LIVRE XI
niée, à cause de la quantité de roseaux qui l'environnent. Elle conserve encore ce rapport avec la signification grecque de son nom, et c'est le seul vestige qui lui reste de son antiquité. Papaz-Ogli s'y rendait quelquefois secrètement, et parvint à y conférer avec le proëstos de ce canton, Benaki, le plus riche de Grecs du Péloponèse, ce vieillard souple et artificieux qui avait inspiré au pacha une aveugle confiance; à qui son crédit parmi les Manïntes, dont il descendait par sa mère, donnait une grande considération parmi les Turks, et à qui son crédit parmi les Turks donnait une grande autorité parmi les chefs de sa nation. Ses richesses le mettaient au-dessus d'un vil intérêt, et le zèle de la reirgion n'était pas un mobile qui pût le faire agir. Mais parvenu à ce haut degré de fortune , de considération et d'autorité, il se ftatta qu'en affranchissant le Péloponèse du joug ottoman , il en deviendait, sous la protection de la tzarine > le véritable chef et peut-être le souverain . Cette ambition lui fit prêter l'oreille aux discours insidieux de Papaz-Ogli.
Ce fut donc avec ce proëstos que Papaz-Ogli prit* à l'insu des Maïnotes et au mépris de leurs avertissements, les plus, intimes liaisons. Tous deux cherchant à s'engager mutuellement dans cette entreprise , l'un , pour attirer un grand nombre de Russes, promettait le soulèvement d'une grande multitude de Grecs; l'autre, pour faire soulever une multitude de Grecs, promettait d'immenses secours de la Russie. Il y eut à Calamata, dans cetteespèee de citadelle où habitait Benaki , une assemblée peu nombreuse de primats et d'évêques. Il s'y rendit aussi quelques Maïnotes parents et amis de Benaki. On y signa l'engagement de faire soulever cent mille Grecs aussitôt qu'on leur apporterait des armes , et que les vaisseaux russes paraîtraient sur la côte. On contrefit au bas de ces écrits la signature des principaux chefs du Maina. Ces deux hommes , qui se regardaient déjà comme
les maîtres de la presqu'île , et cette assemblée peu nombreuse qui se flattait d'en devenir le sénat, ne regardaient plus les chefs des Maïnotes que comme des hommes dangereux, dont il était à souhaiter qu'on piît employer les forces, mais qu'il fallait d'avance songer à subjuguer.
Papaz-Ogli, revenu du Péloponèse à ïrieste , y recueillit toutes les relations de ses émissaires dans les autres parties de la Grèce. La plupart de ceux qu'il avait employés, étaient des Grecs sujets de Venise. Leurs trames avaient été nouées avec plus de légèreté encore , soit qu'ils eussent craint de tomber entre les mains des Turks en s'avançant dans l'intérieur du pays , soit par d'autres défauts qui se trouvent assez communément dans les agents subalternes de conjurations ; dont les uns agissant par enthousiasme , supposent trop aisément leurs sentiments dans ceux avec lesquels ils confèrent, dont les autres, pour augmenter le prétendu mérite de leurs services , et pour inspirer une plus grande confiance à leurs chefs , exagèrent à dessein leurs rapports ; dont quelques-uns enfin, à la faveur du profond mystère qui couvre nécessairement ces intrigues, détournent à leur profit personnel les sommes qui leur sont confiées. Papaz- Ogli fit passer de Trieste toutes ces souscriptions fausses et vraies , et toutes ces relations à la cour de Russie.