‹ Reynolds, discours sur la PeintureChapitre 13 sur 302 · D'UNE IMITATION PROFITABLE DES MAITRES · texte numérisé non relu

D'UNE IMITATION PROFITABLE DES MAITRES

Messieurs,

Je vous félicite de l'honneur que vous venez de recevoir. J’ai la plus haute opinion de vos mérites, et je voudrais pouvoir vous en témoigner ma satisfaction d'une manière plus utile que par de stériles éloges. Mon désir serait de vous conduire à un train d’études capables de faire répondre vos progrès futurs à votre avancement passé, et, en applaudissant à ce que vous avez fait, de vous rappeler combien il vous reste à faire dans le chemin de la perfection.

Après une longue expérience et la constante application que j'ai donnée aux études qui vous occupent, j espère n'être point accusé de présomption, si je propose quelques idées à votre considération. Ces idées viennent en grande partie des fautes que j'ai commises moi-même en poursuivant le même objet; mais l’histoire des erreurs, convenablement expliquée, abrège souvent le chemin de la vérité. Et quoique je ne puisse vous proposer aucune méthode d’atteindre la perfection, du moins ce que je vous dirai aura de quoi prévenir une application mal employée.

__ En vous parlant de la théorie de l’art, je ne la considérerai que dans le rapport qu’elle peut avoir avec la méthode de vos études.

Divisant l'apprentissage de la peinture en trois différentes périodes, je m’adresserai à vous comme ayant déjà rempli la première, laquelle est bornée aux principes élémentaires, et comprend la facilité de dessiner tous les objets qui se présen-: ent, une certaine habileté à employer les couleurs, et une connaissance des règles les plus simples et les plus générales de la composition.

Ce premier degré d'avancement est en peinture ce que la grammaire est en littérature : une préparation générale, quel que soit le genre auquel l'élève voudra s’appliquer dans la suite. C’est avec raison que le talent de dessiner, de modeler et d'employer les couleurs, est appelé le langage de l’art; et dans ce langage les honneurs que vous venez de recevoir sont la preuve que vous avez déjà fait de considérables progrès. |

Lorsque l'artiste est une fois instruit à s'exprimer assez correctement, il lui faut s’efforcer de trouver des sujets, d’amasser des idées propres à être combinées et variées suivant l’occasion.

Il est alors dans la seconde période de ses études, dans laquelle son devoir est de s'informer de tout ce qu’on a connu et fait jusqu’à lui. N'ayant recu jusque-là les instructions que d’un maître seul, il faut maintenant qu’il prenne pour maître l’art lui-même. Il faut qu’il ouvre son esprit à des conceptions plus sublimes et à des lecons plus générales. Toutes les perfections éparses dans les ouvrages de différents peintres seront désormais rassemblées dans une seule idée générale destinée à régler son goût et à agrandir son imagination.

Avec cette variété de modèles devant lui, il échappera aux inconvénients de cette pauvreté de conception que donne la superstition d’un seul maître, et cessera de suivre celui qu’il préfère dans les parties où il cesse d’exceller. Cette époque est cependant encore un temps de sujétion et de discipline. Quoique ce ne soit plus pour l'élève le temps de s’asservir aveuglément à une autorité unique, jouissant de l’avantage d'en consulter plusieurs, cependant il doit craindre encore de se confier à son propre jugement, et de s’aventurer dans un

sentier où la trace de quelque maître ancien ne se rencontrerait pas pour lui servir de guide.

Dans la troisième et dernière période enfin, l'élève se trouve affranchi de toute autorité étrangère qu’il ne croit pas fondée sur la raison. Confiant désormais dans son jugement, il considère et distingue les différents principes d’où viennent diverses espèces de beautés. Dans la période précédente, il n'a cherché qu’à connaître et à recomposer l’idée de la perfection de tout ce qu’il y a d'excellence au monde ; ce qu’il apprend dans celle-ci, c’est le discernement : discernement des genres de perfection incompatibles, qui ne s'obtient qu'au prix de l’examen le plus attentif et des recherches les plus délicates. F

Dès ce moment 1l peut se regarder comme placé au même rang que les maîtres auxquels il obéissait jusqu'alors, et comme exerçant une espèce de souveraineté sur les règles qui l'avaient dirigé. Désormais déchargé du soin de comparer les productions de l’art entre elles, fixant sur l’art lui-même son examen et le comparant à la nature, il corrige ce qui est mal, supplée ce qui manque, et par sa propre observation, ajoute à ce que l’art avait fait avant lui, par l’industrie de ses prédécesseurs, de pas vers la perfection. Comme il a bien établi son jugement, qu'il a meublé sa mémoire, il peut essayer sans crainte la force de son imagination, Le génie qu’une pareille discipline a formé peut s’abandonner sans dommage à toutes les chaleurs de l’enthousiasme, risquer sa course jusqu'aux confins de la plus folle témérité. Le sérieux contracté dans les longs entretiens qu'il a eus avec les plus grands esprits, ne manquera pas de se faire sentir dans tout ce qu'il entreprendra; ét, au milieu de ceux qui l’auront instruit, il paraîtra non plus en imitateur, mais en rival.

Voilà les différentes périodes de l’art. Mais, comme je m'adresse particulièrement aux élèves qui viennent d’être récompensés pour avoir passé par la première, je ne puis supposer qu'ils aient besoin de mon secours dans les études préparatoires. Je ne chercherai par conséquent qu’à diriger vos vues vers une perfection dont vous êtes encore éloignés, et à vous

montrer la route la plus facile pour y parvenir. De cela je parlerai dans les limites qu’exige le respect des droits de vos professeurs, évitant d'anticiper les préceptes qu’il leur appartient de vous donneret qu'il est de votre devoir de comprendre.

C'est une vérité incontestable, que chaque homme doit

employer une grande partie de sa vie à rassembler des maté-

riaux propres à exercer son génie. L'invention, à strictement parler, n’est presque pas autre chose qu'une combinaison nouvelle des images qu’on a rassemblées et qu’on a confiées

à la mémoire. Rien ne saurait venir de rien, et celui qui n’a

pas fait provision de matériaux ne peut former aucune combinaison. :

Un jeune artiste à qui manque la connaissance des essais de ses prédécesseurs, est immanquablement porté à surfaire son propre mérite, à prendre ses promenades les plus insignifiantes pour des excursions d'importance, et les premiers parages venus pour un nouveau monde qu'il vient de découvrir. Si par hasard il passe ses limites ordinaires, il se fait une gloire d’avoir touché des régions depuis longtemps dépassées cependant par ceux qui ont tenu une meilleure route.

Un style original est rarement ce qui distingue les productions de pareils esprits : il n’est pas un seul de leurs succès dans lesquels ils n'aient été devancés ; et, s'il arrive que quelque différence les distingue de leurs prédécesseurs, elle ne consiste que dans des saillies irrégulières et dans des idées puériles. Voilà pourquoi votre pouvoir d'invention sera d'autant plus étendu, que sera plus étendue votre connaissance des maîtres ; et, ce qui paraîtra peut-être un paradoxe, l'originalité de vos conceptions sera en proportion de cette connaissance. Mais la difficulté en cette occasion est de déterminer quels exemples on doit se proposer comme modèles et comme les guides les plus certains.

A peine un jeune artiste est-il arrivé en Italie, que je ne sais combien de peintres de ce pays l’accablent aussitôt de leurs conseils, en même temps qu'ils offrent leurs ouvrages en exemple de la perfection qu'ils recommandent. Cependant un moderne qui se propose en modèle, est légitimement

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soupconné d'ignorer la fin véritable, d’être sans notion de l’objet de l’art qu'il professe. L'étudiant qui suit un tel guide ne s'expose pas seulement à se ralentir, mais à se perdre.

À qui s’en remettra-t-il donc, et qui lui montrera le sentier qui conduit à la perfection ? La réponse est facile. Nul autre que les grands maîtres qui ont tenu avec succès cette route, nest propre à diriger les autres. Ceux dont les ouvrages ont soutenu l'épreuve des siècles, ont droit à ce respect et à cette vénération auxquels aucun moderne ne peut prétendre. La durée et la solidité de leur réputation suffisent pour nous prouver qu'elle n’a pas reposé sur les fragilités de la mode et du caprice, mais que chaque fibre du cœur humain en faisait le fondement indestructible.

On ne saurait craindre d'étudier trop les productions de ces grands hommes; mais la manière dont il convient de les étudier avec le plus d’avantage, est ici le point d'importance.

Plusieurs, qui n'ont jamais élevé leur esprit à la connaissance de la vraie grandeur de l’art, et qui n’estiment les ouvrages des artistes qu’à proportion de leur excellence dans la partie du mécanisme, pensent que la théorie n’est propre qu'à faire mieux raisonner sur l’art, non à rendre plus habile dans l'exécution. Tout confinés dans la pratique, ils n’apportent d’assiduité qu’à la besogne servile de copier, et croient faire de rapides progrès, lorsqu'ils rendent avec fidélité les plus menus détails d’un tableau favori.

Cette méthode me paraît une des plus ennuyeuses, etj'ajoute une des plus fautives qui soient. Il n’y a pas de grande composition, même de celles qu'on admire le plus, dont on ne puisse dire qu’une grande partie consiste en lieux communs. Ceux-ci prennent beaucoup de temps à copier, et procurent peu d'avancement. Copier des tableaux tout entiers est à mes yeux le plus trompeur des exercices. Le jeune artiste se tient con-

tent de l'apparence de faire quelque chose ; iltombe dans lha-

bitude dangereuse de copier sans choisir et d'opérer sans but. Comme cela ne demande aucun effort d'esprit, il s’endort sur son ouvrage, et les facultés d'invention et de composition,

qu’il conviendrait justement de réveiller chez lui, languissent dans l’engourdissement et perdent leur énergie, faute d’exercice. |

C’est un fait bien connu de tous ceux qui sont instruits de notre art, que les peintres qui ont employé beaucoup de temps à terminer des copies, sont extrêmement incapables de produire quelque chose d'eux-mêmes.

Supposer que l'enrichissement des talents etla variété d'idées nécessaire au peintre qui veut primer dans son art, peuvent s’acquérir par une froide contemplation de quelques modèles particuliers, est une absurdité pareille à celle qui ferait croire à qui veut être poète, que traduire une tragédie suflit pour apprendre Les aspects de la nature, les GES des passions et des événements de la vie. |

Le seul fruit qu’on puisse tirer d’une grande habitude de copier, si elle a quelque utilité, semble devoir être la science du coloris ; encore le coloris lui-même ne sera-t-il jamais parfaitement enseigné par la copie servile du modèle qu'on a devant les yeux. Une délicatesse raisonnée de notre œil ne se forme qu’en observant des tableaux bien coloriés avec attention ;et c'estpar une recherche attentive et un examen minutieux que vous parviendrez à découvrir la manière de placer les couleurs, les artifices du contraste, les glacis, et les autres moyens dont les bons coloristes ont composé le précieux de leursteinties, et si heureusement imité la nature.

Il faut aussi que je vous avertisse que les anciens tableaux justement célébrés pour leur coloris, sontsouventtrès changés par la crasse et par le vernis, en sorte qu’il ne faut pas s’étonner si les peintres sans expérience et les jeunes élèves les trouvent inférieurs à leur réputation. Un artiste dont le jugement est müri par de longues observations, considère plutôt ce que le tableau a été, que ce qu'il est à présent; il a acquis par l'habitude une faculté d’apercevoir le brillant des teintes au travers du nuage dont il est obscurci. Une exacte imitation de ces ouvrages risque par conséquent d’emplir l’esprit de l’élève d’opinions fausses, de faire de lui un coloriste à sa mode, non moins éloigné des idées de la nature que des

règles de l’art, aussi étranger à la pratique des maîtres qu’à l'aspect réel des objets.

En suivant ces règles et en usant de ces précautions, lorsque vous aurez appris clairement et distinctement à connaître en quoi le bon coloris consiste, vous ne pouvez mieux faire que de recourir à la nature elle-même, qu’on a toujours sous la main, et en comparaison du vrai éclat de laquelle les ouvrages les mieux coloriés sont pâles et faibles.

Cependant, comme l'usage de copier n’est pas tout à fait à rejeter, puisque la partie mécanique de l’art est apprise en partie par là, ne vous attachez du moins qu’à ces parties de choix qui recommandent l’ouvrage à la célébrité. Si sa beauté consiste dans l'effet de l’ensemble, il sera bon de faire de légères esquisses de la machinerie et de l’économie générale. . Ces esquisses devront être conservées pour servir de règle à votre style. Au lieu de copier les touches de ces grands maîtres, ne copiez que leurs conceptions. Travaillez à imaginer d’après leurs principes généraux et d’après leur manière de penser ; soyez possédés de leur esprit; considérez en vousmêmes comment un Michel-Ange ou un Raphaël auraient traité votre sujet, et figurez-vous que votre ouvrage, quand il sera fini, doit être vu par eux, soumis à leur critique. Essayer seulement de vous figurer cela, ne manquera pas d'augmenter vos forces.

Mais comme l'enthousiasme seul ne peut vous conduire fort loin, je vous recommanderai une pratique qui, en y suppléant d’une part, contribuera peut-être encore plus à votre avancement que n’eussent fait les corrections verbales de ces maîtres eux-mêmes, s’il eut été possible de les recevoir, Ce que j’oserais vous proposer, c'est d'entrer avec eux comme en rivalité, ‘de peindre un sujet du même genre, et d'essayer le pendant du tableau que vous aurez choisi pour modèle, Lorsque votre ouvrage sera fini, placez-le auprès de ce dernier, et comparez attentivement l’un avec l’autre. Alors vous ne verrez pas seulement, vous sentirez vos défauts, bien plus fortement que par des préceptes et par toute autre espèce d'instruction. Les vrais principes de l’art se mêleront avec vos propres con-

40 DEUXIÈME DISCOURS LL AT Tdi ceptions. Ainsi fixées par des objets sensibles, les idées que vous prendrez seront définitives. Pénétrant profondément l’esprit, non seulement elles seront plus justes, mais elles seront plus durables que celles qui ne vous sont présentées qu’en préceptes, et qui sont toujours flottantes, variables et indéterminées.

Il est vrai que cette méthode de comparer ses efforts avec ceux de quelque grand maître, est une tâche dure et mortifiante, et l’on ne consent à s’y soumettre que si l’on est conduit par de grandes vues, et soutenu d’assez de courage pour sacrifier la vanité du moment à la gloire à venir. Quand on a recueilli déjà quelque succès, qu'on n’est pas trop mécontent de soi, il faut non seulement beaucoup de fermeté, mais encore une espèce de désintéressement, pour se présenter devant un tribunal où l’on sait que notre vanité sera humiliée et notre complaisance en nous-même détruite. Pourtant celui qui veut devenir un vrai maître, se trouvera abondamment payé de cette mortification et d’un désappointement passager, par le sentiment intérieur de son avancement, dont le premier degré est de connaitre ses fautes. Il aura de plus la satisfaction que chaque découverte qu'il fera, chaque connaissance qu’il acquerra, paraîtront le résultat de sa sagacité, et de cette manière il prendra assez de confiance en lui-même, pour maintenir sa résolution.

Personne n’ignore avec quelle indifférence, partant avec combien peu de fruit, nous recevons l'instruction donnée de force par un autre. Peu d'hommes ont été efficacement instruits, qui n’ont pas été leurs propres maitres. Par un effet de l’amour que nous portons à la source dont nos connaissances procèdent, nous ne manquons jamais de préférer celles que nous nous sommes données à nous-mêmes. De plus, nous en retirons plus de fruit, parce que l’esprit les reçoit au moment où 1l est le plus ouvert et le plus avide de les recevoir.

Quant aux tableaux que vous devez choisir pour vos modèles, je voudrais que vous suiviez en cela plutôt le sentiment des gens instruits que le vôtre. Je voudrais que vous choisissiez ceux dont la réputation est établie, plutôt que de

n'écouter que votre fantaisie. Si d’abord vous sentez peu d’admiration pour ces ouvrages, vous trouverez bientôt en les imitant que le monde ne s’est pas trompé sur leur mérite.

I n’est pas facile de désigner à votre imitation les différentes sortes d'excellence répandues dans les diverses écoles. Peutêtre ferai-je d’un essai de ce genre le sujet d’un autre discours. Je me contenterai donc à présent de vous recommander un modèle pour la partie du style en peinture, qui est la plus immédiatement nécessaire au jeune peintre. Le style en peinture est, de même qu'en écriture, un pouvoir sur les instruments, soit mots ou couleurs, par lesquels nos idées ou nos sentiments s'expriment. Dans cette partie, Louis Carrache ‘ (j’entends dans ses meilleurs ouvrages) me semble approcher le plus près de la perfection. Son clair-obscur est large et sans affectation, son coloris est simple, et cette partie de l’art, maintenue chez lui à son rang, ne distrait pas la moindre partie de l'attention qu'on doit au sujet; joignez à cela l’imposant effet de ce demi-jour qui semble répandu sur ses tableaux, et qui me paraît mieux convenir aux sujets graves et majestueux, que ce brillant plus factice de la lumière du soleil dont le Titien a éclairé ses ouvrages, Tel est mon sentiment, quoique le Tintoret ait proposé le coloris du Titien comme le modèle de la perfection, n'étant pas d’un degré au-dessous du sublime de Michel-Ange *; en sorte que si Michel-Ange eût eu le coloris du Titien, ou si le Titien eüt eu le dessin de Michel-Ange, le monde aurait vu un peintre parfait.

C’est notre mauvaise chance que les ouvrages de Louis Carrache, que je recommande aux élèves, ne se trouvent pas souvent hors de Bologne. Saint François au milieu de ses Moines”, la Transfiguration, la Naissance de Saint Jean-Baptiste’,

1. Il fut le maître d'Augustin et d’Annibal, le vrai chef de l'école de Bologne, et le vrai créateur de son Académie.

à. Il avait écrit au mur de son atelier comme sa devise : « Le dessin de Michel-Ange, le coloris du Titien ». SP

3, À Saint-Antoine de Bologne, v. p. 325.

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