TOME I. I
fl logeait, d^ tenait des réunions de savants et d'écrÎTains. Aussi, lorsqu'il fut â la cour de Suède, entretint-il une correspondance active avec ses anciens commensaux. De plus, il savait faire valoir auprès de sa souveraine les oeuvres et la personne des lettrés français. Ménage et Costar étaient parmi ceux-là. Ménage avait une réputation presque universelle de savant et d'émdit, grâce à ses Origines de la langue française. Pierre Costar passait pour un écrivain de haut mérite, et les beaux-esprits de l'hôtel de Rambouillet le comparaient à Balzac et à Voiture et vantaient ses moindres productions.
Cependant Christine avait abdiqué la couronne en 1654 et s^était retirée à Rome. Là, prise d'ennui, elle profita de sa liberté pour venir en France (i656). Bourdelot l'accompagna. Le séjour de la reine fut court cette fois; Tannée suivante, elle revint, mais, sur Finvitation de Mazarin, elle dut s'arrêter â Fontainebleau. Elle s'installa dans le château, en attendant l'autorisation de se rendre à Paris. C'est pendant ce séjour qu'elle fit tuer, le 10 novembre lôSy, son grand écuyer, Monaldeschi, qu'elle accusait de trahison. La nouvelle de ce meurtre fut mal accueillie à la cour de France et l'invitation de venir à Paris fut différée (i).
Dix jours après ce tragique événement Bourdelot écrivit à Ménage pour lui dire combien la reine Christine avait goûté son dernier ouvrage, sans doute les Poemata^ publiés en 16 56. Puis, parlant du meurtre de Monaldeschi en termes singuliers, il demanda à Ménage son avis sur cette sanglante exécution, ce qui montre combien Christine craignait d'être désapprouvée. On sait que la disgrâce de la reine de Suède dura peu; Christine obtint la permission de venir à Paris; elle arriva le 24 février i658 et fut logée au Louvre, dans l'appartement du cardinal Mazarin.
Monsieur,
Nostre voyage à Paris se diffère, mais je ne puis différer à vous doner avis de la bonne réception que la Reine de Suède a faitte à vostre livre. Elle, qui n'a pas acoustumé d'admirer beaucoup de choses, ne s'est peu tenir de dire qu'elle n'a jamais veupersone avec une si grande variété de doctrine, qui
(i) Cf. les Mémoires de Mademoiselle de Montpensier et de Madame de Motteville»
PIERRE AlICHON, X>IT I-'ABBÉ ,BOURDELOT 3
çscr^ye.dô .touttçs matières (exactement et délicattemeiu. lE^Ue a receu la lettre .et les oeuvres de M. Costar. PUe leut la lettre ,en présence de M. Gilbert et demoy. Il y a des endroits fort délicats et très bien escris. M. de Gillebert(i), entre les mains de qui elle fut mise, y doit avoir fait réponse, car il n'apartient qu'à un autheur célèbre d'entreprendre de répondre à un autheur d'un mérite si sublime. Sa Majesté a souvent entre les mains les livres de M. Costar, et, en vérité, il a toutte l'éloquence et le tour galand de Balzac et de Voiture. Il a peut estre plus de doctrine. Cest un jugement que je laisse aux doctes, sur tout à vous, qui estes le maistre des doctes et le dictateur des gens de lettres. Vous estes l'une des curiosités qui attire la Reine à Paris, mais j'ay peur qu'un malheur arivé d'une trahison punie ne nous retarde. Si tant estoit, vous fériés bien un tour à Fontainebleau. Après que le Roy y sera venu, il n'y aura rien à craindre, car Régis ad exemplum totus componitur orbis. Je voudrois bien vous avoir entretenu sur toutte l'avanture du Monaldeschi, sur ce qui s'en est dit, mais sur tout sur ce que vous en dittes. Vous estes omniscive. jurisconsulte, historien, politique. Mandés moy quelques nouvelles de Madame la Marquise d'Orvilers et asseurés M^ et M® la présidente Amelot (2) de mes obéissances. C'est une persone toutte à vous qui vous en prie. J'espère que l'aiFaire que vous sçavés et où vous avés fait des merveilles se terminera à Fontainebleau. Témoignés bien ma gratitude à l'homme de la rue de l'Éperon et asseurés noz amys de mes services. J'ay receu du préadamite de grands baisemains pour M" Launay et Bouillaud f3) et pour vous. Je croy qu'on l'aura à Paris, où il, désire venir ardemment,
(i) Gabriel Gilbert, poète dramatique, né vers*i6io, mort vers 1680, était secrétaire des commandements de Christine de Suède. Il fit une Rodogune, comme Corneille, et, avant Racine, une Phèdre, sous ce titre bizarre : Hippolyte, ou le garçon insensible.
(2) Charles Amelot, seigneur de Gournay, président au Grand Conseil, né en 1620, mort en 1671.
(3j Probablement Ismaei Boulliau, le célèbre astronome.
comme tout fidelle chrestien doibt faire. Il baise aussi les mains à M. Falmonet (?). Rendes luy tous ses bons ofi&ces, comme aussi à M" de la Motte le Vayer père et fils (i), les véritables images de la candeur. Adieu, c'est
A Fontainebleau, ce 20 novembre 1657, A Monsieur, Monsieur Pabé Ménage, demeurant au cloistre nostre Dame près du puis, à Paris.
Bôurdelot quitta le service de Christine et revint à Paris, où il recommença ses réunions littéraires. Il mourut dans cette ville le 9 février i685, à rage de soixante-quinze ans.
(i) François de la Mothe- Le- Vayer, écrivain et pliilosopbe, membre de l'Académie française, né en i588, mort en 1672. — Il n'eut qu'un fils, l'abbé Le Vayer, auteur d'une traduction de Florns, mort en 1664. C'est à cet abbé que Boileau dédia sa IV« satire.