DES PEINTRES VERRIERS DE PARIS
en i5$5
Dès le xui* siècle, l'usage des vitres peintes était répandu ^ ceux qui les fabriquaient étaient considérés comme des artistes et jouissaient, en cette qualité, de certains privilèges. Charles V et Charles VI, en effet, déclarèrent les peintres vitriers quittes et exemps de toutes tailles, par des lettres patentes^ données à Chinon, le 3 janvier 143 1 (n. s.); Charles VII confirma ces privilèges en faveur de Henri Mellein, peintre vitrier de Bourges, et de tous ceux de sa profession (i). Ceux-ci formaient, dans plusieurs villes du royaume, des corporations; à Paris, les peintres vitriers dressèrent des statuts que Louis XI approuva le 24 juin 1467 (2). La communauté adopta pour patron Tévangéliste saint Marc, « un des quatre secrétaires de Dieu » ; elle était gouvernée par deux jurés maîtres chef d'œuvriers^ élus tous les ans, le lendemain de la fête de saint Marc; ces jurés, qui devaient avoir dix ans de maîtrise, exerçaient un droit de visite et de contrôle sur tous les membres de la corporation, dont ils s'engageaient à diriger les affaires «r comme de bons pères de famille. » Pour entrer dans la communauté, il fallait un
(i) Ces lettres ont été publiées par Pierre Levieil dans son livre : Vart de la peinture et de la vitrerie; 1774, in-fol., p. 88.
(3) Cf. Statuts, ordonnances-, privilèges et règlements des Maitres Jurés, Anciens Bacheliers, et Maitres de la Communauté des Vitriers-Peintres sur verre de la Ville ^ FauxbourgSf Banlieue, Prévôté et Vicomte de Paris. Tirés des Anciens Statuts de ladite Communauté accordés par le Roy Louis XI en sa ville de Chartres, par ses Lettres Patentes du 24 juin 1466, registrées ès-Livres du Chdtelet de Paris, le 26 jour d'Août en suivant. Vérifiées en Parlement le dix-neuvième avril z666. A Paris, de l'imprimerie de la* V. de Jacques-François Grou, rfle de la Huchette, au Soleil d'or. M.DCC.UI, in- 18 de m pages. (Bibl. nat., F 4530.)— La date de 1466 est une faute d'impression : il faut lire 1467.
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apprentissage de quatre années, après lequel on était admis à faire le chef-d'œuvre ; cette épreuve avait lieu dans la maison d'un des jurés et en présence de dix anciens maîtres (i). Les statuts, qui comprenaient trente-cinq articles, établissaient les devoirs respectifs des maîtres et des apprentis. L'article XIX était ainsi conçu : a Nul Maitre ne pourra mettre en œuvre aucune pièce de Peinture ès-Églises, Chapelles, Maisons et autres lieux, qu'elle ne soit bien et deuement recuite, à peine de six livres parisis d'amende, applicable moitié au dénonciateur et l'autre aux frais des jurés. » Les veuves avaient droit de tenir les boutiques et jouissaient des mêmes privilèges que leurs époux défunts, tant qu'elles n'étaient pas remariées. Enfin, l'article XXVIII portait que tout verre blanc ou peint, « qui sera voiture tant par eau que par terre dans la ville et fauxbourgs de Paris », serait visité par les jurés avant que d'être exposé en vente.
Tels étaient les articles principaux des statuts qui régissaient, pendant les XV" et XVI* siècles, la corporation des « Vitriers Peintres sur Verre de la Ville, Fauxbourgs, Banlieue, Prévôté et Vicomte de Paris (2). En i585, cette communauté fonda, dans l'église du prieuré
(i) Les statuts ne contiennent pas de détails sur le chef-d'œuvre, mais ceux des peintres, sculpteurs et verriers de Lyon, confirmés par Charles VIII en 1496, portent les dispositions suivantes :
« Le compaignon verrier fera pour son che^d'œuvre deux paneanlx de voirres, contenant chacun huit pieds en querrure, et dedans l'ung fera un Mont-Calvaire de painture et de joincture, en l'autre un trespassement de Nostre-Dame de painture, recuyt comme il appartient, ou autres ystoires à l'ordre des maîtres, sans aide ni conseil d'autrui, et ai>partiendra i la confrairie de Saint-Luc ; si le compaignon le veult reprendre, l'aura pour le prix justement estimé, et s'il veult passer maître fera ung disner, et en oultre sera tenu demeurer troys moys chez un des maîtres pour connaître de sa science, à moins qu'il ait esté apprentifche? un maître de Lyon.» Ct. Histoire des anciennes corporations d'arts et métiers et des confréries religieuses de la capitale de la Normandie par Ch. Ouin- X^croix, docteur en théologie de l'Université de Rome ; Rouen, Lecointe frères, i85o, in-8.
(2) Les statuts dont je viens de parler commencent ainsi :
« Statuts, Ordonnances, Privilèges et Réglemens, que les Maîtres Jurez, Anciens Bacheliers «t Maîtres de la Communauté des Vitriers Peintres sur Verre de la Ville, Faubourgs, Banlieue, Prévôté et Vicomte de Paris, ont résolu de renouveller et d'observer inviolablement entr'eux, sous le bon plaisir du Roy, de Nosseigneurs de Parlement, de Monsieur le Prévôt de Paris, Monsieur le Lieutenant civil et Monsieur le Procureur du Roy au Châtelet de Paris, leurs Protecteurs, conformément aux anciens Statuts dudit Art et Métier accordés par le Roy Louis XI en sa ville de Chartres le 24 juin 1467, qui est le tems de près de deux cens ans qu'ils n'ont point été renouveliez ; Pour en jouir par eux et leurs successeurs, et de tous leurs Droits et Privilèges plainement et paisiblement. » — Ces statuts furent confirmés par Louis XIV par ses lettres patentes'données i Saint-Genhainen-Laye le 22 février i66d.
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de Sainte-Croix, sis me de la Bretonnerie, une messe perpétuelle. pour ses membres passés, présents et à venir, laquelle devait être célébrée, chaque année, le lendemain de la fête de saint Marc, leur patron. J'ai retrouvé l'acte passé par les maîtres de la corporation avec le prieur et les religieux de Sainte-Croix, et j'en publie ici le texte :
Furent présens honnorables personnes Gratian Deschamps, maistre victrier du Roy, demourant à Paris rue Sainct Honoré, et Françoys Porcher, aussy maistre victrier des bastimentz dudit sieur Roy, demourant à Paris en la rue Sainct Honoré, disans que pour la grande et fervante dévotion qu'ilz ont tousjours eue avec leurs compaignons dudit estât de victrier en ceste ville de Paris en Téglise et monnastaire du prieuré et couvent de Saincte Croix, fondé à Paris rue de la Bretonnerye, et considérans la bonne vye des religieulx d'icelluy couvent et estre participans aux bonnes prières et oraisons qui se dient journellement tant de jour que de nuit, ilz auroient et ont volunté et affection de fonder à perpetuitté, tant pour eulx que pour toute la communaulté dudit estât et de leurs successeurs, par chascun an le lendemain du jour et solempnité de la feste de monsieur sainct Marc, évangéliste et Tun des quatre secrétaires de Dieu, leur patron, ung service qui est vigilles à trois laiçons, avec une messe haulte de requen à diacre et soubz diacre et de mettre la représentation au cœur d'icelle église avec le poille destiné pour les trespassez et quatre pointe de cire à Tentour d'icelle représentation. Pour à quoy satisfaire eulx voulans mettre du tout à leur pouvoir de exécuter leur si bonne volunté, iceulx Deschamps et Porcher dessus nommez, en la présence de Nicolas Penegrier (i), Quantin Turtier (2) et Sezard Bouet (3), jurez, et de Jehan
(i) Nicolas Pinaigrier.
(3) Tourtier, comme l'indique sa signature.
(3) Il n'a pas signé l'acte.
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Duboys, bascheller dudit estât de victrier, se seroient et sont retirez par devers vénérables et religieuses personnes frères Joseph Chermoulin (i), prieur, Anthoine Larcher, soubz prieur, Adrien Desgreulz (2), Nicolas Diguet, Pierre Rufifec, Nicolas Dumort, Jherosme Le Roulx, provincial (?), Lucyan Du Fref (3), Daniel Lapye, Michel Prévost (4), Pierre Hinard, Estienne de Guemeneuc (5), Françoys Surgère (6), Nicolas Chauvel, Simon Palory et Loys Petit, tous religieulx profès d'icelluy pneuré et couvent, par ce deuement assemblez et congregiez en leur chappitre au son de la close, auquel lieu ilz ont acoustumez de eulx asemblér pour leurs affaires d'icelluy couvent, sçavoir si sest leur bon plaisir de acepter icelle fondation, desquelz après en avoir par eulx communiqué à tous les autres religieulx d'icelluy couvent et en considéracion de la bonne volunté et dévotion des dessusdictz victriers, se seroient et se sont à ce condessendeuz et acordez. Partant iceulx religieulx dessus nommez tant pour eulx que leurs successeurs religieulx d'icelluy couvent, ont promis et seront tenuz de dire, chanter et célébrer par chascun an à tousjours à perpétuité ledit jour lendemain Sainct Marc, pourveu qu'il ne soit jour de feste, ou bien le premier jour ouvrable d'après ledit service qui est vigille à trois laiçons, avec une messe haulte de requen à diacre et soubz diacre, et en la fin d'icelle dire de profundis et oraisons acoustumées pour les trespassez, et de fournir une représentation au cœur de ladicte église avec le poille des trespassez et quatre pointes de cire à Teiitour d'icelle représentation, le tout pour le remède des âmes des dessusdictz et de leurs successeurs victriers présens et
(1) Le prieur n'a pas signé l'acte .
(2j II n'a pas signé l'acte.
(3) n signe Dufray.
(4) n n'a pas signé l'acte.
(3) n n'a pas signé l'acte.
(6) François de Suggères.
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advenir et de leurs parens et amys. En faveur de laquelle réception et pour Tentretenement d'icelle fondation lesdictz Deschamps et Porcher ont présentement baillé et payé de leurs propres deniers ausdictz religieulx, qui d'eulx ont confessé et confessent avoir eu et receu la somme de vingt escuz d'or soleil, pour icelle somme estre convertye et employée par iceulx religieulx à Tachapt et constitution de ung escu deux tiers de rente ^nnuelle et perpétuelle pour Tentretenement d'icelle fondation, ce qu'ilz ont promis et sont tenuz faire, car ainsy a esté acordé entre eulx, promettant, obligeant, renonçant, etc. Fait et passé double audit prieuré le douziesme jour de septembre mil cinq cens quatre vingtz cinq.
QUANTIN TOURTIER. — F. LaRCHER. — N. DiGUET. — p. RuFFEC. — F. N. DUMOR. — PiNAIGRIER. — L£]K>UIX — L. DUFRAY. — J. DUBOYS. — P. HyNART. —
F. DE Suggères. — Deschampz. — Symon Pallory. — F. D. Lapie. — F. L. Petit. — F. N. Chauvel. — F. Porcher.
Pageon (?). Maheut (i).
Dans cet acte figurent un maître vitrier du Roi, Gratien Deschamps ; un maître vitrier des bâtiments du Roi , François Porcher ; trois jurés : Nicolas Pinaigrier, Quentin Tourtier et Sezard Bouet; un bachelier, Jean Duboys. C'étaient là, à n'en pas douter, des artistes de talent, et les quelques verrières du xvi« siècle, que nos églises parisiennes ou nos musées possèdent encore, sont peut-être sorties de leurs Êibriques. Au XVIII® siècle, Pierre Levieil consacra un chapitre de son Art de la peinture sur verre aux « très beaux ouvrages de peinture sur verre du seizième siècle, dont les auteurs sont inconnus », et il cita les vitraux de réglise du Temple à Paris, de la chapelle d'Harcourt à Notre-Dame et de réglise des Cordeliers (2). Depuis, combien de ces chefis-d'œuvre ont encore disparu. Rien n'est plus sujet à la destruction que ces vitres peintes, ornements merveilleux de nos églises et de nos palais. Le vent,
(i) Ces deux signatures sont celles des notaires. (2) Levieil, p. 55.
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la grêle, la foudre, sont autant de dangers incessants; sans compter que, dans les temps d'émeutes et de révolutions, la populace n'aime pas moins jeter des pierres dans les vitres que brûler les papiers. Aussi connaît-on peu de noms de peintres verriers. Parmi les six qiie mentionne Tacte ci-dessus, je n'ai retrouvé la trace que de François Porcher et de Nicolas Pinaigrier.
François Porcher est cité par Sauvai (i) parmi les émules du célèbre peintre verrier Nicolas Desangives, mais sans autre renseignement. Il paraît qu'il laissa des fils qui n'abandonnèrent pas la profession paternelle, car en 1677 un autre François Porcher était juré de la corporation, et au xviii® siècle il y avait encore à Paris des maîtres vitriers de ce nom (2).
Nicolas Pinaigrier appartenait à une famille qui s'est illustrée dans Fart de la peinture sur verre. Le premier de ce nom, Robert, exécuta, en i527 et en i53o, les magnifiques vitraux de l'église paroissiale de Saint-Hilaire, à Chartres ( 3], et fut le contemporain et l'émule de Jean Cousin. Il eut, au dire des biographes (4), quatre fils : Robert, Nicolas, Jean et Louis, et une fille, Geneviève- De Robert, on ne sait rien. Nicolas, dit Jal (5}, qui a recueilli plusieurs documents sur les Pinaigrier, eut un fils en i6o3, et mourut le 2 décembre 1606. Jean eut un fils le 17 mars 1601. Louis mourut le 29 novembre 1627. Geneviève, mariée à un peintre verrier, nommé Toussaint Le Blond, eut plusieurs enfants, de 1606 à 161 1. A mon avis, il y a dans cette généa-
(i) Cf. Histoire et recherches sur les antiquités de la ville de Paris, par Henri Saa- Tal; Paris, 1724, 3 vol. in-fol.
(3) Levieil, p. 66.
(3) Levieil, p. 42 et 43.
(4) Cf. article d'Emeric David dans la Biographie Michaud, et lei Pinaigrier par Doublet de Boiftthibault; i854, in-4.
(5) Dictionnaire critique de biographie et d'histoire; Paris, Pion, 1867, in-4. — Ce livre, constitué i Taide des registres des paroisses de Paris et des actes conservés dans les études de notaires, est d'autant plus précieux qu'une partie des documents utilisés a péri dans l'incendie des annexes de l'Hôtel de Ville. Seulement Jal a publié ses renseignements sans ordre et sans méthode, et souvent il est difficile de se reconnaître au milieu de faits et de dates jetés là pêle-mêle, sans ^classement et sans critique. Uarticle sur les Pinaigrier est un modèle du genre. Ainsi, après avoir dit que Robert exécuta, en i527, les vitraux de Saint-Hilaire de Chartres, il ajoute gravement: « Je n*ai pu apprendre où et quand Robert Pinaigrier mourut. On dit que ce fut à Tours ou près de Tours ; ce que je vois, c'est qu'il n'était point à Paris au coinmencement de l'année 160 1. En effet il ne fut point parrain du premier enfant de Jean, son fils, qui, époux de Marie Ourdet, fit baptiser, le 17 mars 1601, Louis. » Jal n*a pas remarqué qu*en 1601 Robert Pinaigrier eût été plus que centenaire 1
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logie, adoptée par Jal, une confusion qui confine à Tétourderie. Ces diverses naissances, arrivées dans la famille Pinaigrier, de 1601 SL 161Î, permettent de supposer que Nicolas, Jean et Louis étaient frères et que Geneviève était leur sœur ou leur cousine. Elles semblent jprouver, d'autre part, que ces artistes étaient jeunes et assez récemment jmariés. Or, quand Robert Pinaigrier peignit les vitraux de Saint-Hilaire <le Chartres, en 1527, il n'était pas un novice; il devait alors avoir trente-cinq ou quarante ans. Déjà peut-être avait-il des enfants. En admettant même que ces derniers fussent nés plus tard, de 1 53o à 1 545, ils étaient déjà trop vieux au commencement dii xvu^ siècle pour qu'on leur attribue la fécondité dont leur famille fit preuve à cette époque. Je crois que les Pinaigrier cités par Jal sont les petits-fils de Robert, et je propose la généalogie suivante, qui, sans être appuyée sur des faits certains, a plus de vraisemblance que celle si malencontreusement restituée par Jal.