XIX. État de la Pologne et conduite du nouveau roi
Cependant la nation polonaise voyait avec surprise les quatre commissions souveraines exercer bien plus de pouvoir qu'elle n'avait cru leur en,conGer. Le conseil de la guerre forçait tous les officiers à lui prêter serment d'obéissance ; et sous l'autorité du conseil des finances, non-seulement la douane générale était imposée, mais une troupe de soldats avait été créée pour en protéger les commis. On s'inquiétait de voir passer entre les mains du roi, par ces moyens détestés, de grandes sommes qui pouvaient lui fournir encore de nouveaux moyens pour attenter à la liberté. Les bureaux des
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postes dépendaient de ]ui seul; de sorte que par une infidélité autorisée autant qu'elle peut l'être par l'exemple des autres souverains, presque tous les secrets des particuliers étaient entre ses mains. Les confidences devenaient plus embarrassées *et les ligues plus difficiles. On commençait à flatter les paysans, par des écrits imprimés et par des insinuations sourdes, de leur accorder la liberté. On parlait d'établir des tribunaux, où ils eussent le droit de plaider contre leurs seigneurs ; et la haute noblesse voyait d'avance, dans celte conduite, rentier abaissement de sa puissance. Les princes Czartoryski, maîtres de toutes les grâces , n'élevaient aux dignités que des gens dont la naissance et les biens héréditaires étaient médiocres. Ils évitaient de former aucune fortune considérable; et toujours attentifs au double dessein d'abaisser les grands et d'assurer l'exécution des lois nouvelles, aussitôt qu'ils découvraient dans la petite noblesse attachée aux familles puissantes quelques hommes d'un mérite éprouvé, ils ne négligeaient rien pour les détacher de leurs maîtres, et les faire entrer dans quelque emploi du nouveau gouvernement. La promesse de fonder une école militaire , faite successivement par les deux rois saxons, était enfin exécutée par le nouveau roi . On se flattait d'en voir sortir une foule de militaires instruits dans toutes les parties de la guerre. Ce n'était plus, disait-on, cette Pologne qui, par le caprice d'un seul nonce, voyait arrêter toutes les délibérations publiques, et qui, retenue captive sous ses mauvaises lois, avait été juste ment comparée ù un géant enchaîné. Le roi, ses ministres , ses favoris, ne parlaient que de réformes et d'établissements nouveaux. Dans le temps où peutêtre il aurait fallu calmer et rassurer la nation, ces discours pleins d'ostentation ajoutaient au contraire à J'inquiétude générale ; les projets les plus avantageux devenaient suspects de tyrannie ; et d'ailleurs la conduite du roi n'inspirait pas
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assez de eoniiauce pour que la nation lui abandonnât un si grand pouvoir. Les meubles, les équipages, les habits^ étaient Tobjet perpétuel de son attention. Ou Pavait mille fois entendu, avant son élévation y déclamer contre le luxe amené en Pologne par les rois de la maison de Saxe. Mais aussitôt qu'il fut parvenu au trône, son exempte le fit monter à un excès bien plus extravagant. Le goût des fêtes Teutralna dans d'incroyables dépenses. Quelque-uns, pour se faire un mérite auprès de lui , perdirent leur fortune dans Tespoir d'obtenir des grâces. — Les spectacles, les bâtiments , un jeu énorme, mirent Varsovie dans une sorte de délire et d'ivresse. On n'était point heureux; on ne se flattait pas de le devenir : le roi n'était point aimé; il servait plutôt de prétexte aux fêtes, que de motif aux réjouissances. Ce peuple léger s'étourdissait sur les affronts qu'il venait de reeevoijr et sur les maux auxquels il s'attendait ?
Stanislas- Auguste crut que c'était un devoir du trône de paraître aimer le militaire, et voulut se montrer capable de conduire ses troupes. Il créa plusieurs régiments, et mit à leur tête des officiers prussiens. Tout fut prussien^ Jusqu'à son habillement et à son air. Mais dans les détails mêmes, ses goûts dominants et son caractère se firent encore reconnaître. Il n y eut sorte d'uniformes qu'il n'inventât ,. presque tous aussi incommodes que magnifiques, presque tous aussitôt abandonnés qu'essayés, il donna au corps des cadets, pour la plupart composé d'enfants, des casques énormes, surmontés d'un plumage si élevé, que le moindre vent leur faisait perdre l'équilibre. Il présidait à presque tous les exercices ; mais les spectateurs démêlèrent bientôt, les uns avec douleur, les autres avec une joie maligne, le peu de disposition qu'il avait à ce genre d'occupation : ceux-ci croyant voir, dans chacun de ses défauts, un moyen de recouvrer la liberté , ceux-là s'affiigeant que la fortune eut
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confié le rétablissement de TÉtat aux mains d'un pareil homme.
Tous ceux que la faveur des derniers rois avait élevés aux premières dignités du palais, et qui avaient servi avec orgueil dans la pompe et le faste des deux cours saxonnes , ne se cachaient point à eux-mêmes leur humiliation en servant Poniatowski. Ils se rainaient entre eux de leur avilissement mutuel. L'usage de baiser la main du roi n'était plus pratiqué que par les plus vils flatteurs ; et si lui-même avait d'abord senti, au milieu de ces respects forcés, quelque plaisir de vanité et de vengeance, bientôt son âme sensible ne put supporter la présence d'une cour ennemie ; il fuyait son palais , il se rejetait dans les plaisirs de sa première condition : au milieu d'une troupe de jeunes favoris, il allait de maison en maison porter son désœuvrement et son ennui. Cette familiarité, qu'on avait prise pour une vertu au commencement de son règne, ne parut bientôt plus que Tamour d'une vaine dissipation. Les plus simples citoyens se trouvèrent importunés de ses fréquentes visites; et l'embarras que la présence d'un roi cause toujours dans une maison particulière n'était plus compensé par aucun honneur.
Ceux qui avaient craint que l'impératrice de Russie n'épousât le simple gentilhomme qu'elle venait de couronner ne tardèrent pas à être rassurés. Stanislas-Auguste, qui dans sa vie privée, avait souvent tenu à l'égard des femmes la conduite la plus circonspecte, au point de se faire soupçonner quelquefois d'une fidélité romanesque, parut bientôt se faire gloire de multiplier les plus méprisables conquêtes. Dans une cour licencieuse, où sa beauté et ses agréments auraient suffi pour lui procurer tous les plaisirs de Famour et de l'inconstance, on eût dit que ces plaisirs fussent devenus à ses yeux le plus grand avantage du trône.