommes valides dans toute la cité que 600 Franc/iimontoisQ ) , avec quelques proscrits, et deux braves capitaines nommés Vincent de Bueren et Georges de Strailhe(’), dont nous avons déjà parlé : c’étaient d’anciens compagnons d’armes de Jean de Ville, qui combattirent vaillamment à Brusteim, et partout où les Liégeois se distinguèrent. Ils rassemblèrent leur petite troupe et lui dirent : « Liège » n’existera peut-être plus demain : elle sera » détruite comme Binant , et son pauvre peu- » pie sera traité comme les Dinantais : elle ne » saurait éviter son sort si vous l’abandonnez. » Quant à vous , les forêts des Ardennes vous » sont toujours ouvertes; il vous est facile » d’échapper aux Bourguignons. Mais vous » savez ce que c’est que l’exil ; et peut-être » penserez-vous comme nous, qu’il vaudrait » mieux mourir ici pour son pays , que de

( 1 ) Comines dit 7 ou 8 cents; Foulon 300; une sorte de tradition consacrée porte 600.

(a)OuJossc.

RÉVOLUTIONS DE LIÈGE

» périr de faim et de froid dans les déserts, ou » de manger le pain amer de l’étranger. . . Que » ne pouvons-nous tenter un dernier coup ! — » Nous le pouvons (s’écrièrent à la fois tous les » F ranchimontois) ! et si nous n'avons une belle » victoire, nous aurons du moins une bien glo- » rieuse mort(') ! — Puisque vous êtes des hom- » mes, répliquèrent Strailhe et Bueren, soyez » ici avec vos armes, ce soir, à dix heures! » A l’heure convenue, ils arrivèrent au rendezvous, munis de leurs lourdes piques; ils y trouvèrent les deux hôtes des maisons occupées par le roi et le duc, qui devaient leur servir de guides... Ils se glissent en silence, à travers leurs remparts à demi-ruinés, vers les hauteurs de Ste.-Walburge ; escaladent aisément les mauvaises palissades en planches qui couvraient la ville de ce côté; gravissent les sommités de la montagne, en faisant divers détours et en cherchant les endroits les plus sinueux pour dérober leur marche aux ennemis ; évitent les corps avancés des Bourguignons; traversent une partie de l’armée sans coup férir; surprennent et égorgent en passant quelques sentinelles ; s’attachent

(i) Ils faisaient leur compte que fil fallait qu'ils périssent pour une telle entreprise , ils prendraient la mort bien en gré... Et n'étaient point hors d'espérance d’avoir une bien grande victoire , ou à tout le moins , et au pis aller une bien glorieuse fin . Comines.

SOUS LOUIS DE BOURBON

un instant au pavillon du duc d’Alençon, derrière le logis du duc de Bourgogne, et essaient de le forcer; puis, voyant qu’on s’y met en défense, ils l’abandonnent; puis, réprimandés par leurs guides, qui s’effraient de leurs retards, ils se précipitent vers les deux chétives habitations qui abritaient Charles de Bourgogne et le roi de France.

Malheureusement, les 3oo Bourguignons que Charles avait placésdans la grange, entendent quelque rumeur pendant que les Liégeois s’arrêtent au quartier du duc d’Alençon. Ils se lèvent en sursaut et s’arment au hasard. Les Liégeois surpris, et ne comptant pas toutefois qu’il y eût dans cette espèce de citadelle, une si forte garnison , viennent les attaquer à grands coups de piques, à travers les crénelures de leurs murailles, et en même temps ils cherchent à forcer les logis des princes : mais la résistance est plus vive qu’ils ne l’avaient prévu. Les uns crient vive Bourgogne! les autres, vive le roi! et /««/Bientôt toute l’armée est en émoi; et chacun se dirige vers le lieu où il a entendu du bruit. Charles et Louis n’ayant point pris de repos depuis plusieurs jours, s’étaient mis au lit et dormaient profondément pour se refaire, en attendant l’assaut du lendemain. Le duc n’avait avec lui que douze archers qui jouaient aux dés

RÉVOLUTIONS DE LIÈGE

dans une chambre au-dessus de la sienne. Louis était gardé par ses fidèles Écossais. Charles, brusquement réveillé, endosse à la hâte son haubergeon, et veut descendre dans la rue où l’on se battait aux flambeaux , avec un vacarme et une confusion extrêmes ; mais il trouve ses archers occupés à défendre la porte, non sans peine, contre les assaillans, et il ne sort point. On ne savait dans cette mêlée à qui l’on avait affaire, ce qui augmentait encore la terreur. Les Bourguignons éprouvèrent des alarmes d’autant plus vives , qu’ils soupçonnèrent d’abord quelque nouvelle trahison de la part de Louis XI. Et les Liégeois, qui l’avaient prévu, cherchaient à provoquer des méprises en criant à force : vive le roi! vive la France!

De leur côté, les Écossais défendaient vaillamment leur maître , et tirant au hasard , iis tuaient indistinctement Liégeois et Bourguignons. Les deux conducteurs des Franchimontois tombèrent malheureusement des premiers.

Les Liégeois redoublèrent d’efforts; mais dès que l’un d’eux touchait le seuil fatal, il était abattu. Ceux qui le suivaient, frappaient à leur tour; mais peu nombreux , et combattant sur plusieurs points à la fois, ils voyaient leurs rangs de plus en plus s’éclaircir, tandis que leurs ennemis se renforçaient de toutes parts. Enfin ,

SOUS LOUIS DE BOURBON. 137

cette poignée de braves , enveloppée , accablée sous le poids d’une armée innombrable, succomba jusqu’au dernier, après avoir immolé une grande multitude d’ennemis. On dit que la nuit n’a point de honte : cependant aucun d’eux ne voulut fuir : ils avaient juré de vaincre ou de mourir j et ils moururent.

Ainsi se termina ce fait d’armes comparable à tout ce que l’antiquité et les temps modernes offrent de plus héroïque. Si les Francliimontois eussent été droit aux logis du roi et du duc, sans s’arrêter, on ne doute pas qu’ils n’eussent facilement tué ou fait prisonniers ces deux princes : Comines croit même qu’ils eussent aussi déconfit le demeurant de l'armée. Mais enfin, pour ceux qui jugent de la grandeur d’une entreprise , non par le succès , mais par la hardiesse et l’intrépidité de ceux qui la conçoivent et l’exécutent, la gloire d’un si beau dévouement reste tout entière à ses auteurs ; et il n’est pas au pouvoir de la fortune de la leur ravir. «

Le roi et le duc se retirèrent chacun en leurs quartiers fort ébahis de tant d’audace. L’on mit en délibération dans le conseil, si l’on attaquerait la ville dès le lendemain, comme on en était convenu, ou si l’on différerait l’assaut. Louis pensa qu’il n’était point sans danger

de s’aventurer ainsi dans une vaste cité dont

les babitans venaient de montrer tant de résolution : non qu’il prît le moindre intérêt au sort des Liégeois ; mais il craignait que le duc ne lui en voulût à lui -même, s’il venait à éprouver quelque nouvel échec. Or celuici, toujours en défiance contre le roi, résolut d’attaquer' sans retard , précisément parce que Louis cherchait à l’en dissuader. Quil s'en aille à Namur, s'il le veut , dit le duc, je puis bien me passer de lui! Mais Louis protesta que telle n’était pas son intention; qu’il ne quitterait point monseigneur de Bourgogne, tant qu’il n’aurait tiré pleine vengeance de ses ennemis. Mon frère , lui dit-il, lorsqu’il le vit si obstiné dans ses idées, marchez en avant, car vous êtes l’homme le plus heureux du monde !

Le matin du dimanche, 5o octobre, un coup de bombarde et deux coups de couleuvrine donnèrent le signal de l’attaque sur toute la ligne. Le corps du maréchal de Bourgogne pénétra dans la cité par les portes de St. -Léonard et de Vivegnis, tandis que le duc s’avançait avec le gros de l’armée par Ste.-Walburge et Ste.-Marguerite : elle allait au pas, enseignes déployées, au son des trompettes et des clairons. On ne rencontra sur les remparts que deux ou trois sentinelles perdues : personne

SOUS LOUIS DE BOURBON. Ufc

dans les rues ; personne dans les maisons ; et néanmoins, dans quelques-unes la nappe était mise ; l’on y voyait les débris de repas récens. Tous ceux qui échappèrent aux combats précédens, ou qui avaient joué quelque rôle dans les troubles civils, ainsi qu’un assez bon nombre de riches bourgeois, abandonnèrent la ville en se dirigeant vers les Ardennes avec leurs familles, et ce qu’ils possédaient de plus précieux. Le petit peuple, ainsi que les femmes, les enfans, les vieillards et les gens d’église, qui comptaient particulièrement sur les égards du vainqueur, se tenaient dans les endroits les plus reculés de leurs habitations. Aussi l’on tua peu de monde dans les premiers momens. Louis XI avait quitté, par courtoisie, les armes de sa maison, pour prendre celles deBourgogne : mais on le remarquait à sa tournure commune, à la forme de ses vêtemens qu’il portait serrés, fort courts , de gros drap tout uni, et à son mauvais chapeau, d’où pendait une petite Notre Dame de plomb . Il marchait derrière le duc de Bourgogne. En arrivant à la place de l’hôtel de ville, le duc fit briller son épée et cria : vive Bourgogne'. Louis tira aussi son épée, et répéta, vive Bourgogne'. C’était le signal du pillage. Alors le Bourguignon effréné se répand par toute la cité} et 4ojO00 bourreaux,

RÉVOLUTIONS DE LIÈGE

dignes ministres d’un maître barbare , qui brûlait d’être vengé, exécutent l’arrêt porté contre une population entière, innocente et désarmée. Le peuple poursuivi, traqué dans les maisons particulières, se précipite dans les temples, dont l’enceinte devient trop étroite. Quelques prêtres intrépides essaient de protéger celte foule infortunée, revêtent leurs habits sacerdotaux, étalent les saintes reliques sur les autels, et tenant en mains le signe redoutable de notre rédemption, s’avancent vers le seuil de leurs églises pour en défendre l’entrée : mais rien ne peut arrêter le Bourguignon ivre de licence, de sang et de fureur. D une main cupide et hardie il saisit le vase sacré; de l’autre il frappe le prêtre qui tombe le premier sous ses coups : 1 hostie sainte est profanée; le vieillard foulé aux pieds; l’enfant écrasé sur le parvis du sanctuaire; la jeune fille arrachée des bras de sa mère, entraînée, déshonorée à ses yeux ('). Quelques-unes de ces malheureuses créatures furent délivrées par une prompte mort des insolens qu’elles importunaient de leurs plaintes; d’autres réservées à un esclavage pire que la mort. Il

(i) Piccolomini. Il y a dans le poème d ' Angtlus de Curribus des détails intéressons , circonstanciés, qui semblent mériter foi, parce que l'auteur parle comme témoin oculaire.

SOUS LOUIS DE BOUBBON

semble que le dernier jour soit venu pour le vainqueur comme pour le vaincu : cherchant la volupté dans le crime, et le crime dans la volupté, il méconnaît, il brave et la divinité et lhumanité. Ici les horreurs de Dinant furent surpassées debeaucoup. Danspresquetoutes les églises, de vénérables ministres de paix eurent le courage de monter en chaire pour parler de Dieu à ces forcenés : ils en furent outrageusement précipités. Charles avait commandé, diton, que l’on épargnâtSt.-Lambertjeton ajoute qu’il tua de sa main deuxou trois de ses archers qui voulaient y pénétrer malgré lui. Mais ceux qui s’y trouvaient furent enlevés pour être mis à mort ou à rançon. D’après ce qui arriva dans les lieux publics, on devine ce qui se passa dans les cloîtres et dans les maisons privées. Les infortunés qu’on retirait des lieux où ils étaient enfouis, on les torturait, on les mutilait pour leur faire déclarer leurs trésors. Ces atrocités sont longuement détaillées dans les auteurs du temps ; mais notre imagination se refuse à les retracer ici (*).

(i) Angélus de Curribus les a minutieusement décrites dans sou poëme De excidio civilatis Leodiensis , que nous avons déjà cité.

...... Et multOi vidi pendere Jenestris t

Arboredque cruce , etc...

Nec puero atque setti, juveni nec parcitur ulli.

BEV0LUT10N6 DE LIÈGE

Vers le milieu du jour, une partie des dépouilles de cette grande cité était déjà enlevée. On savait que le duc était pressé d’en finir, et que Liège ne devait pas en être quitte pour le pillage et le massacre. On courut d’abord aux objets les plus précieux, à l’or, à l’argent, aux trésors des églises et des couvens, qui renfermaient une immense quantité de joyaux et de pierreries, de livres rares , richement reliés ; puis on enleva les vases de prix , les statues , les figures d’animaux, en or et en bronze (');puis les cloches des temples , le fer et les autres métaux ; les colonnes de marbre; le plomb qui couvrait les édifices : à la fin on descendit jusqu’aux poutres des maisons. On fouilla jusque dans la sépulture des morts : on brisa le marbre des

Femina quœ veneri fuerat non apta, repuisa est.

Et silvis prœgnaru , collapsa puerpera nocte ,

Frigore et ipsa , siti est , ursisque , lupisque relicta ;

Cumque suo esuriens fœtu , laniata , remamil.

At si quœ fuerantformd prestante pue II œ

Subito rapiunlur abipsis.

Quisque suant miles sorte , accipiebat iniquâ. etc .

Voyez aussi la Chronique , dite scandaleuse , attribuée à Jean de Troye.

(i) Que l’on ne s’étonne point que Liège ait pu posséder de telles richesses à cette époque : cette ville réunissait de grandes ressources dans son soi» son industrie et son commerce; elle avait joui sous Hinsberg d’une paix rarement troublée; et les fréquens rapports de ses derniers évêques avec la cour de Bourgogne concoururent à y introduire le goût du luxe et des arts.

Diqitizet

SOTJS LOUIS DE BOURBON

tombeaux , pour voir s’il n’y avait point de trésors cachés. Charles, après avoir repu ses yeux de ce spectacle, revint au palais de l’évêque, où il trouva Louis qui avait bien dîné et qui lui adressa ses félicitations d’un air joyeux. Leduc croyant ou feignant de croire le compliment sincère, fit au roi meilleur accueil qu’à l’ordinaire. Son humeur farouche semblait adoucie depuis qu’il versait à plaisir lesang des Liégeois; et Louis en tira le plus favorable augure pour sa prochaine délivrance.

Les massacres continuèrent jusqu’à la fin de la journée; mais on y procéda en quelque sorte plus méthodiquement. On ne se contenta plus d’assommer un à un les malheureux bourgeois , de les suspendre aux arbres et aux barreaux des croisées : on les réunit par dixaines , par vingtaines , les mères aux enfans , les époux aux épouses, par un raffinement de cruauté, et on les précipitait ainsi dans la Meuse. Les Bourguinons faisaient trafic de femmes et d’enfans : il les jouaient aux dés, ou les vendaient pour quelques sous : et encore ne se trouvait-il pas beaucoup d’acheteurs, parce qu’au milieu du danger chacun ne songeait qu’à soi ('). Des auteurs portent jusqu’à

(i) Virgines , matrones , moniales , vint passes , in Mosam prœcipitalantur Sape decem et vigisui stiam matrones et yirginss

RÉVOLUTIONS DE LIÈGE

4 o mille le nombre des morts. Cela ne semble pas incroyable pour une ville à laquelle on supposait alors 120 mille âmes de population; surtout, si l’on compte tous ceux qui périrent de fatigue, de sommeil, de faim et de froid, dans les bois et dans les déserts. La rigueur de la saison était si grande , qu’on distribuait non-seulement le pain, mais le vin dans l’armée, à coups de haches. Plusieurs de ces malheureux Liégeois qui s’enfuirent vers les Ardennes, furent arrêtés, dit-on, jetés dans des cachots, et dépouillés par quelques seigneurs à châteaux forts, qui s’approprièrent leurs dépouilles, et firent leur cour au duc de Bourgogne en les lui livrant.

Le duc ayant conçu le dessein de transférer le siège épiscopal de Liège , en Brabant , donna l’ordre de détacher de son piédestal la châsse de St. -Lambert , pour l’enlever. Mais les ouvriers qu’il avait chargés de cette commission , frappés d’une horreur subite, vinrent dire qu’ils s’étaient sentis repoussés par une puissance invisible : de sorte que la châsse ne fut point déplacée. Le duc roulait depuis long-temps au fond de son cœur, le cruel dessein de détruire

colligatœ , uno trusu , dej iciebaniur in Mosam. Et contingit ali * quando ut siquis , quinque vel sex stuferos obtulisseL, citais redirai potuisset : nec rtdemptor in^eniebalur. Manuscrit cité par Fisen.

SOUS LOUIS DE BOURBON

Liège toutefois il conservait , dit-on , encore quelque scrupule : il en fit part à Louis XI, qui ayant lu dans la pensée de Charles, lui répondit par cet apologue: « Il y avait vis-à-vis » de la chambre à coucher de mon père , un » arbre fort élevé sur lequel venaient nicher » des oiseaux criards. Comme cet importun » voisinage troublait son repos, il fit abattre » leurs nids, par trois fois de suite. Mais ils y » revenaient toujours. Enfin, d’après le con- » seil de ses amis , il fit couper l’arbre : et de- » puis lors, son repos ne fut plus troublé. » Charles comprit l’apologue, et résolut de brûler Liège. Louis voyant le duc au comble de ses vœux et bien disposé, lui dit : « Mon bon » frère, si vous avez encore besoin de moi , ne » m’épargnez pas, je vous en prie, car je suis » tout à vous : sinon permettez que j’aille faire » publier en cour de parlement l’heureux ap- .» pointement que nous venons de conclure » ensemble. J’ai regret de devoir vous quitter » sitôt; mais l’été prochain, j’espère que nous » pourrons nous revoir et passer un mois en- » semble faisant bonne chère ('). »

Le duc le laissa partir, mais non sans murmurer encore un peu. Lorsque Louis revint à .frndôb «il feanh

(i) Comines.

BÉVOLUTIONS DE LIÈGE

Paris , sa mésaventure de Péronne , et son indigne conduite envers ses alliés de Liège, qu’il avait livrés pour sa rançon , faisaient le sujet de tous les discours : chacun en glosait (*) : personne n’osait en parler publiquement , mais on avait dressé divers oiseaux, comme pies et geais, qui croassaient sur son passage : Péronne !

Péronne! larron ! voleur! va dehors ! va! Les gens de justice furent chargés, au nom du roi, d’informer contre ces méchants oiseaux et contre leurs maîtres ou instructeurs.

On mit donc le feu aux quatre coins de la cité. Le duc fit venir pour cette expédition un corps de trois à quatre mille Limbourgeois qui eurent ordre de n’épargner que les églises et les maisons des prêtres. Ces hommes exécutèrent leur commission avec une si scrupuleuse exactitude, qu’il ne demeura debout que cinq ou six habitations bourgeoises attenant à des églises, et environ 5oo maisons canoniales ou cléricales, qui furent néanmoins dévastées. Ils employèrent l’espace de sept semaines à compléter la destruction de la ville, soit par le feu, soit par le marteau et la pioche, et à retirer des entrailles de la terre une prodigieuse quantité de métal, mis en fusion par l’incendie et perdu dans les débris.

(i) Amelgard, de Gestis l.ud. XI. Chronique scandaleuse.

SOUS LOUIS DE BOURBON

Après avoir donné ces ordres, Charles s’embarqua sur la Meuse pour aller à Maestricht.

Parvenu à quelque distance de Liège , il s’arrêta pour pouvoir contempler à son aise les tourbillons deflammes et defumée qui s’élevaient dans les airs, et pour entendre le fracas des édifices qui s’écroulaient. Rien ne paraissait , plus simple aux yeux de celui qui disait froidement en voyant brider la ville de Nesle : tel fruit porte l’arbre de guerre! Arrivé à Maestricht, il fit trancher la tête à Amèle de Velroux, cet intrépide bougmestre, qui se dévoua pour sa patrie, en acceptant une mission dont il prévoyait les périls (*) j et puis il congédia le légat, qui, reprenant tristement le chemin de Rome, alla raconter au pape, comment le fils de celui qui avait voué d'aller combattre le turc lorsqu’il sollicitait pour son neveu l’évêché de Liège, traita des chrétiens , sous prétexte de protéger un évêque contre des sujets indociles. Charles n’eut point de repos qu’il n’eût détruit dans leurs dernières retraites les familles de ces braves Franchimontois dont il aurait dû respecter

(i) Gilles de Lens , son collègue fut précipité par scs ordres du pont des Arches. Depuis le commencement des troubles , cela faisait de bon compte , neuf bourgmestres qui avaient péri de mort violente , de la main de l’ennemi , du peuple ou du bourreau , ou subi l'exil en terre étrangère.

RÉVOLUTIONS DE LIÈGE

le courage et le malheur. Il brûla leurs cabanes, anéantit leurs forges, qui étaient leurs seules richesses, et emmena toute la population captive. De là , il se rendit dans ses états , où tout plia devant lui. L’Europe ne retentit point alors d’un cri général d’indignation et d’horreur, comme nous pourrions le croire aujourd’hui : il y eut seulement quelques murmures sur l’excès de sa sévérité. Mais alors l’Europe presqu’entière était encore livrée à la barbarie.

Le duc en quittant la cité, en laissa le gouvernement à Humbercourt, qui présenta au clergé une lettre de son maître, par laquelle il demandait qu’on lui abandonnât en toute propriété le quartier de l’île, pour en faire une forteresse. Le duc voulait réunir le pays de Liège à ses autres domaines ; il le soumit en attendant à la plus dure domination. Pendant neuf années , il n’y eut plus d’assemblés populaires, ni d’élections , ni de libertés d’aucune espèce; il ne fut plus question de ces bourgmestres, choisis par le peuple, qui disputaient si ardemment le pouvoir faux évêques, et dont l’ambition remuait tout.

Néanmoins les églises et jes maisons cléricales, restées debout au milieu des ruines, servirent de point de ralliement à la population errante qui avait échappé au fer des Bourgui-

SOUS LOUIS DE BOURBON

gnons ; elle revint en foule au bout de peu de temps} et une Liège nouvelle ressortit de ses cendres. L’évêque obtint du duc, moyennant une redevance ( d’un l ion de 3o sous de 2 gros , monnaie de Flandre, par chaque habitation), le droit de rebâtir un certain nombre de maisons , ou plutôt de cabanes en bois , qui s’élevèrent avec une extrême rapidité. Chacun s’emparait du terrain qu’il croyait lui appartenir, ou qui n’était réclamé par personne, et construisait à sa guise , sans s’inquiéter des lois ni des règlemens. L’extrême irrégularité d’un grand nombre de rues de cette ville , dont quelques quartiers ont pris depuis peu d’années seulement un aspect si agréable , atteste encore aujourd'hui ce bouleversement général.

On a retrouvé dans nos Archives , au palais , à Liège , un acte du I er de juillet 1469? en réponse à la lettre que nous avons mentionnée plus haut, par lequel, « de l’autorité du lé- » gat du St.-Siége, en la province de Colo- » gne, du consentement de son chapitre, et » de l’avis de son clergé de Liège, Bour- » bon transporte et inféode au duc Cliar- » les, pour lui et ses successeurs en Brabant, » le lieu appelé l’île de la cité , où sont leglise » de St. -Paul et l’abbaye de St. -Jacques, avec « les ponts d’icelle, les petites îles y enclavées,

150 RÉVOLUTIONS DE LIÈGE

» et aussi l’îlot du torrent, ensemble, toute » justice, hauteur, droits, seigneurie et sou- » veraineté temporelle, pour ledit duc y faire » bâtir une ville fermée, quand bon lui sem- » blera, avec telles fortifications qu'il trouvera » convenir. »

Comme ces sortes de concessions étaient évidemment dictées au faible prince, il ne faut pas s’étonner d’y entendre vanter beaucoup la généreuse protection accordée aux gens d’église : quant aux autres, inutile, sans doute, d’en parler. On lit en effet, dans le préambule : « Qu’après la prise de la ville, l’évêque et plu- » sieurs députés du chapitre se rendirent près » du duc, afin de le remercier des grandes pei- » nés qu’il s’était données pour réduire les re- » belles 5 de ce qu’en faisant démolir les maisons » de la cité, il avoit à grand soing , travail et di- » ligence, préservé les églises et les personnes , » maisons et biens appartenants à icelles ; et bien » voulu permettre de construire de nouvelles » maisons pour les chapelains et les ecclésias- » tiques qui n’en étaient pas pourvus (•). »

Vers le milieu du mois de février 1471 , le duc, en réparation des pillages et profanations que ses soldats avaient exercés dans les églises,

( 1 ) Analect. Belgicjues.

agle

SOliS LOUIS DE BOURBON. 151

pendant le sac de Liège, et qui lui attirèrent les censures de Rome, envoya en grande cérémonie à la cathédrale de St. -Lambert, un petit St. -Georges en or massif, au pied duquel on le voyait à genoux, en posture de suppliant. Tel était l’esprit du siècle. On transigeait avec le ciel : on croyait pouvoir corrompre Dieu et les Saints comme on corrompait les hommes, et se racheter ainsi des plus horribles forfaits. On dit qu’un joui' le fou du roi, entendit Louis XI, son maître, priant tout haut NotreDame deCléry, qu il appelait sa petite maîtresse et sa grande amie, d'être son avocate auprès de Dieu , pour gu il lui pardonnât la mort de son frère; et il lui promettait, pour cela y un beau présent (')!.. Alors l’enthousiasme religieux , la loyauté chevaleresque et les dévouemens héroïques avaient fait place à la superstition, à une ambition égoïste, à une politique perfide, atroce, à une dépravation de mœurs très-raffinée. Et ces vices n’étaient pas , comme aujourd’hui , contre-balancés par la diffusion des principes du juste et de lïnjuste, et par la conscience éclairée des peuples. Cependant , parce que la dévotion de Charles, et celle de Louis, étaient mal entendues, il ne faut pas en conclure que la religion ait conseillé ou to-

(i) Brantôme*.

REVOLUTIONS DE LIEGE

1 ère leurs crimes. C’était encore la seule sauvegarde des faibles, quoique trop souvent méconnue. L’histoire même en fournit de fréquens exemples : quand ces hommes durs , tout médians qu’ils sont, accordent paix ou pardon, c’est toujours au nom de Dieu qu’ils se laissent désarmer.

1473. Charles , depuis qu’il avait dicté la loi à Louis XI et détruit les Liégeois , ne mit plus de bornes à ses projets ambitieux : il voulut se faire couronner roi , par émulation , à ce qu’on assure, et pour pouvoir marcher de pair avec son rival. Afin d’y parvenir, il propose à Frédéric, empereur d’Autriche , d’unir l’archiduc Maximilien, à sa fille .Marie, à condition que l’empereur lui cède ses droits sur les quatre évêchés des Pays-Bas : Liège, Utreclit, Cambrai et Tournai, pour les relever de l’empire. Frédéric, ébloui par la perspective d’un si brillant mariage, consent à sa demande. Tout était prêt pour l’inauguration du nouveau mo- / narque; il s’était acheté lui-même une belle et riche couronne avec les autres insignes de la royauté, lorsque la maligne influence de Louis XI vint encore une fois traverser les plans de son éternel ennemi. Il fit représenter à l’empereur, que Charles promettait sa fille à tout le monde pour ne la donner à personne; et que

Digilized by^gogle

SOUS LOUIS DK BOUBBON

s’il devenait roi et vicaire de l’empire, la seconde place ne pouvant lui convenir, il voudrait bientôt occuper la première, et chercherait à renverser son suzerain. La négociation fut rompue : bientôt après Charles déclara la guerre à l’empereur.

Nous n’avons rien dit encore d’un homme destiné à terminer d’une manière tragique la longue et sanglantehistoiredu règne deLouis de Bourbon , d’un homme fameux parmi nous , devenu plus fameux encore depuis un célèbre rom an où nos annales sont quelque peu travesties. Nous voulons parlerdeGuillaumedeLamarckd’Arenberg, surnommé le sanglier des Ardennes. Guillaume de Lamarck ('), issu d’une ancienne fa-

(i) Everard II , seigneur d’Àrenberg, épousa en premières noces une fille du sieur de Bracquemont, et ensuite Agnès de Bochefort.il eut de sa seconde épouse , Louis de Lamarck, qui fut comte de Rochefort ; et de son premier mariage , Jean de Lamack, qui lui succéda dans la seigneurie de Sédan. Celui-ci eut six fils , l’histoire en mentionne particulièrement trois qui jouèrent un grand rôle sous les règnes de Louis de Bourbon et de Jean de Home : savoir , Everard III , comte d’Arenberg ; Robert I« r , seigneur de Sédan et de Floren ville; et Guillaume baron de Lumain , surnommé l« sanglier.

Cette famille des Lamarck fut toujours ennemie de la maison de Bourgogne et dévouée à celle de France avec laquelle elle entretint de constantes relations. En 1445 Everard II de Lamarck osa bien défier le duc de Bourgogne , et envoyer des bandes cTécorcheurs faire le ravage sur ses terres. Mais il eut sujet de s’en repentir ; le duc lui ruina ses châteaux de Rochefort et d’Orchimont.

Dans les guerres dont nous venons de rendre compte, Everard III prit parti pour l’évêque, et Guillaume pour le peuple ; sans y jouer

BÉVOLUTIONS DE LIÈGE

mille qui avait donné déjà deux évêques (*) au pays de Liège, embrassa de bonne heure le parti des armes. Marchant sur les traces des Lahire , des Saintrailles , des Chabanne , des Damoiseau de Commerci , il fut chef de routiers, et il en avait toutes les qualités. Doué d’une force de corps extraordinaire, infatigable, intrépide, ne respirant que la guerre, vivant de la guerre , et la faisant comme les nobles la faisaient àcetteépoque, tantôt pour son compte, tantôt pour autrui. C’était l’un des plus beaux chevaliers de son temps ; mais pour se don ner un air terrible, il laissait croître sa barbe qui était forte et hérissée. On l’appelait le sanglier des Ardennes , soit à cause de son humeur sauvage et farouche, soit parce qu’il possédait de grands biens dans cette contrée, soit parce qu’il portait dans ses armes une hure de sanglier, et la faisait porter aux gens de sa suite.

Louis XI , toujours sourdement en hostilité avec le duc de Bourgogne, ayant essayé en vain de remuer les Liégeois, affaiblis et ruinés, excita Guillaume de Lamarck à fomenter de

toutefois des rôles bien marquans. Fisen rapporte que dès l’origine de ces troubles, Everard était prêt à se déclarer contre Bourbon, mais qu'il fut mécontent de n'avoir pas été élu mambourg, à la place du prince de Bade, honneur qui lui revenait de droit, disait-il, comme haut-avoué héréditaire de Hesbayc.

(1) Adolphe et Englebert de Lamarck.

sots LOUIS DE BOURBON.

nouvelles divisions entre eux, pour harceler le duc et Louis de Bourbon son allié. Guillaume , dans l’intention de chercher querelle à l’évêque, et pour faire voir qu’il ne le redoutait point, fit assassiner en plein midi, pour ainsi dire sous ses yeux, un de ses grands vicaires, nommé Trochillon, quoiqu’il n’eût aucune raison d’en vouloir à ce malheureux. Une foule de bannis ayant ouï dire que Guillaume était soutenu par la France, vinrent se ranger sous sa bannière.

L’évêque lui détruisit son château d’Aigre- 1475. mont. D’Arenberg, loin de s’effrayer, envoya un héraut pour déclarer la guerre dans les formes et au duc de Bourgogne et à l’évêque. A la vérité le duc , qui assiégeait alors la ville de Nuys, avait toute l’Allemagne sur les bras : il fut contraint de se retirer avec une perte considérable sans avoir pu prendre cette ville. Mais son exaltation guerrière n’en fut pas diminuée.

On sait comment celui qui tenait depuis si long-temps en échec toutes les forces de Louis XI, alla se briser contre de pauvres paysans suisses, que l’amour du pays, la bravoure , la discipline rendaient invincibles, et qui n’étaient pas affaiblis et corrompus par le luxe et la misère, comme les gens de métiers; comment disparut avec lui cette puissance bour-

RÉVOLUTIONS DE LIÈGE

guignonne que ses ancêtres, et surtout son père, avaient portée si haut ; comment enfin celui qui condamnait des villes entières au feu et à l’épée, mourut lui-même par l’épée. Sans l'extravagante ambition du Téméraire, la Belgique était probablement destinée à devenir un puissant royaume, dont plusieurs provinces de France auraient fait partie, et dont la Hollande n’eût été que l'accessoire. Le pouvoir aveugle, absolu d un seul homme changea nos destinées!

Tous ces instrumens du malheur des peuples périrent misérablement, llumbercourt, qui s’était rendu odieux en exécutant à la rigueur les ordres de son barbare maître , fut condamné par les Gantois à perdre la tête sur un échafaud. On l’accusait de crimes imaginaires sans doute; mais les Liégeois n’en crurent pas moins reconnaître une punition du Ciel dans la mort tragiquedeceluiqui a vaitservi d’instrument à l’exécrable tyrannie duTéméraire('). Lt ceLouisXl, qui inventa des tortures nouvelles, des cages defer, des chaînes plus fortes et plus pesantes pour ses sujets; comment finit-il? Il y a du plaisir pour un Liégeois à voir ce méchant J t* it'P : "fir.'iit tnsisbtm ’>< !. : >•.![> *1

(i ) Les quinze livres d'or pur , dont il lit hommage à St. 'Lambert, ne parurent pas au peuple une réparation suffisante pour ses exactions et ses violences. Il ne vil dans celle générosité que le témoignage d'une conscience bourrelée.

SOUS LOUIS PE BOURBON

roi devenu son propre bourreau; plus tourmenté, plus malheureux que ses victimes; tyrannisé par les misérables auxquels il accordait sa confiance ; cherchant partout un remède à la mort, et ne pouvant se consoler de mourir; tombant tout en vie dans les mains de cette justice divine, qui n’épargne pas toujours ici bas ceux que la justice humaine ne peut atteindre.

Un fait décisif s’était pourtant accompli.

Charles VII et Louis XI avaient cherché à concentrer dans leurs mains presque toute la puissance des communes, des nobles et des grands vassaux . Louis XI, qui réunissait les vertus et les vices qui font réussir un prince ambitieux, acheva l’œuvre commencée par son père. Actif, ferme et persévérant dans ses projets , il fonda l’ordre , la justice et la police en France, mais dans l’intérêt de son pouvoir ; car il y fonda aussi le régime du bon plaisir; et il leva des impôts à volonté sans consulter la nation. Au dehors, il se rendit redoutable par les habiletés de sa politique. Il entretint de nombreuses armées, et livra peu de batailles , parce qu’il ne voulait point commettre le sort de sa couronne à de périlleux hasards. Il aimait mieux désarmer ses ennemis à force d’or, ou les tromper en négociant. La création des troupes soldées porta un coup

RÉVOLUTIONS DE LIÈGE

mortel aux compagnies franches , espèces d’armées nomades , qui se vendaient au plus offrant ; et aux gens de métiers , souvent plus redoutables à leur propre pays , par leur indiscipline , qu’à l’étranger. Toutefois, en Belgique, plusieurs grandes communes maintinrent leurs anciennes coutumes et leurs libertés. Les cités de Flandre, comprimées sous les ducs de Bourgogne, réagirent fortement après la mort du Téméraire : quoique souvent vaincues, elles ne se laissèrent jamais abattre. En combattant pour leurs libertés , les Liégeois montrèrent une obstination qui les fit distinguer entre tous les peuples des Pays-Bas. Mais au dehors, l’état ne se releva point de sa chute : désormais il excita moins l’attention : on cessa de rechercher son alliance ; et il n’eut pour ainsi dire plus de guerre sérieuse qu’avec ses princes.

A la mort de Charles, Bourbon essaya de se faire nommer tuteur de la princesse Marie ; mais il ne put y réussir. Voyant qu’il n’y avait rien à gagner pour lui à demeurer à la cour de sa nièce, il prit le parti de venir gouverner enfin son propre peuple. Il sembla dès-lors adopter des sentimens conformes au caractère auguste dont il était revêtu. Profitant de sa position auprès de Marie pour rendre à ses sujets un éminent service, il la

SOUS LOUIS DE BOURBON

pria de renoncer aux droits exorbitans que le duc s’était arrogés sur le pays de Liège , en vertu de la conquête. La jeune duchesse y consentit. Elle lui fit remise en outre d’un tribut de trente mille florins qu’on devait payer au duc annuellement ; elle promit de renvoyer aux Liégeois leurs titres, chartes et privilèges , etc. L’héritière de Bourgogne , dont Louis XI convoitait l’héritage , crut faire acte de politique, et se concilier l’amitié des Liégeois par cette restitution. L’évêque en rap- 19 «»» « 78 . porta lui-même la déclaration authentique qui fut déposée aux archives de la cité. En voici les propres termes : « Nous, Marie, duchesse de » Bourgogne et de Brabant, etc., faisons sa- » voir à tous, que en faveur et contemplation » de notre très-cher et très-amé onde l’évê- » que de Liège , duc de Bouillon , comte de » Looz , et pour la décharge de lame de no- » tre très-cher Seigneur et père, que Dieu » absoille ; ayant regard aux grandes et excessi- » ves sommes de deniers qu’il a levées es dits pays

» de Liège et de Looz , depuis dix ans en ça ;

» mesmement afin que notre dit oncle puisse ac - » quérir pour lui , et pour nous , le courage de ses » subjects des dits 'pays, tellement que puissions » être suys d’eulx , s’il est besoing ; et que soyons » participans aux prières et oroisons quise font

RÉVOLUTIONS DE LIÈGE

» journellement aux églises d’iceux pays ; » avons pour nous , nos hoirs et successeurs , » donné, cédé, transporté à icelui notre on- » cle, tout tel droit que nous avons sur ses dits » pays, etc. ('). »

. La princesse Marie renvoya aussi à Liège le Perron de cuivre, qui se trouvait à Bruges depuis dix années. Le peuple le reçut avec des démonstrations de joie extraordinaires : pour témoigner sa reconnaissance à son évêque, ce même peuple , qui s’était montré si récalcitrant jadis, lui offrit spontanément un don gratuit, Considérable , et annuel. Quant aux anciennes archives de la cité, enlevées par les Bourguignons, on ne put les recouvrer à cause des troubles qui survinrent en Flandre. Nos historiens pensent qu’elles furent déposées , par ordre du Téméraire, à Gand et à Bruges , d’où Louis XIV les fit transporter à Lille , lorsqu’il envahit la Belgique. Les actes mêmes qu’on a recouvrés depuis , à l’étranger, semblent confirmer cette assertion. Le silence absolu de nos anciens historiens, les plus érudits, sur quelques-unes des pièces que nous avons citées , prouve assez l’absence de ces documens , à l’époque où ils écrivaient. Comme on avait perdu les originaux des anciennes lois , paix ,

(i) Lourrci.

SOUS LOUIS DE BOURBON

concordats, etc. , on chargea une commission d’hommes instruits de faire des recherches dans les dépôts publics et chez les particuliers ; ils suppléèrent aux titres originaux par des copies , ou par des extraits. On appela cette compilation , la paix de St. - Jacques , parce qu’elle fut rédigée dans l’abbaye de ce nom. Mais une foule de renseignemens précieux s’y trouvent omis : on en a notamment écarté tous les actes transitoires de la conquête.

L’évêque ayant quitté Gand avec précipitation, parce qu’il n’y était plus en sûreté, au milieu de l’exaspération populaire, s’arrêta un instant à Curange , puis revint à Liège. Guillaume d’Arenberg alla au devant de lui : dès qu’il l’aperçut , sautant en bas de son cheval, et embrassant ses genoux , il lui demanda pardon de sa conduite passée. Le prince le reçut avec bonté , le rétablit dans ses anciennes places et dignités, et lui en conféra de nouvelles , entre autres , celles de capitaine de ses gardes ; de mambourg de l’église de Liège ; de gouverneur de Logne et de Franchimont : pour tant de faveurs, il le pria seulement de vouloir bien donner satisfaction à la famille de son grand vicaire Trochillon, qu’il avait si cruellement occis. Il lui fit obtenir de Marie une somme considérable pour l’aider à reconstruire son châ-

462 RÉVOLUTIONS DE LIÈGE

teau d’Aigremont , détruit par les ordres du feu duc. De son côté, d’Arenberg promit de se dévouer à la défense de la duchesse. Enfin l’évêque, qui redoutait le sanglier , à cause de son audace etdesa puissance, fittant qu’il le rendit plus audacieux et plus puissantquejamais, sans pouvoir gagner ni fléchir ce caractère indomptable.

Par la mort duT émér aire, les Liégeois avaient recouvré l’indépendance au dehors, mais non la liberté au dedans : la liberté ! d’autant plus séduisante et plus belle, qu’on l’a perdue ! Chacun jetait un regard douloureux sur le passé. Quelle épouvantable tyrannie que celle dont on respirait à peine! Jadis, un citoyen n’avait à répondre de ses actions qu’aux lois et aux juges du pays : il choisissait ses magistrats, et se taxait lui-même ; le grand n’osait fouler le petit; celui - ci avait le droit d’accuser, de poursuivre les ministres et les officiers du prince (') : pauvre homme en sa maison était roi ! le Liégeois pouvait bien se dire l’homme libre par excellence ! A la vérité, en temps de révolutions, on ne jouissait guère deces brillans avantages : il y avait de fréquentes émotions sur la place publique; les métiers ne s’entendaient pas toujours entre eux et avec leurs magistrats: mais le peuple se voyait là tout puissant !

( i) Qui n’a point ouï parler du fameux tribunal des XXII ?

SOUS LOUIS DE BOURBON

Quel bonheur pour le moindre particulier de pouvoir exprimer hautement son opinion sur les affaires publiques , et y prendre part lui-même! quelle vie! quelle énergie! quelle explosion de patriotisme parfois, dans ces turbulentes assemblées! . . On trouve étrange que ce peuple ait fait souvent la guerre contre la volonté de ses princes. Mais ainsi faisaient les villes de Flandre, et même celles de France avant leur asservissement. Mais Liège était une commune libre , et elle pouvait en cette qualité venger ses injures particulières, tout aussi bien que ces nobles, ces grands vassaux, qui, de temps immémorial, s’arrogeaient le droit de vider leurs différends entre eux , et de se défendre à main armée contre toute oppression !... C’est ainsi que les cœurs généreux exprimaient leurs désirs et leurs regrets?

Les états vinrent remercier le prince en grande cérémonie des services qu’il avait rendus au pays , en énonçant le vœu qu il voulût bien achever ses bienfaits. Bourbon les reçut avec affabilité , les pria d’oublier leurs funestes divisions et de chercher ensemble des remèdes aux maux de la patrie. « Mes » enfans , dit-il, il est pour les nations comme » pour les hommes, des principes d’ordre éter- » nelqui font leur bonheur ou leur malheur,

1 9 arril 1477.

RÉVOLUTIONS DE LIÈGE

» leur gloire ou leur ignominie, selon qu’on s y » tient ou qu’on s’en écarte : quand on a eu le tort » de les oublier, on ne saurait y revenir trop tôt. » Hélas ! prêtres et laïques, nous fûmes tous pé- » cheurs! Aulieudecouter les salutaires avertis- » semens que Dieu nous envoyait, nouslesmé- » prisions! Nous ne voulions pas nous corriger » nous-mêmes; et à la fin il nous a châtiés cruel- » lement pour nous rappeler à lui. Il a donnéau » monde, en nous punissant d’une si terrible » manière , un éclatant exemple de sa justice, » qui doit toujours se satisfaire, soit dans cette » vie soit dans l’autre. » Ces remontrances ne déplurent point, car la conduite de Bourbon parut alors celle d’un évêque. C’était en effet à lui, et non à la cité, que Marie fit remise de tout les droits et de toute l’autorité usurpés par le duc : il fut assez sage pour ne pas s’en prévaloir dans son intérêt personnel. Il permit d’abord au peuple de nommer ses bourgmestres, selon le mode fixé par le règlement, de Hinsberg; puis il rétablit les échevins et tous les anciens tribunaux supprimés par le Téméraire. Sa condescendance enhardit les citoyens à lui présenter une nouvelle requête. Ils demandèrent : i° d’être relevés des sermens qu’ils avaient faits par force au feu duc de Bourgogne; 2° que le prince voulût bien se

SOUS LOUIS DB BOURBON

remettre en mémoire la sentence de Rome qui lui adjugeait la seigneurie temporelle et spirituelle, c’est-à-dire, en termes respectueux, qu’il reconnût que la Pauline ne pouvait préjudicier aux vieilles lois du pays ; 5° que monseigneur ne fit nulle guerre , nulle alliance, nulle levée d’impôts, nulle émission de nouvelles monnaies , sans le consentement des trois états; 4° qu’il préférât les indigènes aux étrangers dans la collation des emplois ; 5° que la cour spirituelle, transférée à Maestricht et à St. -T rond , fût rétablie à Liège; 6° que l’on permit aux exilés de rentrer dans leurs foyers; 7 ° que la main de monseigneur fût levée de dessus les biens confisqués; 8^ que l’on abolit les gabelles dans la ville et la banlieue; g 0 que l’on réprimât la longueur des procédures , les fraudes des gens de justice et des agens du fisc, qui avaient été l’origine ou le prétexte de cette malheureuse révolution.

Le prince donnason approbation à ces divers articles, sauf quelques x’estrictions. Il est assez remarquable que dans sa détresse même, alors qu’il se montrait si débonnaire, Bourbon ne renonçait point au droit de seigneurie ou de souveraineté primitive et absolue que lui attribuait la Pauline ; qu’il déclarait même ne vouloir rien accorder au préjudice de ladite

RÉVOLUTIONS DE LIÈGE

sentence (>). Mais on était trop fatigué de révolutions pour recommencer à discuter sur cette vieille question , qu’avec plus de sagesse de part et d’autre , on aurait soigneusement évitée.

L’évêque rendit enfin à la cité, aux métiers et aux particuliers tous leurs biens confisqués. Dans ces malheureuses guerres civiles, on confisquait beaucoup : et alors , comme il est arrivé souvent depuis , on proscrivait pour dépouiller. On regardait donc avec justice ces restitutions , au retour de la paix , comme un puissant moyen d’union et d’oubli. En effet, l’expérience prouve que les hommes se consolent encore assez facilement de la perte de leurs places, de leurs honneurs, de leurs proches, de leurs enfans même; mais non pas de leurs biens. Comme on fait tout dans ce monde pour arriver à la fortune , on ose tout aussi pour la conserver, ou la ressaisir quand on l’a perdue.

Raes de Heers ayant reparu à l’improviste sur la frontière, à la tête d’un corps d’exilés liégeois etd’aventuriers français, on envoya savoir

(i) Nous lisons dans le Recueil des paix et ordonnances , que le 24 mai 1477, fut apportée aux trois états, la sentence du pape, Paul II, par Guillaume d’Arenberg, seigneur d’Àigremont et de Seraing, avoué de liesbaye , chevalier, souverain raaïeur de Liège, à la requête de Jean, seigneur de Lavaul, chevalier, et de Henri de Hemricourt, maître d’hôtel de l’évêque, pour ladite sentence être mise en garde de lois.

SOUS LOUIS DE BOUBBON

ce qu’il voulait : il répondit qu’il était prêt à déposer les armes si on voulait lui permettre de rentrer dans le pays avec un sauf conduit. On y consentit ; on lui rendit même tous ses biens.

Mais cet homme qui avait reçu de si grands avantages de la nature et de la fortune , qui joua long-temps le premier rôle dans sa patrie, n’y revint que pour terminer tristement une carrière toujours agitée. Dédaigné du peuple qui l’idolâtrait jadis, vieux et souffrant, déjà miné par une maladie cruelle et par le chagrin, on vint lui dire un jour que sa fille, qu’il chérissait tendrement, éprise d’un jeune parisien d’obscure naissance , avait déserté la maison paternelle pour fuir avec son séducteur. Il fut tellement frappé de ce malheur domestique, qu’il en mourut peu de jours après.

Le roi de France , prêt à commencer la 1478.

guerre contre l’archiduc Maximilien , époux de Marie de Bourgogne, essaya d’entraîner encore une fois les Liégeois dans ses propres périls. Il chargea le sénéchal d’Albret et les comtes d’Arsilliers et de Roucy , d’entrer en pourparlers avec les délégués de l’évêque. La conférence se tint à Mouzon : on répondit de la part des Liégeois , que leur ferme volonté était de garder désormais la neutralité. Ils devenaient enfin sages à leurs dépens.

RÉVOLUTIONS DE LIÈGE

Mais de nouveaux orages se préparaient à l’intérieur. L’âme inquiète et fougueuse de d’Arenberg ne lui permettait point de demeurer en repos. Il.se rendit odieux à tout le monde par la licence de ses mœurs, par son humeur rude et tyrannique. « Maître ab- » solu dans le palais de lévêque, il n’y avait » (dit le vieil historien de Huy) ni conseiller , » ni courtisan qui osast parler que par sa » bouche ; ni secrétaire qui osast écrire que » par son dictamen. Les édits et mandemens » étaientfaits selon qu’il en ordonnait. Iln’écou- » tait aucun commandement de prévost, de » doyen, ni de chapitre. Jamais on ne le voyait » entrer en une église, ouïr la messe, se con- » fesser ni communier; il mangeait commu- » nément de la chair en caresme ; et il ne » s’était point réconcilié aux parens du grand » vicaire occis par lui... S’étant divorcé de sa » compagne, de son autorité, il en avait prins » une autre en laquelle il avait engendré plu- » sieurs enfans. De tout quoi étant reprins » par l’évêque et autres bons citoyens , il s’en » tint tellement offensé qu’il quitta la cour » brusquement. . . (*) »

1480 . On découvrit qu’il continuait d’entretenir des intelligences avec Louis XI , et qu’il s’était

(i) Mélart.

SOUS LOUIS DE BOURBON

engagé k le rendre maître du pays. Poursuivi en justice , quoique absent , il fut banni par sentence des échevins, conformément à une loi qu’il avait lui -même provoquée en 1 477 *

Ce qui ne laissa nul doute sur sa félonie, c’est que le roi de France se plaignit de cette condamnation comme d’une injure personnelle.

D’Arenberg médita long-temps sa vengeance, en attendant une occasion favorable pour éclater. Un jour on apprit qu’il s’avançait par les Ai’dennes à la tête de 1200 chevaux et de 5ooo 1482. hommes de pied. L’évêque, qui résidait alors à Huy , connaissant le danger qui menaçait sa capitale, résolut de venir la défendre. Il donna rendez-vous aux gens de fief de St. -Lambert, et à la milice bourgeoise, sur la place du marché. Là il fit distribuer du vin aux officiers et aux soldats : dans une courte allocution , il leur rappela ce que lui devait la patrie. « Quant » aux calamités qu’elle avait jadis éprouvées,

» ajouta-t-il, elles étaient le fruit des com- » plots de quelques hommes ambitieux et » médians , sur la trace desquels marchait » Guillaume d’Arenberg : pour lui , s’il ne » put les empêcher, on n’ignorait pas qu’il » les déplora toujours amèrement. »

Cette harangue fit peu d’elfet. L’assemblée 1 accueillit d’un air taciturne et sombre ; soit

RÉVOLUTIONS DE LIÈGE

que la crainte eût glacé les esprits ; soit, comme on l’assure, que les partisans de d’Aremberg s’y trouvassent en majorité, et que la tête de l’infortuné Bourbon fut dévouée. On prétend que les traîtres portaient des feuilles de chêne à leurs chapeaux pour se reconnaître entre eux. Presque toute la force de l’évêque consistant en infanterie , on lui conseilla d’attendre d’Arenberg derrière les remparts de la cité. Telle était entre autres l’avis de Jean de Horne, jeune homme intrépide, doué d’un instinct guerrier, à qui l’on avait confié la gardedu drapeau de St. -Lambert. Mais le prince, croyant qu’il serait indigne de son courage et de son nom, de paraître reculer devantunehorded’aventurierset de brigands, se dirigea à la tête des siens, vers la Chartreuse où était l’ennemi. Bourbon , armé de pied en cap, montait un coursier vigoureux : on dit pourtant que l’animal immobile et triste, refusa long-temps de marcher, quoi qu’il l’excitât delà voix et de l’éperon ; et l’on en tira un fâcheux augure pour l’issue de cette journée. D’Arenberg connaissait tout par les amis qu’il avait à Liège . Dès que l’évêque fut engagé dans les défilés de la Chartreuse, Guillaume placé en ambuscade, vint fondre brusquement sur sa faible escorte , qui vu les difficultés du terrain, ne pouvant retourner en arrière ni recevoir de secours de ceux

SOUS LOUIS DE BOURBON. 171

qui suivaient , se trouva bientôt annéantie ou dispersée. L’évêque se voyant seul, abandonné aux mains de son mortel ennemi , lui eria d’une voix tendre et lamentable : Grâce ! grâce ! Seigneur d’Arenberg, je suis votre prisonnier! Dans le même moment un des gens de Guillaume frappa le malheureux Bourbon à la figure : le sang ruisselait; et il demandait tou joursla vie à mains jointes. Alors d’Arenberg poussant son cheval sur lui , l’épée haute , lui en donna dans la gorge; puis se retournant vers un des siens, il lui commanda froidement de l’achever. L’évêque tomba de cheval : son corps roula dans une mare d’eau formée par un petit ruisseau qui découlait de la fontaine de Wez, sur le chemin de Grivegnée. Là, le cadavre meurtri, sanglant et presque entièrement nu de Louis de Bourbon, évêque et prince de Liège, demeura pendant plusieurs heures , gisant dans la boue, exposé aux regards etaux insultes de la populace: d’Arenberg ayant expressément défendu qu’on lui accordât les honneurs de la sépulture : ce ne fut que sur les vives remontrances du clergé , qu’il permit de lui rendre les derniers devoirs. Ainsi périt, à l’âge de ^5 ans, après 36 ans de règne, ce prince, qui placé trop jeune dans un poste difficile et périlleux , gâté par ses flatteurs , parut peu capable et peu digne de

gouverner. Toutefois, dans ses dernières années , cette âme faible mais bonne , battue par l’adversité, se dégagea peu à peu du limon qui l’inclinait vers le monde, et se releva dignement. Sa mort violente et prématurée fut, comme 1 avait été son avènement , une immense calamité pour la patrie. (').

D Arenberg voyant qu’après un premier instant de stupeur, on commençait à s’apitoyer sur le sort du prince, réunit le peuple au palais. Là, il dépeignit l’évêque comme un tyran vendu à l’étranger, qui fut cause delà ruine du pays ; il dit qu’il n’avait pris les armes que pour délivrer ses concitoyens et les venger. Le premier de septembre , on appela les chanoines au chapitre de St. -Lambert; d’Arenberg les pria de s’occuper le plus tôt possible de l’élection d’un nouvel évêque, etilleur recommanda instamment son fils. La plupart des membres s’absentèrent pour l’élection : il effraya tellement les autres par ses menaces, qu’ils choisirent le jeune Jean d’Arenberg , non encore

(i) L'année de la mort de Bourbon, les bourgmestres furent Jean de la Boverie , dit le Rhuite , et Jean le Pollain , dit de Rhuillier. Je ne gais où l’historien Duclos a découvert qu'ils s'appelaient , l'un Rousselar, et l'autre Papillon. Quoiqu’il en soit , le grand romancier, Walter-Scott ,a adopte ces personnages imaginaires, et pour enchérir, il en a fait de ridicules grotesques flamands, comme chacun sait.

SOUS LOUIS DE BOURBON. 173

tonsuré. Guillaume se fit nommer lui-même mambourg du pays.

Les chanoines qui s’étaient enfuis de Liège, et ceux qui avaient voté par force, se réunirent en nombre suffisant à Louvain, déclarèrent nulle l’élection de Jeand’Arenberg, comme entachée de fraude et de violence, et procédèrent à un nouveau choix. Leurs voix se partagèrent entre Jacques de Croï, frère du comte de Chimay, et Jean de Home, le même qui, prisonnier après avoir avoir vaillamment combattu à côté de Bourbon à la Chartreuse , venait de s’évader de Maestricht. Celte triple élection ne fit que compliquer les affaires et attiser le feu de la guerre civile. D’Arenberg alla dévaster le comté de Horne. Et de son côté l’archiduc Maximilien envoya des Flamands vers le pays de Liège pour venger la mort de Louis de Bourbon son allié. Cependant Louis XI, principal instigateur des menées de d’Arenberg, vint à mourir. Son successeur, prince d’un naturel doux et pacifique, inspira peu d’ombrage à Maximilien. De sorte que l’une et l’autre puissance cessèrent de s’occuper des Liégeois ; ils se trouvèrent ainsi livrés à eux - mêmes. D’ailleurs le pape , saisi de la triple élection faite par le chapitre de Liège , se déclara en faveur de Jean de Horne ,

RÉVOLUTIONS DE LIÈGE

qui était aimé du peuple. D’Arenberg se voyant contraint de plier, ne songea plus qu’à faire une paix qui lui procurât tous les avantages et toutes les garanties possibles.

On se réunit à Tongres afin d’y tenir des conférences, et on y arrêta : i° Que la cité serait reconnue débitrice de la somme de trente mille livres de Flandre envers d’Arenberg; pour sûreté de laquelle somme, la terre de Franchimont et le duché de Bouillon lui seraient engagés ; 2 ° Que s’il arrivait qu’on voulût insulter d’Arenberg on ses adhérens, pour cause provenant de la guerre précédente, l’évêque et les états du pays seraient tenus de les protéger; 3° Que tous les méfaits de cette guerre , imputés à des gens d’église , ou à d’autres , comme pilleries , vols , brigandages , etc. , seraient pardonnés et oubliés; 4° Que chacun reprendrait ses biens dans l’état où ils se trouveraient. De Horne consentit à cette paix fort onéreuse pour le pays, avec l’intention d’en revenir en temps plus opportun, ainsi qu’on le verra tout àl’heure.

Le nouvel évêque fit son entrée à Liège en grand appareil. A la porte deSt.-Léonard, il accorda la grâce à une troupe de criminels qui l’attendaient sur son passage. Les bourgmestres se présentèrent au devant de lui et le requirent, conformément à l’ancien usage, de prêter le

SOt’S LOUIS DE BOURBON.

même serment que ses prédécesseurs, avant de mettrele pied dans la cité. Le serment prêté, ils ordonnèrent d’ouvrir les portes , passèrent les premiers, et introduisirent l’évêque. Parmi les seigneurs de sa suite, on remarquait Jacques de Home, son frère; Guillaume d’Arenberg; Guy de Kanne; Raes de Waroux, et le comte de Hamal. Les métiers étaient sous les armes avec leurs drapeaux et formaient le cortège : les Franchimontois occupaient une place d’honneur sur le marché. Tout annonçait le rétablissemant de la paix. On la croyait d’autant plus assurée, que l’évêque et d’Arenberg paraissaient avoir déposé leurs vieilles inimités , pour offrir à tous l’exemple de la plus parfaite union. Ils étaient devenus inséparables, s’envoyaient des cadeaux , se donnaient des fêtes, prenaient part aux même jeux, mangeaient à la même table, couchaient dans le même lit. A l’époque dont il s’agit , cette dernière marque de familiarité semblait entre les grands , la plus forte preuve possible d’amitié. Mais il y avait des gens bien avisés qui pensaient qu’on en faisait trop pour être sincère.

L’abbé de St.-Trond ayant un jour invité l’évêque de Liège à un festin, d’Arenberg y fut convié : les frères de l’évêque , Jacques ,

RÉVOLUTIONS DE LIEGE

comte de Home, et Frédéric, comte de Montigny , y vinrent aussi. Il s’y trouvait beaucoup d’assistans et beaucoup de dames de la plus haute noblesse. Après le festin, on s’amusa à divers jeux, on rit, on folâtra, on dansa; enfin tout le monde se divertitet se donna du plaisir. La journée s’avançant, les frères de l'évêque, feignirent de vouloir s’en retourner à Louvain, et firent amener leurs chevaux; l’évêque dit qu’il ne les laisserait point partir seuls , qu’il les reconduirait à quelque distance; Guillaume, par courtoisie, ajoutaqu’il leur ferait cortège à tous. Il était suivi d’unseul valet, et sans armes. Quand on fut en plein champ, Montigny défia d’Arenberg à la course. Celui-ci, monté sur un excellent cheval , et ne se doutant de rien , eut bientôt devancé son rival, qui galopait de son mieux pour l’exciter. A peine entré dans un petit bois(’), d’Arenberg se vit tout à coup entouré par une bande de soldats placés en embuscade, qui lui coururent sus , mèches allumées sur le bassinet; aussitôt arriva Montigny qui le déclara son prisonnier. D’Arenberg surpris, demande ce qu’on lui veut ! — - Montigny exhibe froidement un ordre signé de l’archiduc Maximilien. — Mais où me conduisez-

(i) Qu’on nommait la forêt de Hecrs.

SOUS LOUIS DE BOURBON

vous, dit d’Arenberg? — A Maestricht, lui répond-t-on. — C’est donc à la mort, répliquet-il. On y arriva vers le soir. Pendant la nuit on vint le prévenir qu’il n’avait que le temps de mettre ordre à sa conscience, parce qu’il devait mourir le lendemain. On le mena le matin de bonne heure à la place St. -Servais , où était dressé l’échafaud. D’Arenberg aperçut dans la foule des spectateurs, l’évêque de Liège appuyé sur un balcon, qui paraissait triomphant : il éleva la voix pour lui reprocher sa perfidie , et lui prédit que cette tête, qu’il voulait voir tomber, saignerait long-temps. Puis, s’adressant à ceux qui étaient proches de lui, il les pria déporter son dernier adieu à Marie sa femme, à ses deux fils, à ses deux filles, à Jehannot son bâtard(') : recommandant ensuite sa vengeance à ses frères, à ses amis, il ôta lui-même son manteau et ses chaussures, et les jeta au peuple; puis relevant sa longue barbe, il en couvrit son visage, et tendit sa tête au bourreau, qui la lui abattit d’un seul coup. Son corps fut réclamé par les dominicains, dont le prieur avait assisté l’illustre patient dans ces derniers momens.

Il parait qu’on arrêta Guillaume sur un ordre de Maximilien , qui prétendait avoir la preuve de quelque trame nouvelle entre lui et le roi de

(i) Grande chronique manuscrite des Chartreux.

BÊVOLUTIONS DE LIÈGE France. Mais quand le fait eût été vrai, était-ce bien à l’élu deLiége et à ses frères à se rendre les exécuteurs d’un tel ordre, et au moyen d’un tel guet-apens? D’Arenberg, dit-on , fut lui-même l’assassin d’un évêque! Mais par le traité deTongres, qui avait pacifié le pays, tout était aboli et pardonné. Quel siècle! quelles moeurs! quelle perfidie barbare et raffinée! On ne peut la concevoir surtout de la part de Jean de Horne, naturellement colère , violent , mais qui ne passait pas pour dissimulé. Toutefois , si les bons citoyens détestaient le Sanglier, le peuple, dont il se proclamait le défenseur à chaque occasion , et à qui il avait réussi à le faire croire , le chérissait . Comme si le crime n’était j amais bon arien, la mort de d’Arenberg fut aussi fatale au pays que celle de Louis de Bourbon qu’on voulait venger. Robert deLamarck, seigneur de Sédan, etAdolphe, frères du défunt, jurèrent de laver dans le sang la tache imprimée à leur nom : ils recommencèrent contre la maison de Horne une guerre à outrance, dans laquelle ils furent secondés par les chefs du parti démocratique , notamment par Gui Kannes , célèbre factieux, d’abord favori de la populace, puis son tyran, puis sa victime, comme tant d’autres.

Cette longue suite de révolutions, de guerres civiles , de brigandages rendit le peuple aussi

sors LOUIS DE BOURBON.

malheureux queméchant et dépravé : la misère était au comble dans les campagnes et dans les villes : il n’y avait plus ni repos ni sûreté pour personne. Depuis quatre ans cette guerre durait, et l’orgueilleuse et sanguinaire vengeance des frères de Guillaume semblait toujours plus acharnée, lorsque le clergé fit une démarche solennelle auprès d’Éverard pour l’engager à se laisser fléchir. N’ayant pu le désarmer , on résolut d’invoquer le secours du Ciel par l’entremise du bienheureux St. -Lambert, afin d’en obtenir le retour de la paix.

Des prédicateurs renommés, de saints prêtres, qu’on avait fait venir de divers lieux, commencèrent à préparer les esprits à la pénitence, par des prières et des sermons en langue française, d’une éloquence pathétique. Le 28 1480 avril eut lieu une procession extraordinaire , véritable témoignage de la piété et des mœurs du temps. L’abbé de Stavelot , après avoir officié au nom de l’évêque , découvrit la châsse du bienheureux patron de Liège, en tira les saintes reliques et les remit entre les mains des abbés deSt. -Gilles et du Val -St. -Lambert, qui les promenèrent par la ville. Rien n’était moins prodigué qu’un tel spectacle : depuis 346 ans le peuple n’en avait point joui; il y avait juste trois siècles et demi que la châssedu saint

RÉVOLUTIONS DE LIÈGE

futporléedevantle château de Bouillon, où elle releva le courage des Liégeois et leur procura la victoire. C’était précisément le 28 avril que l’on célébrait la commémoration de cette grande journée. A la vue de ce monument vénéré, qui rappelait tant dechers et de glorieux souvenirs , chacun se sentit tremblant de crainte et d’espérance. Les uns , suivaient la procession à pieds nus; d’autres, se fustigeaient à grands coups de cordes nouées, ou de chaînes de fer; d’autres, revêtus de cilices, portant à la main des torches ou des flambeaux, fondaient en larmes en invoquant la miséricorde du Ciel dans les termes de la plus vive componction; d’autres faisaient à haute voix la confession générale de leurs péchés. Qui pourrait énumérer la quantité de prêtres, de religieux , de religieuses de tous les ordres, qui assistaient à cette auguste cérémonie? Combien de chanoines de toutes les collégiales? Combien de bénédictins, de prémontrés , de croisiers , de mineurs , de chartreux, de carmes, de carmélites, de dominicains, de pieux personnages et de saintes fem mes qui avaient dit adieu au monde, étaient sortis ce jour là de leurs asiles , où le monde venait encore les tourmenter! Après le clergé, un double rang de jeunes filles choisies , d’une beauté remarquable, gentement accoutrées.

Digitize

SOUS LOUIS DE BOURBON

vêtues de fines étoffes, les cheveux frisés, bouclés ou pendans , ornées de riches anneaux d’or , de bracelets, de chaînes en filigrane d’un travail achevé, marchaient à pas cadencés. Une compagnie de deux cents jeunes étudians avait obtenu l’insigne honneur de porter l’étendard de la cathédrale, tout resplendissant d’or et de pierreries : ils le faisaient majestueusement planer sur le chef de St.-Lambert, auquel ils servaient d’escorte. L’abbé de St. -Jacques portait un morceau de la vraie croix ; l’abbé de St. -Laurent , une précieuse image de la Ste. -Vierge, et l abbé de Stavelot, le St. -Sacrement. Auprès d’eux était une troupe de jeunes gens des meilleures familles, dont chacun tenait un éventail de plumes de paons pour rafraîchir l’air, car il faisait fort chaud. Enfin, après bien des tours et des détours dans les principales places et rues de la cité, tout rentra dans l’immense basilique, abbés, chanoines, prêtres, moines, religieuses , flambeaux, reliques, images, étendards , milices armées, et peuple innombrable, qui se pressait à la suite de son patron. A l’instant où l’on déposa la châsse sous la grande couronne du temple , des nuées d’encens de toutes parts élancées , obscurcirent l’air, et une divine musique se fit entendre. Les sons retentissans des trompettes et des tambours , auxquels succédait et se mariait tour à

RÉVOLUTIONS DE LIÈGE

tour le doux son des hautbois et des flûtes , formait une harmonie qui transportait et ravissait tous les coeurs au Ciel. Ensuite les chantres de la cathédrale, avec leurs fortes voix, entonnèrent le te Deum en déchant ('), tandis que les moines leur répondaient en chant simple. Puis douze jeunes enfans, prosternés presqu’à terre, chantèrent en choeur, une antienne d’une mélodie angélique, en l’honneur du bienheureux St.-Lambert. Après vêpres, les chantres et les musiciens s’étant placés sur une estrade élevée au dehors, à la hauteur de l'édifice , donnèrent à tou t le peuple un nouvel et magnifique concert . On y chanta des hymnes joyeux, des chansons propres à récréer les cœurs attristés. Enfiu la nuit étant venue, chacun se retira chez soi , tout émerveillé et bien content de ce qu’il avait vu et ouï dans cette mémorable journée (*).

Toutefois, plusieurs années se passèrent encore ainsi. Chacun abhorrait la guerre et soupirait après la paix; et on ne savait comment 1492. sortir de cet abîme de calamités. A la fin les trois états résolurent de tenter un dernier effort pour amener un accommodement entre l’évêque et la puissante famille des d’Arenberg. Après bien des pourparlers , on

(i) In discantu , dit le texte.

(*) Historia solemnissimœ fesdvitatis , venerandi capitis Sti. Lamberii , par un témoin oculaire.

SOUS LOUIS DH BOURBON

convint d’une entrevue dans la plaine de Haccourt, entre Liège et Maestricht. L’évêque, à la tête de sa noblesse, et sans armes , s’avança au devant d’Éverard et de Robert de Lamarck.

Dès qu’il les aperçut, il descendit de cheval, et s’adressant au comte Éverard, d’une voix tremblante, il lui cria par deux fois de suite : Je vous prie y seigneur Éverard de me pardonner la mort de votre frère Guillaume! Et comme Éverard ne répondait rien, il reprit en pleurant : Seigneur Éverard } pardonnez-moi la mort de votre frère , je vous en conjure , par la mort et la passion de notre Seigneur Jésus- Christ ! (C’était pendant les fêtes de pâques). Alors Éverard, commençant aussi à pleurer et à sangloter, lui répliqua : Vous me demandez pardon de la mort de mon frère , au nom d’un Dieu mort pour nous tous : eh bien! je vous l’accorde! Il lui tendit la main ; iis s’embrassèrent à plusieurs reprises. On servit ensuite un copieux festin : ils se renouvelèrent à table les assurances d’une éternelle amitié. Afin de rendre la réconciliation plus sûre , l’évêque voulut la cimenter par un mariage: il donna sa nièce, Marguerite, jeune dame d’une grande sagesse, d’une admirable beauté, laquelle avait tendre , loyal cœur, et miséricordieux , au fils d’Éverard de Lamarck ; il nomma celui-ci grand maïeur de Liège. De-

<84 RÊyOLUTlONS DE LIÈGE SOUS LOUIS DE BOURBON.

puis lors les deux maisons vécurent dans une union que rien ne put troubler. Toutefois l’évêque Jean de Horne continua à guerroyer jusqu’à la fin de sa vie. Et tel était le malheur des temps qu’il serait difficile de dire si ce fut plus par inclination que par nécessité. t

La longue période dont nous venons de tracer l’esquisse fut des plus désastreuses pour les Liégeois. En proie aux factions , déchirés par leurs discordes intestines durant les 12 premières années du règne de Louis de Bourbon , et puis ruinés , détruits , dépouillés de leurs privilèges, gouvernés arbitrairement par le duc de Bourgogne, ils retombèrent, à sa mort , dans de nouvelles guerres civiles. Pendant les deux siècles suivans , ils furent livrés à de nouvelles agitations, toujours cherchant , outrepassant la liberté , et ne pouvant trouver le repos. Pour être heureux et libres à la fois , il leur fallait un homme qui en respectant leurs vieilles franchises , auxquelles ils tenaient avec une invincible obstination, sût contenir les tnéchans et les factieux, défendre hautement sa propre autorité, et faire régner au dessus de tout la justice et les lois. Ce grand homme fut Erard de Lamarck , fils de Robert, et neveu de sire du Sanglier.

Page 1