XXXIV. Commencement de la diète
Aussitôt que dans les premières séances de la diète on eut commencé, suivant l'usage, a lire les conditions imposées au roi à son élection, aOnque les sénateurs et les députés examinassent s*il ne lesavait pas enfreintes, Févéquede Krakovie remarqua que le premier point était le maintien de la religion ; il en prit occasion d'accuser les dissidents d'avoir^ contre la défense expresse des lois, recherché la protection^ des puissances étrangères. 11 proposa de statuer : « Que jamai^^ on ne leur accorderait les privilèges qu'ils osaient réclamer d'une manière si criminelle ; de les restreindre pour toujours: à la simple tolérance dont ils jouissaient, et de déclarer dirv gnes de mort ceux qui par la suite seraient convaincus d'a-^ voir récherché un appui étranger. » Tout le corps des époques sollicita aussitôt les états de porter cette loi. La diète répondit
LIVBB TH. 163
par uneaoclainatîoD générale ; et ce projet allait être signé, si le roi, surpris par cette fureur de zèle, se voyant près d'être entraîné plus loin qu*il ne l'avait résolu, cherchant à éluder cet engagement pris avec les évéques et que lui-4néme avait sollicité, ne s'était pressé de tout suspendre. Il prit la parole avec un air d'embarras et de trouble, en ofâant sa couronne et sa vie pour la défense de la même cause. Il dit : « Qu'ayant été élevé dans ces principes, il toit résoJu d'y mourir ; mais il ajouta que ce n'était pas le moment do porter cette loi, ni même d'agiter cette question : que Tordre prescrit pour les diètes exigeait qu'on procédât à d'autres affaires. » Ce discours, prononcé avec un extrême désordre, laissa la diète dans l'étonnement et l'irrésolution. 11 en profita pour chercher à détourner l'attention publique, en donnant quelques grâces vacantes. L'évêque de Krakovie laissa passer dans un profond silence les compliments auxquels ces nominations donnèrent lieu, et aussitôt après il reprit la suite de son discours. Il pria le roi, au nom de la république : « D'obtenir enQn de la tzarine l'entière sortie des troupes russes^ et le dédommagement des torts qu'elles causaient depuis si longtemps aux Polonais. II demanda la cassation de la confédération générale, en annonçant, d'après l'exemple de la république romaine, la perte de la liberté si cette dictature devenait perpétuelle. 11 demanda, suivant les anciens usages, la communication aux états assemblés, des instructions que le roi avait données à ses ministres dans les cours étrangères , et nommément aux cours de Russie et de Vienne. » Mais, quelle que fût son éloquence, toutes les intentions de la cour prévalurent dans cette assemblée. Les deux factions dominantes s'étant réunies, elles étaient maîtresses absolues sur tout ce qui n'avait aucun rapport à la religion ; et pour éluder le fanatisme général, pour gagner du temps et satisfaire néaumoiiis la
164 BÉV0LUTI0N8 DE POLOGNE.
multitude, de manière à en obtenir facilement tous les aur tres points, on eut soin d'ériger le corps des évéques en commission particulière chargée d'examiner les demandes des dissidents, et d'en rendre compte dans les dernières séances de la diète. La cour, constante dans ses démarches, avançait toujours vers son objet. Les délibérations du sénat, tenues à portes fermées depuis le commencement de ce règne, furent aussi lues dans la diète à portes fermées, malgré les murmures d'un grand nombre de noblesse accourue des provinces, et accoutumée, dans les derniers règnes, à être en toute occasion témoin, et pour ainsi dire juge de tout ce qui se passait dans ces assemblées. Lorsque la diète leur fut enGn ouverte, les avantages du nouveau gouvernement furent publiquement démontrés par les comptes que rendaient les commissions des finances. Les rentes des deux provinces, qui se montaient à quinze millions, ayant excédé les dépenses, il restait en argent comptant près de quatre millions dans les deux trésors. La cour voulut profiter de la disposition favorable où cette heureuse situation des finances devait mettre tous les esprits. On proposa, en abolissant la douane générale, comme on s'y était engagé, d'y substituer un nouvel impôt nécessaire à toutes les dépenses du nouveau gouvernement. £n vain quelques citoyens, d'autant plus courageux qu'ils croyaient agir contre la volonté des Russes, et s'exposer à la double vengeance des deux cours, demandaient en toute occasion le rétablissement des anciennes lois; c'était surtout les deux nonces de Voihynie, Czaçki et Wielhorski. « Daignez, messieurs, disaient-ils, nous instruire, quel est aujourd'hui notre gouvernement? Notre république a perdu son ancienne forme, et dans rassemblée même de la nation, nous en cherchons en vain quelques vestiges. Ce serait s'aveugler, que de vouloir les reconnaître dans cette espèce de confédération qui s'est élevée au mi-
IIVRE VII* 165
heu de nous, îrrégalière dans son principe, dans ses moyens, dans sa durée. Deux autorités nouvelles viennent de se former auprès du trône , les deux conseils souverains de la guerre et des finances. Qui osera nous répoudre que du 3ein de ces commissions it ne sortira pas des hommes ambitieux qui nous deviendront aussi redoutables que le fut à Rome le déoemvirat? Il est pour nous d'une nécessité indispensable de leur fixer des bornes, et que surtout leur élection ne soil pas confiée à la faveur des rois, mais à Testime des citoyens» Nous sommes envilromiés de périls, il est vrai ; mais un roi trop puissant est le plus grand des maux que nous ayons à redouter. Les dernières constitutions sont pleines d'obscurités captieuses, et dans le fond de leurs ténèbres se cache cette effroyable furie du despotisme. Daignez, Sire, y porter le flambeau, et nous aider à les éclaircîr d'une manière qui dissipe toutes nos alarmes. » Mais tandis qu'ils parlaient ainsi, l'œil sévère des Czartoryski ôtait jusques à l'attention même qu'on prétait à ces discours. On craignait l'esprit vindicatif de ces princes. Le roi appelait auprès de son trdne ceux qui voulaient parler, et employait tour-à-tour contre eux les reproches et les promesses. Deux constitutions nouvelles, dont on ne peut nier f extrême utilité, furent passées en loi dans ces premières séances. 1^ fut étabK que les diétines de provinces, pour la nomination de leurs députés soit aux diètes, soit aux tribunaux, s'en tiendraient dans la suite à la pluralité des suffrages; que l'unanimité n'y serait plus nécessaire, de sorte que ces diétines ne pourraient plus être rompues , et que les opérations du gouvernement dans ces deux parties ne se trouveraient pas perpétuellement entravées, comme il était arrivé depuis un siècle; en un mott kl cour se croyait déjà certaine du succès de tout ce qu'elle avait r^lu : elle pensait désormais n'avoir pkis qu'à se soustraire au joug des cours voisines, et commençait elle-
|6ff RÉYOLUTJONS DE POLOGNE.
même à solKeiter la sortie des troupes étrangères, par ée^ mémoires remis publiquement à Tanibassadeur russe.
XXXY. Kepnin forme un nouveau parti opposé à la cour.
Mais cet ambassadeur cherchait à se lier avec tous cea\ qui^ dans cette diète, montraient une opposition marquée aux desseins de la cour. H tes complimentait sur leur zèle et leur patriotisme. 11 leur diisait qu'il en avait fait à sa souveraine les rapports les j^us favorables. Il leur promettait la pto* tection de cette princesse. Il les excitait à parier de nouveau, en ïes assurant qu'ils seraient soutenus dans la diète par ceux mêmes sur lesquels ils se figuraient devoir le moins compter. Il cessait d'appeler séditieux ceux qui avaient refusé de souscrire aux projets de la Russie. L'affaire de la religion paraissait entièrement assoupie. On eût dit qu'il s'était fait tout-à-coup quelque grand changement dans les es* prits. Cet ambassadeur et le ministre de Prusse se présentaient à la Pologne comme les défenseurs de sa liberté. Ils insinuaient dans tous leurs entretiens, que le temps était venu pour la nation de rentrer dans ses droits. Ils recherchaient les amis du prince Radzivill, les partisans de la maison de Saxe^ les femmes qui avaient eu un grand crédit dans l'ancienne cour et qui regrettaient de s*en voir, déchues cette foule enfin de subalternes émissaires du comte Brulh^ que ce ministre employait, pour les désavouer dans l'occasion, et qui, habitués à traiter dans de sourdes intrigues avec la nation polonaise , en connaissaient les faibles et les passions, et savaient employer jusqu'à ses vertus à l'égarer et à la corrompre. Ils recherchaient les ennemis personnels du roi , qu'il avait crus trop affaiblis pour les craindre.
LIVBE VII. 167
. XXXVI. Caracth^e de Podoski et ses projets contre le roi.
Il y avait alors à Varsovie ud ecclésiastique nommé Podoski, venu dans cette ville avec le dessein hautement annoncé de favoriser, malgré son état, la cause des dissidents, et qui joignait à de justes ressentiments contre le roi, des talents fort redoutables, et un genre d*esprit fort dangereux. Dès qu*il se livrait au sentiment de l'espérance , c'était avec une impétuo^té qui Pentraînait. Dans les choses qu'il désirait, tout ce qui était possible lui paraissait certain ; s'il entreprenait une affaire, il en parlait comme si elle eût été finie* Les revers inopinés n'avaient rien qui l'étonnât. Son imagination fertile en ressources, soutenait son espérance et son courage; et pendant les temps les plus fâcheux, un goût naturel pour la paresse lui tenait lieu de cette patience si né* cessaire dans les grandes affaires. On l'avait vu tour à tour, ou le plus entreprenant ou le plus indolent des hommes, s'avançant à la plus grande fortune sans aucune espèce d'ambition personnelle ; et souvent mêlé dans les plus grandes intrigues de la cour et de la république, n'aimant que la société la plus familière et les douceurs de la vie privée. Destiné à l'église dès ses premières années, ses mœurs peu ecclésiastiques, son abandon à la mollesse, sa passion pour les chevaux, et surtout pour les plaisirs de la table, irritèrent ses parents. lis espérèrent qu'en lui refusant tout, le besoin le ramènerait à leurs vues. Mais il trouva des ressources, et Je suis forcé d'entrer dans ces détails, il trouva, dis-je, des ressources dans la passion qu'avait conçue pour lui une jeune luthérienne, veuve d'un riche négociant. Le principal commerce de cette femme consistait à fournir la table du roi et celle du comte Brulh de tout ce que les pays étrangers out
168 BÉVOLUtrONS DE POLOGNE.
de mets les plus exquis ; et ce jeune abbé, au sein de la plus voluptueuse indolence, riche par la fortune de sa matbresse, dans un loisir qui lui permettait de légères études que la facilité de son génie lui rendait proûtables, rencontra encore dans cette même maison si favorable à tous ses penchants, les espérances de la fortune : la société qui s*y rassemblait était composée des domestiques favoris du premier ministre^ Ils parlèrent à leur maître da jeune abbé Podoski, Toracle de leur société. Ce ministre, sur leur témoignage, l'employa d'abord à concilier des différends qui s'étaient élevés entre la magistrature et la bourgeoisie de Dântzick. Podoski, que le désœuvrement plongeait dans l'indolence, dès qu'il se chargeait de quelque entreprise, devenait laborieux et infati*» gable. Il montra dans cette première affaire des talents et une activité, dont le premier ministre saxon chercha dès lors à tirer parti. On le fit chancelier des jeunes princes, et bientôt l'élection du prince Charles au duché de Kourlande lui offrit une nouvelle oecasion de travail et d'avancement. Ce fut dans cette affaire qu'il commença à développer cet esprit d'expédients et de ressources qu'aucune difficulté n'étonnait, capable d'arriver à ses fins à travers mille obstacles; genre d'esprit qui a peut-être des dangers plus grands que ses avantages, et qui, à force de chercher sans cesse quelque nouveau faux -fuyant, risque trop souvent de s'en« gager dans un labyrinthe de difficultés insurmontables, qui n'ont plus de retour ni d'issue. Tel fut en effet le succès même de l'élection du prince Charles au duché de Kouriande. Podoski en fut cependant récompensé par la charge de référendaire ecclésiastique de la couronne, une riche abbaye et le cordon de l'ordre de Pologne. Il devint le confident et le favori du duc Charles. Aussi, dès le commencement de l'iu** terrègue , fut-il le premier à manifester son attachement pour la maison de Saxe. Non-seulement la fertilité de son
LIVBE Vit. Îl6d
imagination à ptroposer sans cesse de nouveaux moyens, et son activité dans leur exécution, irritèrent contre lui tout le parti russe ; mais les sarcasmes que la franchise et la ga!té lui arrachaient sans cesse, le rendirent personnellement odieux à Poniatowski, toujours sérieux, dissimulé, et que d6 vives plaisanteries blessaient profondément. Celui-ci, après avoir fait beaucoup de tentatives pourie gagner, essaya de Tintimider. Rien ne réussit. Podoski^e montra jusqu'au dernier moment le partisan le plus zélé des princes saxons, et même, quand tout paraissait perdu, il courut à Dresde pour relever leur courage. Il vola à Vienne pour solliciter des secours en leur faveur, et revint en Pologne, persuadé que les succès du parti qui triomphait ne seraient pas de longue durée. Le roi, dès les premiers jours de son règne, lui fit sentir toute sa haine; il laissa un frère atnéde ce référendaire s'emparer de la plus grande partie de leur héritage commun. Podoskî s'était alors retiré dans une petite terre qui lui restait près de Varsovie, fuyant la cour oùll était si mal venu, se livrant à son goût naturel pour la paresse, oubliant dans le ' sein de ses premières sociétés toute ambition et toute vengeance. Mais aux approches de cette diète, les partisans de la maison de Saxe l'attirèrent à Varsovie. Le principal objet qu'on y devait agiter, aurait seul suffi pour l'engager à quitter sa solitude. Tolérant par principes et par goût, il n'avait jamais perdu une occasion de manifester cette façon de penser. ]\i le temps, ni les affaires, ni les dignités ecclésiatiques, rien n'avait rompu ses liaisons avec cette veuve protestante, à qui il avait dû le bonheur de sa première jeunesse. Pendant leur vie entière, tout fut commun entre eux, amis, société, fortune ; et quand depuis on a vu cette marchande unique maîtresse dans le palais primatial, comme autrefois il avait été l'unique maître dans le magasin qu'elle avait eu, on a formé beaucoup de conjectures sur la nature de
leur union. On a prétendu qu'ils Pavaient secrètement consacrée par un mariage, et que dans les premiers temps de leur connaissance, cet abbé, oubliant que son état lui en faisait un crime dans la religion qu'il suivait^ avait cédé à la religion de cette femme, qui pour elle en faisait un devoir. A son retour à Varsovie, conduit chez Fambassadeur russe, il applaudit à la protection que cette cour accordait aux dissidents ; il promet d'en seconder le projet avec tout le zèle de la persuasion. Il est bientôt admis dans tous les secrets de cette ambassade. Il apprend que Poniatowski, avant même de monter sur le trône, avait déjà perdu la faveur de rimpératrice. Il apprend le fatal secret de cette élection, faite à Tinstant même où l'impératrice venait d'abandonner Poniatowski. Il conçoit aussitôt l'espérance de le renverser du trône. Repnin ne tarda pas à lui abandonner presquue entièrement la conduite des affaires. Il lui laissait même le soin de composer des journaux de la diète, qu'il envoyait ensuite en Russie ; et la haine inspirait à Podoski dans ce travail mille moyens d'irriter encore l'impératrice contre les deux maisons dominantes. Devenu ainsi l'agent le plus actif de l'ambassadeur russe, il parvint d'abord à former des liaisons entre cet ambassadeur et les citoyens les plus vertueux. £n vain ou voulut les effrayer sur le danger de ces liaisons, et leur représenter que tous ceux qui s'étaient attachés à cette puissance étaient devenus tôt ou tard le jouet de sa perGdie ; ils répondirent qu'il s'agissait de recouvrer la liberté perdue, de renverser l'ouvrage d'une maison odieuse; et quelles que fussent les intentions de la Russie, qu'il fallait toujours en ce point proGter des secours qu'elle offrait; que c'était un remède violent contre un mal désespéré : qu'il fallait briser le joug imposé par la tyrannie d'une seule famille, et remettre à des conjonctures plus heureuses le soin de rétablir uu gouverncuncnt plus
LIVBB TII. 171
sage. On vît done a?ec étonnement les concitoyens les plus eonsidérés se liguer avec les vrais ennemis de la république; et Tévéque de Krakovie lui-inéme parut un moment se rapprocher de Fambassadeur russe.
XXXYII. Xe roi, étonné de la contradiction quHl éprouve,
s'évanouit sur sontr&ne.
Le roi^ qui ignorait encore ces mouvements, ou qui les dédaignait, se fiant sur la prépondérance qu'il avait eue jusqu'alors dans la diète, tenta de faire passer en loi le projet qui devait soumettre pour jamais à la pluralité des suffrages Taugmentation des armées et la levéedes impôts. Quelques intrigues particulières lui avaient persuadé que, s'il parvenait à établir ainsi la pluralité des suffrages, il rendrait aisément sa eouronne héréditaire; que Thérédité assurée, il épouserait une archiduchesse, et qu'avec unealliance si illustre, il augnoenterait encore beaucoup son autorité. Tout l'édiOce de son ambition s'élevait sur cette base. Ce projet ayant été présenté au nom du mimstère, le roi, jusqu'alors maître de la diète, fut étonné des contradictions violentes qu*éprouva aussitôt cette proposition. La foule des spectateurs l'accueillit avee les clameurs de l'indignation ; et parmi les nonces même, quelques-uns de ceux qui lui avaient paru le plus dévoués, se montrèrent d'autant plus ouvertement ses adversaires, qu'ils avaient à regagner la confiance du nouveau parti auxquel ils se donnaient. Cette diète qu'il avait lui-même composée de gens séduits, intimidés ou mercenaires; lui parut se tourner maintenant où Tîntrigue, l'argent et la puissance la faisaient tourner. Cette opposition inattendue lui fit voir tout à coup l'incertitude de ses vastes desseins. Tant de chimères renversées ne lui laissèrent plus
112 BEVOLUTIOJHS DE COLOGNE.
que ridée de sa faiblesse ; au milieu de la séance, il s'évanouit sur son trône. Son indisposition dura quelques jours, pendant lesquels ils se plaignait amèrement à ceux qu'il admettait auprès de lui. « Il était bien malheureux, disait-il, qu*on n'eût pas en lui la confiance qu'il méritait » . Il leur montrait du regret d'avoir souhaité la couronne ; il n e songeait qu'avec douleur qu'il avaiit perdu pour jamais le repos de la vie privée : le joug qu'il s'était imposé lui était, disaitil, insupportable.