LIVRE XI
Les Russes n'avaient dans cette grande capitale que d'obscurs émissaires ; ils n'avaient point tenté d'y former un parti sous les yeux mêmes du gouvernement; et les Grecs, s'y croyant menacés plus que partout ailleurs, sentant qu'ils avaient également à redouter la défiance ou le ressentiment des Turks, s'apprêtaient la plupart à s'évader, les uns pour se réfugier dans quelques asiles inaccessibles, les autres sur la flotte ou dans le camp des Russes, n'envisageant plus de sûreté que parmi leurs libérateurs. Partout ailleurs les mêmes espérances et les mêmes craintes étaient plus ou moins vives , suivant la différente position des lieux. Un grand nombre étaient parvenus à conserver leurs armes ; et sur la nouvelle du désarmement général, beaucoup de navires étrangers , attirés par l'espoir du gain , sans autre vue que celle des spéculations du commerce, s'étaient aussitôt chargés de toute espèce d'armes, et en avaient reporté dans toute la Grèce. Les navigateurs qui passaient à la hauteur de Coron, instruits que les Russes avaient entrepris le siège de cette forteresse, n'entendant le bruit d'aucune artillerie, ne voyant aucune fumée, ne soupçonnant point la manière étrange dont le siège et la défense étaient également conduits , croyaient cette place déjà prise , et répandaient cette fausse nouvelle dans tous les ports. Trompée par leurs récits, la ville de Missolonghi , située en face du Péloponèse, sur la côte opposée du golfe de Lépante , n'attendit plus rien pour se soulever. Il n'y avait de Turks dans cette ville que quatre familles et les officiers du gouvernement . Le primat les avertit de leur péril , et leur conseilla de se réfugier dans quelque autre lieu mieux défendu. Après leur retraite, il fit armer ses concitoyens , environner la ville d'un fossé, s'empara des petites îles voisines, et envoya demander au comte Théodore , pour la défense du golfe de Lépante et du port de Missolonghi , un seul vaisseau que les
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Grecs se chargeraient d'armer eux-mêmes. L'infime bourgade à laquelle son nom antique de Corinthe donne encore quelque lustre n'attendait , pour suivre cet exemple , que l'apparition de quelques vaisseaux russes sur l'un ou l'autre des deux golfes qui l'environnent. Son primat se tenait prêt à rassembler les habitants de son district , pour s'emparer du déOlé et couper tout secours que les Turks auraient voulu porter dans la presqu'île. Cette apparition de quelques vaisseaux russes était aussi le signal auquel les Athéniens avaient promis de se soulever. Car Athènes , réduite à quinze mille habitants , subsiste encore avec quelques vestiges de son ancienne magnificence. Quelques colonnes de ce temple de Minerve bâti par Périclès sur la hauteur que cette ville environne, y sont encore debout ; et leur éclat aperçu de loin, sur les mers qui baignent l'Attique , annonce encore ce que fut autrefois Athènes. Le temple de Thésée, son fondateur, n'a souffert aucune injure des temps. Le théâtre où se représentaient les chefs-d'œuvre d'Eschyle, de Sophocle, d'Euripide, de Ménandre, n'est pas totalement détruit. Le nom même de Démosthènes vit encore dans un beau monument que les ravages des ans et des guerres ont respecté tout entier. Les Athéniens , dans leur barbarie, sont encore plus spirituels et plus polis que les autres Grecs ; leur langue est plus voisine de celle que parlaient leurs ancêtres ; toujours curieux , toujours discoureurs et nouvellistes, fins dans le commerce, adroits dans toutes leurs occupations, avisés dans leurs affaires publiques, habiles à se ménager la protection de ceux qui dominent dans le sérail, et à se garantir par cette faveur de la tyrannie de leurs gouverneurs particuliers. Les Turks même qui habitent parmi eux ont des mœurs plus douces que les autres Turks. Mais ce peuple , toujours avide de nouveautés , toujours inquiet et turbulent, qui s'était soulevé il y avait alors quinze ans, pour