‹ revve des docvments historiqvesChapitre 1 sur 70 · TOME m. I · texte numérisé non relu

TOME m. I

Ismaïl et s'était par ce fait attiré la haine de Sélim. Aussi, prévoyant que la vengeance du sultan était proche il se prépara à la défense et, profitant de ce que les mamelucks d'Egypte s'étaient soulevés • contre Sélim, il tenta d'engager le roi de France, François !•', à entreprendre une croisade contre les Infidèles. La lettre qui suit développe ce projet.

Sire, les moys passez par tous passaiges je vous ay escript et donné notice des préparatives d'armées de mer turquesques, et comme l'une de xxxvi voilles ce moys de mars dernier estoit ja passée en Surye (i), Sire, Taultre de cent cinquante voilles, assavoir quarante grosses galloisses (2) , soixante galleres subtilez (3) etfustes grosses (4), et le reste naufz (5), pallandrées (6) et petites fustes, est sortie et au xiii® du passé est joincte à Scyou (7), là où elle a demouré xix jours, et après s'est partie et venue la volte de Rhodes et a séjourné quelques jours entre noz isles vers le lango, usant de dissimulation, et de là s'est tirée vers l'escarpanto, pour s'en passer, comme nous croyons, en Alixandrie ou autres pors de Surie. Le bachia, capitaine de ladicte armée, incontinent qu'il fust arrivé à Scyou, il m'escript unes lettres en turquesque par laquelle et son translat en grec et en franc que je vous envoyé, Sire, vous pourrez veoir et entendre Tinsolence, crudélité et

(1) Syrie.

(2) Galéasse, de ritalien Galeazza^ grosse galère. « Ce nom fut donné d'abord à nne galère plus graade et plus forte que la galère commune, mais lui ressemblant beaucoup. La grosse galère se développa considérablement à la fin du xv* siècle, et pendant le xvi*, dans toutes les grandes journées navales, elle joua un rôle important à la t2te des armées. » (Jal, Glossaire nautique, art. Galéasse, p. 737.)

(3) Galère subtile, galère dont la carène avait des façons fines, surtout à l'arrière. « Elle était rapide, légère, et évoluait avec facilité. » (Cf. Jal, Glossaire nautique, p. 755.

(4) Fuste, nom primitif de tous les navires, désigna ensuite une espèce particulière de bâtiment à rames, c Au xv« siècle, les Fustes formaient, dans la famille des bâtiments à rames, une famille particulière, dont les individus, réunis par des liens communs : la forme générale, la couverte, le gréement, la voilure, l'organisation des rames, différaient entre eux par la grandeur, et par quelques détails qui ne sont pas connus aujourd'hui. » (Cf. Jal, Glossaire nautique, p. 726.)

(5) Nauf, nef, navire.

(6) Talandrie, de l'ital. Palandaria. c Au xiv* siècle, c'était un navire de charge médiocrement grand, dont les Turcs se servaient comme de bâtiments-écuries pour le transport des chevaux. » (Cf. Jal, Glossaire nautique, p. 1 1 14.)

(7) Scîo.

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présomptueuse témérité qui règne en ceste infecte gent barbare ennemye de Gristianté, et en quelle sorte elle nous estime, et encores quelle est leur mauldite intention, à quoy, Sire, se peult espérer et croyre par vostre bonne prudence et singulière affection que comme Roy très Cristian portez à la saincte foy catholique sçaurez bien proveoîr et donner remède à ce que lesditcs chiens infidèles n^ayent ainsy à soy exalter et nous déprimer et villipender, et ne se doibt comporter que le nom de nostre Seigneur Jehu Crist soit ainsy avecq dérision blasfémé par ceste mauldite génération. Sire, je croyoye pour certain que ladicte armée vint sur Rhodes, car à telles fins estoit elle préparée, et nous estions mis en ordre pour la recepvoir en sorte que scelle fust venue j'espère avecques Tayde de Dieu, par rintercession de la benoiste vierge Marie et de monseigneur saina Jehan, nostre patron, elle s'en fust tournée avecques confusion, dommaige et vergongne, à Texaltation de la saincte foy catholique, honneur et louange de ceste vostre religion. L'occasion pourquoy ne nous est venue dessus a esté qu'il sont venues nouvelles comme le soffys (i) est avecq bonne puissance la volte d'Arménie et a reprins quelques places que le turcq naguières luy avoit levées (2). Ledict turcq s'est party du Cayre, là où il a laissé gouverneur et gens, et s'en va la volte dudit soffys pour le defifaire du tout, car telle est son intention, et puis faire entreprinse contre Cristians. Sire, à présent s'addonne le temps mieulx que jamays que l'on fist entreprinse contre ledict infidèle à la récupération de la terre saincte et délivrance de captivité de tant de povres Cristians, et vous. Sire, comme vray Roy très Cristian ne debvez posposer telle saincte œuvre qui est tant nécessaire et redonde à sy grant bien et exaltation de la saincte foy catholique, à quoy acquerriez mérite éternel envers Dieu et louange immortelle en ce monde, et s'il ne se

(i) Le schah de Perse Ismail I<% fondateur de la dynastie des Sofis. (2) Le départ de la flotte turque était causé par un soulèvement des Mamelucks d'Egypte contre le sultan. Il semble que le sofi, vaincu en i5i4, se tenait alors tranquille.

faict à présent que ledict turcq est occuppé ès pays longtainsetest demouréepar tout la Grèce deffourmé de deffenseurs et sous les habitants la plupart Cristians qui ne désirent sy non veoir et entendre quelque entreprise tant fust petite de Cristians, car d'eux mesmes se relèveroient de captivité quant ledict turcq sera retourné et aura mis fin ès affaires du soffys, comme il a en Surie là où il domine et signorise tous les pays que tenoit le Soldan, certainement ce sera entreprinse assez plus difficile.

Et, pour ce que ledict turcq a en hainne mortelle ceste vostre religion, nous estimons et tenons tous segurs que nous serons les premiers qu'il viendra molester, car ainsy Ta juré et promis par plusieurs foys et assez le povons penser, venez les lettres du càpitainne de son armée de mer et aultres plusieurs indices et menasses qu'il nous a faictes, parquoy croyons que incontinent qu'il aura mis fin aiidict distourbe du soffys, sans nulle faulte il convertira sesdictes armées de mer et de terre contre nous, et ne peult tarder, et, ne fust esté ledict sofiys, pour certain telles armées de mer comme dict est estoient préparées pour Rhodes. Ausquelles pour obvier, quant se partiist nostre grosse nauf dernièrement j'escrips aux vénérables prieur de sainct Gilles et à mon lieutenant en ce vostre royàulme, frère Phelippes de Villiers, nostre sénéchal et hospitalier de Rhodes, qu'ilz préparassent et acheptassent par delà en vostredict royàulme les provisions de victuailles, munitions et aultres choses nécessaires pour nostre secours, ce que croy aurons faict.

Et pareillement considéré que l'espérance du secours qu'on a de ceulx qui sont acoustumez et expérimentez aux faictz des guerres et semblables choses donne grande consolation et espoir à ceulx qui sont assiégez et en nécessité, congnoissant la suffisance et bonne pratique et sçavoir dudia vénérable prieur de Sainct Gilles, je l'exhortis et mandis par mes lettres qu'il vint incontinent par deçà secourir sa religion, et pource que

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je sçay bien que telle chose ne se peult faire sans vostre bon congié et licence je vous suppliay alhors par mes humbles lettres et à présent de rechief constituez comme dict est en nécessité, Sire, très humblement je vous requiers et supplye qu'il vous plaise octroyer et donner audict vénérable prieur son congié et lui laisser amener avecques luy les gallères quUl a de vous soubz sa charge, et aussy permettre que de cestuy votre royaulme nous puissons avoir hacte et estre accomodez des provisions et choses qui nous sont nécessaires pour ledict secours.

Et pareillement, Sire, soit vostre bon plaisir mander soubz la charge dudict vénérable prieur aulcuns de voz navires armez en conserve de nostre grosse nauf et aultres vaisseaulx qui se noligeront (i) pour nous tant en Provence que Secille, à celles fins que tous uniz ensemble de conserve puissent venir à noste adjude au temps de nécessité nous secourir à Thonneur vostre et de la très renommée couronne de Franee.

Sire, j'ay donné commission ausdicts vénérables prieur de sainct Gilles et à mon lieutenant et sénéchal vous communiquer sur toutes choses plus amplement, évitant prolixité de paour de vous tédier. Je vous supplye, Sire, vouloir donner foy ad ce que de par moy et ceste vostre religion vous exposeront et remonstreront et votif effect ad ce qu'ilz vous suppliront et requerront qui concerne non seuUement Testât de cestedicte vostre religion mais de toute la Cristianté, et moyennant tel secours nous serons fortiflfiez et avecques la confidence et grâce de nostre Seigneur confondrons noz ennemis et de la foy catholique, et moy et toute ceste vostredicte religion resterons de plus en plus obligez à vous et à ladicte très renommée couronne de France, priant la majesté divine qu'elle vous doint. Sire, très bonne et longue

(i) Probablement noliseront, du verbe noliser^ en bas latin naulisare, qui signifie coffréter (Q. Dictionnaire de Littré).

vie, ensemble racomplissement de trétous voz désirs. De Rhodes, ce XVI P de may iSiy.

Vostre très humble et très obéissant serviteur

Le maistre de Rhodes

Au Roy Trèscristian.

François i«' ne songeait guère à recouvrer les saints lieux : le temps des croisades était dès longtemps passé. L'ennemi, pour le roi de France, ce n'était point le Turc, mais l'empereur d'Allemagne. On ne combattait plus les Infidèles, mais ses frères en Jésus-Christ. Aussi le grandmaître fit-il un vain appel à la foi et à la générosité de François i*'; ce prince se borna à laisser partir de son royaume tous les chevaliers de l'ordre et à envoyer quelques navires et quelques provisions au grandmaître. Bientôt Soliman II, successeur de Sélim, vint attaquer Rhodes; Carretto, qui avait tout préparé pour la défense, mourut en 1 52 1 ; Villiers de l'Isle Adam fut nommé à sa place. Pendant deux années les chevaliers résistèrent héroïquement à toutes les attaques des Turcs : abandonnés par la Chrétienté et accablés par le nombre, ils durent capituler. Le i«' janvier i523, ils abandonnèrent pour toujours cette île de Rhodes qui depuis i3io appartenait à l'ordre de saint Jean de Jérusalem,

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