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DU PRINCE DE DOMBES EN HONGRIE

Le prince de Dombes doit compter que de cette premiÔFe campagne dépend sa réputation et qu'il y va du tout pour lui.

Le prince de Dombes sera dans un incognito parfait, sous le nom du marquis de Chalamont, dès qu'il aura passé \% Rhein.

Il partira d'icy en poste dans une berline à quatre places, qui seront occupées par luy, M"" le comte d'Estrades, M' le chevalier d'Estampes, son premier gentilhomme de la chambre et gouverneur, et M"" de Malezieu comme capitaine des gardes.

II fera le plus de diligence qu'il sera possible, sans s'exposer pourtant aux mauvaises avantures inutilles.

Il ne séjournera point en chemin jusqu'à Strasbourg.

(i) Fils de Joseph I», «aquelil succéda en 171 1.

(a) Mtne^Thérèst naquit le |3 mai 17 17.

(3) Cf. Mémoires de Saint-Simon, t. XIII, p. 292.

Il prendra la route de Metz pour éviter le passage de Nancy où M' le duc de Lorraine (i) le pouroit arester et où l'on pouroit tomber dans des embaras considérables par rapport au cérémoniaL A Metz il fera bien des honnestetés à M. de Cely (a), l'intendant, qui est un homme de naissance,, fort de mes amis. Il le remerciera de ce qu'il m'avoit offert sa maison pour luy et luy dira qu'il Tauroit volontiers accep* tée siM^ le comte de Saillans (3) ne Tavoit déjà retenu deux jours avant que j'eusse receu sa lettre. Il logera donc chez M' le comte de Saillans, qui est le gouverneur, et aussi extrêmement de mes amis. Si par hazard M' l'evesque de Metz (4) le venoit voir, mon fils se souviendra qu'il est duc et pair pour luy faire les traitemens convenables à sa dignité. Comme mon fils ne séjournera point et qu'il faudra le lendemain repartir de bonne heure, il ne doit point songer à rendre de visites. Si l'on tire du canoa, il faudra donner de quoy boire aux canoniers ; si la garnison étoit sous les armes^ il faudroit ralentir le train et passer au petit pas devant les troupes, ayant bien de l'attention â saluer à droit et à gauche les. officiers ; et, si les tambours viennent demander de quoy boire, il faudra leur donner honnestement. Sinon, en cas qu'il n'y eut qu'une garde, il faudra seulement donner aux tambours de la garde. Si M"^ le comte de Saillans demande l'ordre , il faut luy faire quelqu'honesteté, mais ne point faire de difficulté de le luy donner. S'il y a des harangues, on les reçoit debout, sans faire mine d'aller au devant ni de recon-

(i) Léopold, duc de Lorraine, de 1690 à 1729.

(2] Lonis-Achille-Âuguste de Harlay, comte de Celi, conseiller au Parlement, intendant de Metz depuis 171 5, mort le 27 décembre 1739 à 61 ans.

{3) Le comte de Saillant, lieutenant-général, était gouverneur de Metz depuis 17 12. (Cf. Saint-Simon, t. IX, p. 375.) Il mourut en 1723. c C'était, dît Saint-Simon (t.XlX, p. i32), un homme de qualité, fort brave et fort honnête homme, mais court à l'excès, que Harlay, intendant de Metz, avoit désolé tant qu'il y fut, et qui, pour s'en divertir, l'avoit fait tomber dans les panneaux les plus ridicules. »

(4) Henri-Charles du Cambout, duc de Coislin, né en i663, évêque de Metz an 1697, membre de l'Acad/émie française en 171 1, mort en 1732.

duire ; et si Ton fait des présents, il faut faire donner de quoy boire aux valets de ville qui les auront apportés. Il faudra laisser les dits présents dans la maison de M'^ de Saillans, et en partant faire donner quelques pistoles aux bas domestiques qui se seront le plus tourmenté pour Tappartement. Il faut, là comme partout, une grande attention à faire des honnestetés et des remerciments et à louer les gens, car cela fait aimer, et c'est une chose qu'il faut continuellement avoir en vue.

A moins que les équipages ne contraignent, il ne séjournera que deux jours à Strasbourg, pour voir la place, et il priera M' le comte du Bourg (i) de faire prendre les armes au régiment de Castella pour le passer en revue et pour se mettre en estât de m'en rendre compte. Le s' de Bettens, qui le commande, est un officier de distinction et que je considère particulièrement. Mon fils se fera nommer les capitaines et les gracieusera en les exhortant à continuer à se bien attacher à l'entretien de leurs compagnies. Il se gardera de parler devant eux de la différence qu'il trouvera de ce régiment à celuy des gardes. Mon fils logera chés M*" le comte du Bourg; il est fort de mes amis et commandant général dans la province. Il faudra en user en cette ville comme je l'ay détaillé dans l'article de Metz, sur toutes les choses qui s'y trouveront communes.

M' le comte du Bourg poura que je crois prêter des chevaux pour les revues et pour la visite de la place qui est très belle et très curieuse. Mon fils demandera aussi à voir les carabiniers à cheval, tant pour s'en donner une notion que pour dire que, sachant comme je les aime, il seroit ravi de m'en donner des nouvelles : il leur fera par là un fort grand plaisir et il les mortifieroit fort s'il ne les voyoit pas.

(0 Léonore-Marie Du Maine, comte da Bonrg, né en i655, lieutenant général en 1702, commandant en chef en Alsace en 17 10, maréchal de France en 1734, mort en 1739.

Comme général des suisses il doit avoir à sa garde une compagnie suisse et le premier jour le drapeau blanc; cette garde fait honneur à la nation et est indépendenipqient de la garde françoise, qu'il doit avoir par son rang. Comme tout ce voyage est fait pour s'instruire et qu'il n'a pas encore beaucoup vu, il faut beaucoup questionner, ne point trouver mauvais qu'on luy fasse faire des remarques et écouter ce .qu'on luy dira.

Il doit sçavoir qu'il y a à Strasbourg beaucoup de gens de considération et que les chanoines sont des plus illustres maisons.

Il faut avoir bien de l'attention à ne point badiner devant le monde.

Il poura questionner fort librement M' le comte du Bourg, qui est l'homme du monde le plus poli et fort de mes amis.

Il faudra donner de quoy boire aux trompettes des carabiniers, ainsi qu'aux tambours suisses et aux canoniers.

En partant de Strasbourg il prendra le nom de marquis de Chalamont, de l'autre côté du Rhin, et il ne doit plus estre question d'cstre traité ni de Monseigneur ni d'Altesse ; cela n'oblige pourtant pas à appeller les Princes autrement que Monsieur.

Il donnera la porte, le fauteuil et les h^ni^s places indifférament à tous ceux qui le viendront voir, et, se regardant comme un particulier, il ne sçauroit estre trop poli avec tout le monde, ni trop attentif à plaire ; c'est mesme le moyen d'estre plus considéré.

De Strasbourg il ira à Munich voir l'électeur de Bavière (i), de qui (quoyque incognito) il recevra bien des honnestetés ; et il faudra me mander bien exactement tout ce qui s'y sera passé.

(I) Maximilien-Emmanuel, électeur de Bavière de 1679 à 1736, avait été le fidèle allié de Louis XTV.

tl logera, luy deuxîesme, chez M' le marquis de Satimery (i), envoyé du Roy, qui est fort de mes amis, et il se conduira seioii ses avis, concertés avec M' le comte d'Estrades. Dans tous ces endroits je recommande bien de la politesse et de Pattention.

Si mon fils voit le Prince Electoral (2), il luy témoignera la joye qu'il a de faire sa première campagne en mesme lieu que luy et qu'il taschera d'y mériter son estimé et son amitié. Deux jours de séjour à Munich suffiront ; le plus embarasseroit tout le monde.

En partant de Munich, après bien des remerciments à M' le marquis de Saumery et des excuses de l'embaras qu'on luy aura causé, et après avoir fait sous main quelque libéralité à ses domestiques, il faudra (que je crois) aller reprendre le Danube à Passau et le continuer jusqu'à Vienne, ayant pris soin à l'avance de faire avertir le s' de Bombelles du jour de l'arrivée, afin qu'il se trouve sur le port à l'heure du débarquement et qu'il conduise à la maison qu'il aura retenue.

Quand on y sera, il faudra le questionner infiniment sur tout ce qu'il y aura à faire et sur les manières de Vienne. Comme le séjour qu'il y aura fait le rendra plus propre qu'un autre à envoyer de costé et d'autre et à moyenner ce que l'on voudra, ce sera luy qu'il faudra mettre à cet usage.

La première visite que je crois qu'il faudra faife sera celle du prince Eugène. Mon fils luy témoignera la forte envie qu'il a de lui plaire et qu'il fera tous ses efforts pour mériter son estime. Il le priera de ne le point ménager dans le cours de la campagne et il luy témoignera qu'il ne sçauroit luy faire plus de plaisir que de Thonnorer de ses ordres et de aes conseils.

(i) Petit-neveu de Colbert, envoyé en Bavière dès 17 14. (Cf. Saint-Simon, t. X, p. 396 «t336J

(2) Charles-Albert, fils de Télectear, qui se rendit célèbre {Aqb tard en revendiqiumt la

couronne impériale contre Marie-Thérèse.

Le Prince Eugène aime fort à être loué ; il a en effet par devers luy un grand nombre d'actions admirables par les succès ; ainsi il faut s'en instruire et le mettre souvent sur ces matières; il est regardé dans TEurope comme un héros, et il faut de l'attention > pour ne guerres perdre d'occasions de le louer dans tous les temps qu'on sera devant luy et mêsme dans les compagnies, parce que cela revient toujours et que cela flate beaucoup. Il est très essentiel d'avoir les bonnes grâces des gens auxquels on a affaire.

Mon fils ne verra point l'Empereur chés luy, mais bien l'impératrice Amélie, qui est très polie et sa tante à la mode de Bretagne. Il ne la verra point en cérémonie et il se conduira sur cela comme M"* le comte Du Luc l'a marqué dans son mémoire (i) et selon les avis de M"" du Bourg, qui est l'homme du Roy à Vienne et qui sera pour tout cela d'un grand secours,

(i) Le mémoire du comte du Luc, complémentaire des instructions du duc du Maine, contient des détails intéressants. Le comt^est persuadé que le Prince Eugène recevra volontiers le prince de Dombes dans le nombre de ses adjudants généraux : il recommande au jeune prince de suivre l'exemple du prince de Portugal. « Ce jeune prince, conduit par < sa seule teste, arriva à l'armée avec une très petite suitte, estant parti de Paris en poste. Le Prince Eugène Ta logé et monté pendant la campagne dernière, mais, pour la prochaine, il met sur pied une maison sortable en sorte que je crois qu'il mangera chez luy et quelquefois chez le général ou chez les autres gens caractérisés. » Voici maintenant le passage relatif à la conduite que doit tenir le prince à l'égard de l'Empereur et des Impératrices :

« Monseigneur le duc du Mayne m'a fait l'honneur de me dire que le Prince ne sera que peu de jours à Vienne et qu'il y gardera un parfait incognito, mais il importe qu'il connoisse au moins la figure de l'Empereur, des Impératrices et archiduchesses. Il seroit même singulier qu'il ne vist pas l'Impératrice Amélie qui luy appartient de si près. On pourra se concerter avec le comte Joseph de Paar, grand-maître de la maison d'Amélie^ et le comte de Salm, son grand écuyer, qui sçauront les intentions de l'Impératrice; ils sont l'un et l'autre mes amis particuliers.

« A l'égard de l'Empereur et de l'Impératrice régnante il ne sera guères possible à nostre Prince de les voir à son aise qu'en se meslant dans la foule lorsqu'ils dinent en public, car il n'est point question en ce pays là de Co.ur ni d'aucun amusement. Ce ne seroit pas contentement de les voir passer, allant à la chapelle, où ils se mettent dans une tribune d'où ils ne paroissent guères. II est certains jours que l'Empereur descend pour se mettre dans sa courtine où les seuls ambassadeurs le voient parce qu'ils sont vis-à-vis de luy. Je m'imagine que ce prince se fera un plaisir de gracieuser en passant Monseigneur le prince

5o REVUE DES DOCUMENTS HISTORIQUES

Je ne crois pas qu'on tienne de grands discours à mon fils, mais il faut qu'il ait attention à y répondre bien poliment et qu'il s'informe des titres qu'il faut donner en parlant à PEmpereur et aux Impératrices.

Je ne crois pas qu'on luy parle de nostre grande affaire (i), mais si l'impératrice Amélie luy en parloit (comme nièce de Madame la Princesse) il faudroit répondre modérément, que tout ce qui désunit les familles est bien désagréable, et néaninoins marquer beaucoup de confiance sur le succès.

Il est vraysemblable que tous les François qui sont à Vienne le viendront voir, quand ils le sçauront arrivé; il faudra les recevoir avec politesse et leur marquer qu'on leur sçait gré de leur empressement. Entr'autres il faudra gracieuser M' le marquis de Villette (2), qui est parent de Madame de Maintenon et fils d'une de mes meilleures amies. Il poura estre aussi de quelque secours.

Je voudrois qu'on restât à Vienne le moins qu'on pourra; M' le comte d'Estrades en décidera, ainsi que du genre de

de Dombes, quoyque l'Empereur soit naturellement très silentleux. Il n'en seroit pas de même de l'Impératrice régnante,'si elle n'estoit nécessitée de garder la gravité espagnole-

« A l'esgard de la Cour, nostre prince pourra la connoitre en gros s'il veut bien aller aux assemblées où hommes et femmes se trouvent. On y joue petit jeu ou gros jeu, comme on veut, ou bien l'on passe d'une chambre à l'autre, où l'on s'amuse jusqu'à onze heures du soir que chacun se retire. Le marquis de Villette sera très propre pour nommer hommes et femmes, en sorte qu'en peu de jours nostre prince connoitra les noms et les figures des gens de la première condition, car à Vienne ce qu'on appelle la haute noblesse ne souffre pas que la petite se mesle avec elle, et cela est si régulièrement observé qu'on est certain de ne trouver dans les assemblées que des gens de même ordre. Les femmes de qualité ne sont point belles, plusieurs sont peu polies : la plupart des jeunes hommes le sont infiniment moins et il seroit dangereux de plaisanter ou jouer des mains avec eux. Beaucoup de politesse, peu de paroles et gracieuses, c'est principalement à quoy je croy qu*il faut avoir attention.

« On n'entend point parler en ce pays-là de certaines licences que les femmes se donnent ailleurs. Il peut y avoir des intrigues, je n'en doute pas même, mais cela est si secret qu'à peine les amis les plus particuliers s'en apperçoivent. »

(i) Allusion aux luttes du duc du Maine contre le Régent, qui dépouilla, le iw juillet 1717» le fils légitimé de Louis XIV du droit de succéder au trône et de la qualité de prince du sang.

(2) C'est ce marquas de Villette qui fut tué devant Belgrade le 4 août 1717.

VOYAGE DU PRINCE DE DOMBES 5l

vie qu'il y faudra mener pour les repas et pour le reste, c'est-à-dire pour les visites qu'il conviendra d'y faire.

En partant de Vienne il faudra se rendre à l'armée et c'est là, comme Ton dit, qu'il faudra faire la guerre à l'œil, commençant dès le jour mesme de Parrivée par aller chés M' le Prince Eugène.

Je ne puis donner de loin que des instructions très générales sur la campagne, estant à M' le comte d'Estrades à diriger le tout, à prendre les partis convenables suivant les diverses conjonctures, et à mon fils à se soumettre de bonne grâce à tout ce qu'il luy dira, puisque je remets toute mon autorité à mon dit sieur le comte d'Estrades. Je ne doute pas qu'on n'envoyé à l'avance un gentilhomme à l'armée pour marquer la maison ou le camp de mon fils. Il faut estre averti qu'outre les gens de sa suite il y a quatre ou cinq personnes qui ont marché séparément qui s'y domicilieront. Tels sont M"" le marquis du Biez, M"* de Preuilly, le fils de M"" le comte d'Estrades (i), le sieur Miqueli, capitaine suisse, un capitaine réformé nomé le sieur du Trévou, recomandé par le marquis de Canilliac (2), et un homme qui a esté major, que M' de Silly (3) avoit présenté.

A l'armée il faut toujours des bottes et au moins un cheval selé à l'écurie.

Les Allemands sont gens sérieux et point accoutumés à railler comme nous; ils n'entendent point raillerie et, n'estant point favorablement prévenus pour les François, il faut se mesurer furieusement avec eux; quand ils voyent parler bas, ils sont disposés à croire (pour peu qu'on les regarde) que l'on se moque d'eux ; il faut donc avoir grande attention à l'éviter.

(i) Louis- Godefroy, né le 19 février 1693, fils aîné du comte d'Estrades. (2] Membre du conseil des affaires étrangères, ami de Dubois. (Cf. Mémoires de Saint- Simon^ t. XII, p. 234, et t. XIII, p. 378.} (3) Conseiller d'état d'épée. (Cf. Saint-Simon, t. XIV, p. 406.)

•Il faut se garder de trop boire, mais, si par hazard on se trouvoit surpris de vin, il faudroit s'aller eniFermer chez soy.

Je n'ay rien à dire sur les actes militaires et sur les actions où il faut se trouver, sinon qu'il faut faire très exactement ce que dira M' le comte d'Estrades et que je n'envoyé mon fils en Hongrie que pour s'attirer de la gloire et pour se faire une bonne réputation.

Comme il ne faut point se ménager dans les aaions, il n'est que bon de se préparer auparavant en bon chrestien à tout événement; on n'en est que plus hardi.

Autant qu'il faut mépriser sa vie dans les occasions, autant faut-il ménager sa santé dans les temps de repos et dans les œuvres de surerogation.

Il faut estre fort vigilant.

Il faut, à moins de maladie, monter à cheval toutes les fois que M' le Prince Eugène y montera, se tenir auprès ou à portée de luy le plus qu'il se poura, sans pourtant Tembarasser.

Mon fils, surtout quand il sera à cheval avec des généraux, doit prendre garde à ne se tenir pas trop avec les jeunes gens françois et à estre toujours attentif à recevoir quelque commission du prince Eugène. Quand il en donnera, il faudra bien écouter, ne point dire qu'on entend quand en effet on n'entend pas, et ne point partir avant qu'on ait achevé de donner la commission. Il faut ensuite s'acquitter de l'ordre bien exactement, rendre bon compte et estre ravy d' estre employé, ne marquant rien tenir au-dessous de soy.

L'exemple du Prince Électoral de Bavière poura guider en de certaines choses sur les occasions où il conviendra de se trouver; il sera bon par toutes voyes deues et permises de tascher d'estre bien avec luy.

Il est fort essentiel, les jours d'affaires, d'estre sur les chevaux qui embarassent le moins, y ayant trop d'autres choses qui doivent occuper pour songer si fort à son cheval.

Je compte que pour M' le comte d'Estrades ou pour mon fils il y aura quatorze chevaux, qu'il faudra fort accoutumer aux mouvemens des troupes, aux tambours, aux salves et aux drapeaux, pour bien s'assurer de leur bouche, qui est la chose la plus essentielle dans une action, puisque de là dépend souvent Thonneur et la vie.

Il faut fort éviter de faire le fanfaron; il ne sied pas de s'applaudir et de se louer soy mesme.

Il ne faut pas faire de difficulté de prendre sa cuirasse quand M' le comte d'Estrades luy dira de la prendre.

Il faut estre très docile aux avis et ne point disputer (principalement devant le monde), non plus que jouer de main et que faire Penfant.

Mon fils ne doit point vivre avec les gens attachés à luy, de manière à exciter entr'eux de la jalousie.

Il ne doit point croire non plus qu'on songe à luy faire de réprimandes ; les avis qu'on luy donnera seront en particulier.

Comme mon fils a le ton fort rude, il doit avoir plus d'attention qu'un autre à ses paroles qui paroistroient aisément des duretés.

Il doit fort respecter M"" le comte d'Estrades et luy sçavoir gré éternellement de l'honnesteté avec laquelle il a bien voulu le suivre.

A la réserve de quelques repas extraordinaires, dont peut estre il peut y avoir quatre ou cinq occasions dans le cours d'une campagne, et que M' le comte d'Estrades ordonnera, je ne veux la table de mon fils que de quinze couverts ; quand il y aura plus de mangeurs l'on fera une petite table, dont la grande prendra soin et dont les gens domiciliés feront les honneurs.

Il faut tascher toujours d'avoir de la compagnie la plus haute hupée qu'il se poura.

Mon fils n'aura aucune autorité sur la dépense de la maison.

Mon fils s'enfermera le moins qu'il sera possible.

L'on ne peut trop se garder de prendre l'habitude de jurer et de dire des ordures, croyant faire par là le bon compagnon et le vieux militaire.

Il faut que la porte de mon fils soit toujours ouverte à M' le comte d'Estrades et à M"" le chevalier d'Estampes.

Je ne puis recommander trop d'attention et de politesse, et mon fils ne peut estre trop en garde contre ses distractions.

Comme il sera dans un pays où Ton n'a que faire de luy, ni directement ni indirectement, il n'y a que ses manières qui puissent l'y faire aimer et considérer.

Il faut aussi estre fort en garde contre les manières et paroles brusques et brutales.

Il faudra que mon fils nous écrive quelquefois, mais que ces lettres soyent de luy, afin que nous puissions juger s'il fait des remarques et si son esprit se forme.

Il ne manquera point à la messe, au moins les festes et dimanches.

Ces sages et curieuses instructions furent écrites en mars ou en avril 171 7. Le prince de Dombes partit aussitôt pour la Hongrie; il fut, grâce à son incognito, reçu, à Vienne, par TEmpereur et par Tlmpératrice ; puis il rejoignit le prince Eugène, qui entreprenait alors le siège de Belgrade. Une armée turque, commandée par le grand vizir, vint au secours de cette place : le prince Eugène, serré entre Belgrade et l'armée ennemie, se trouva dans une position fort critique. Avec son génie accoutumé, le grand capitaine résolut d'attaquer les Turcs, qui, forts de leur position, ne soupçonnaient pas une telle audace. A la faveur d'un épais brouillard il pénétra, le i5 août 171 7, dans le camp du grand vizir : la lutte fut longue et acharnée, mais les Turcs, vaincus, fuirent en désordre. Le prince de Dombes montra qu'il n'avait pas oublié les recommandations de son père et il se conduisit avec un rare courage. A ses côtés le comte d'Estrades eut une jambe emportée par un coup de canon, tandis que le marquis de Villette périssait glorieusement. La jeunesse française, on le voit, avait payé de sa personne et soutenu brillamment sa vieille réputation de bravoure. Le comte d'Estrades mourut de sa blessure, et le jeune prince de Dombes, privé de son guide, revint en France.

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