‹ revve des documents historiquesChapitre 7 sur 108 · MADEMOISELLE CLAIRON · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE CLAIRON

Claire-Joseph e-Hippoly te Legris de Latude, née à Saint- Wanon de Condé (Flandre], en 1723, embrassa , dès sa jeunesse, la carrière théâtrale, où elle s'illustra sous le nom de mademoiselle Clairon. Dès rage de douze ans, en i j36, elle monta sur les planches, et Tannée suivante elle fut engagée au théâtre de Rouen* d'où elle alla à Lille, à Gand et a Dunkerque. Ce qu'elle fit pendant ces années de jeunesse, il ne faut en demander le secret ni aux violentes exagérations du pamphlet qu'un amant éconduit publia contre elle (i), ni aux vertueuses protestations des Mémoires que Clairon rédigea dans son âge mûr {2). Suivant l'auteur de l'Histoire de Fretillotty la jeune comédienne se livra à toutes les débauches, avec l'approbation de sa mère ; selon les Mémoires, elle ne prit un amant que tard et seulement pour échapper à un mariage qu'on voulait la forcer de contracter avec un malotru. Seule, la correspondance de Clairon pourrait soulever le voile et nous faire connaître la vérité. Mais que sont devenues ces feuilles où la future tragédienne épanchait les secrets d'un cœur trop ardent ? La plupart ont été détruites, mais non pas toutes. J'ai eu l'heureuse fortune de retrouver quatre de ces lettres d'amour. Les trois premières, d'un style ardent mais d'une écriture malhabile et d'une orthographe fantaisiste, ont été adressées au baron de Besenval, capitaine dans le régiment des gardes-suisses. Elles furent scellées d'un cachet représentant deux tourterelles, avec cette devise caractéristique : Vivons unis.

Clairon, âgée de dix-huit à vingt ans au plus, avait, on le voit, payé

(i) Histoire de mademoiselle Cronel dite Prétillon, actrice de la Comédie de Rouen écrite par elle-même; La Haye, 1740, in- 13 en 3 parties. — Ce pamphlet est orné d'un portrait de fantaisie au-dessous duquel on lit ces quatre vers :

Simpliciter tibi me, quodcumque est, dicere oportet; Natura est quoniam, semper aperta mihi.

Quisquis habet nummos securâ naviget aura :

Quod peto si dederit^ quod petit accipiet. (2) Mémoires d'Hjrppolite Clairon et réflexions sur Vart dramatique publiés par elle^ même; Paris, Buisson, an VII, in-8.

son tribut à Puniforme. Ce n'est pas impunément qu*on obtient des succès dramatiques dans une ville de garnison. Son amant, d^aiUeurs, était jeune et brave; dès Tâge de neuf ans, il était entré dans le n^iment des gardes-suisses, dont son père était colonel, et à treize ans il avait fait la campagne de 1735. D'un caractère violent (i), il était jaloux, et sa liaison avec Clairon ne fut sans doute pas sans orages. Ses amours ne l'empêchèrent pas de poursuivre brillamment sa carrière militaire; il devint général et joua un rôle dans les premiers événements de U Révolution française.

A l'époque de ces folles amours, mademoiselle Clairon n'avait pas encore débuté à la Comédie-Française. Ses lettres sont donc antérieures à 1743, date de ses débuts. La première, écrite le a 5 novembre à Be* senval, est des plus curieuses. La dernière phrase surtout est caractéristique et justifierait peut-être l'épigramme de Saint-Foix contre Clairon (2) :

Pour la fameuse Frétillon On a frappé, dit-on, un médaillon ;

Mais, à quelque prix qu'on le donne.

Fût-ce pour douze sous, fût-ce même pour un.

Il ne sera jamais aussi commun Que le fut jadis sa personne.

Ce ving cinq novembre.

Tu ne dois pas estre étoné si je cherche à te prouver à quel point tu m'es cher, et tu me le deviend de plus en plus. Je suis au désespoir que tu n'ais pas voulu me permetre d'aler te voir à Lisle. Quel que plaisir que Ton s'éforce de me faire goûter, je sens bien qu'il me menque quel que chose. Je suis persécuté, mais je te promest que c'est très inutilement. Aucun de ceux que je vois ne me revien. Il et très certain que tu m'as gatté le goût. Je suis très lié avec M' de Gustine, et cependent je le trouve plus mausade de jour en jour. Je conte aller à Paris dans peux. J'en resens un plaisir extrême puis que je suis sure de t'i voir. Si tu veux en cor le redoubler, mendc

(i) Cf. la notice d'Âlez.-Jos. de Ségur placde en tête des Mémoires du baron de Besenr imI, publiés chez Boisson en i8o5, 3 vol. in*8. (2) Correspondance de Grimmy lettre du i3 février 1765.

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moi que ton impasience est egalle à la mienne. Mais je crains de te demender plus que tu ne peut promette, mais n'inporte. Le moindre désir de ta part fais plus pour moi que tous le reste du monde. Je suis au désespoir que tu ne te porte pas mieux. Ménages toi. Je te le demende en grâce. Pour moi cela va assé bien.

Adieu, cher amis. Donne moi souvent de tes nouvelles. Elles me fond un plaisir que je ne puis t'exprimer. Je ne sais pas comme cela ce fait : j'ais plus de plaisir maintenent à t'estre fidelle, sans même que tu le désire, que je n'en avoîs autre fois à faire une infidélité.

Clairon.

A Monsieur, Monsieur le baron de Besenvald, cap* dans le rég^ des gardes suisse, à Lisle.

La seconde mentionne une rupture avec un de ses amants et donne un rendez-vous à Besenval (i).

Cher amis, je conte avoir le plaisir de te voir vendredi. J'ais ronpu avec Monsieur de Fierville. Je t'en dire les raisons lors que je te veray. J'irés finir mon année à Dunkerque, où je pourés peuestre avoir le plaisir de te voir. Je te pris de me garder le segret. Je n'ais pas le tens de t'en écrire davantage. Adieu jusqu'à vendredi. Je te conjure de m'aimer toujour.

Clairon.

A Monsieur, Monsieur le baron de Besenvald, cap* dans le rég* des gardes suisse, à Douay.

La troisième, dont je ne connais malheureusement qu'un fragment, semble témoigner d'une certaine froideur dans leurs relations, au moins de la part du jeune capitaine.

Cher amis, tu m'a rendu la vie par la letre que tu m'as écrite. Je n'espérois plus recevoir de tes nouvelles ; tu dois

(i) Ces deux lettres ont été vendues en 1878. Elles font maintenant partie de la belle collection de M. Alfred Morrison, de Londres.

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ravoir vu par ma dernière. Je conte t'aler remercier dans peu de ne m'avoir donné que la peur de ton changement. Au nom de Dieu ne me mest plus à de pareilles épreuves ; je t'aime trop pour n'en pas estre alarmé.... Je te charge de bien des choses, mais quelque obligation que je te puise avoir, nous ceron toujour en reste, car ton amour est bien inférieuraumien (i)

La quatrième lettre est, je crois, postérieure aux premières (2). EUle est adressée à un autre de ses amants, le comte de Pontvelle, à qui elle avait fait une infidélité. Ce comte de Pontvelle ne serait-il pas Antoine de Ferriol, comte de Pont de Veyle, qui fut plus tard Tami de madame Du Deffand ?

De Fontainnebleaux, ce 27 septembre.

J'ai étai obligé de partir dimanche parce que j'ai joué hier mardy dans la petitte pièce. Je suis bien fâchés de n'avoir pas pu vous voir. La conversation que nous avons eu ensemble m^a soulagé. Je suis plus tranquil à présans et je sans que je suis bien loin d'estre ce que l'on vouloit que je fuse. Je suis partie sans voir l'homme que vous scavez et je croit que je ne le vairai pas davantage à mon retour. Je vois bien que mon heuf'^n'est pas encor arivée, puis que Tidée de tout abandon m^a causé tant de penne. Ce que j'ai soufert ne ce quonsoit pas. J'ai eu le cœur déchiré. La penne que j'ai du vous faire a étai mon plus grand chagrin. Vos sentiments pour moi doivent estre efacé. Je le sans, mais au moins je mérite votre amitiée. Ne me la refusé pas. Dans tous cesy je suis plus malheureuse que coupable. Donné moi des nouvelle de votre

(i) Cette lettre, qui avait trois pages iii-40, a fait partie de la collection Dolomien et elle a été vendue en 1843. Je publie ce fragment d'après le catalogue. (Cf. VAmateur d*autographeSy n» 57, p. iSy.)

(2) L'original de cette lettre est entre mes mains.

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