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A JEAN BOREL

Agarite, seule, assise près d'une table

Non, non, rien n'est juré, non non, c'est impossible !

Raisons, pleurs, tout est vain; je me fais insensible;

Il s'agit de mon sort, de mon bel avenir :

C'est ma vie, après tout, qu'on voudrait me ternir.

On veut forcer mon cœur, commander à mon âme;

Mais je suis libre encore, et je puis... je suis femme ! . ..

J'ai pu me laisser prendre et céder à ce vœu :

J'abjure tout enfin, j'en fais le désaveu;

Tout ce que j'ai promis aux genoux de ma mère,

Je l'ai tout oublié : la tâche est trop amère !

J'irais jeune, amoureuse, au bras d'un vieil époux

M'ensevelir vivante, allons, y pensez-vous!

Oh! je m'étiolerais à l'air de cette couche,

Sous des baisers tremblans avortant à ma bouche.

(Se levant agitée.) Qu'ai-je dit?... Taisez-vous, parricides fureurs! Mon bon père, pardon... j'oubliais que tu meurs.

i32 RHAPSODIES

Si... mon sort, au contraire, est bien digne d'envie,

Car je puis acquitter la dette de ma vie.

Si je heurte la main de ce vieillard cruel,

Tu marche à Féchafaud ! Qu'on m'entraîne à l'autel !

Qu'on m'apporte des fleurs, ma robe nuptiale,

Et je crierai bien haut la syllabe fatale!

On le veut; je le fais; je n'aurai nul remord.

(Avec dépit.) Ses cheveux sont tout blancs, ils exhalent la mort. Sans doute peu de temps je souffrirai ce maître; Ah! quel hymen heureux, épouser son ancêtre !

(S'asseyant près d'un clavecin.) Neuf heures. Adrien, ne dois-tu pas venir? Tu devrais être ici : qui peut te retenir? Tu fais bien, ralentis tes pas, ami fidèle! Marche bien doucement : aux genoux de ta belle Que le sort te ravit assez tôt tu seras; Tous ses maux et les tiens assez tôt tu sauras. Ne viens pas dans mon sein pour t'abreuver de peines, Je ne suis plus à toi : va chercher d'autres chaînes! Dieu! je frissonne, hélas! à ce sombre penser. Rêves de mon printemps, revenez me bercer, Oui! trompez-moi toujours; à mon cœur qui s'oppresse Souriez un moment, au moins une caresse. Mon sang brûle, et l'attente encor peut l'enflammer. Viens, ô mon Adrien ! toi seul peut me calmer; Viens, arrachons la fleur qui reste à la couronne De ma vie! Adrien, le repos m'abandonne; Etouffons ces douleurs qui gonflent en mon sein..., Comme tremblent mes doigts sur ce vieux clavecin, Comme est lourde ma voix, quelle monotonie!

RHAPSODIES i33

Qu'importe! à mon secours viens, si douce harmonie! Que pour un cœur navré la musique a d'appas !...

(La porte est agitée.) Qui fait trembler la porte?... Est-ce lui? c'est son pas.

(Elle ouvre doucement.) Qui va là ? Répondez...

Adrien, gaiement

C'est Adrien, je pense.

Agarite

Que faites-vous dehors, dans l'ombre et le silence ?

Adrien, entrant

Aux pieds de ce donjon, ainsi qu'un troubadour, Enchanté, j'écoutais roucouler mon amour. Si tu savais combien sur ma diablesse d'âme A d'attraits, de pouvoir, la douce voix de femme, Tu ne m'avais jamais chanté cette chanson.

Oh ! tu me l'apprendras !

(Il l'embrasse cavalièrement.)

Agarite, souriant Finissez, polisson.

Adrien

Eh! le mot est grivois, mais j'aime à la folie Entendre des gros mots d'une bouche jolie !

(// s'assied sur ses genoux.) Agarite

Bien, ne vous gênez pas ; allons, sur mes genoux ! Le verrou n'est pas mis : que dirait-on de nous ?

i34 RHAPSODIES

Adrien

Nous pourrions bien, ma foi! semer la jalousie : Je m'en moque à plaisir, c'est notre fantaisie ! Mais quel air sérieux, tes yeux roulent des pleurs! Qu'as-tu donc, mon amour? oh! dis-moi tes douleurs! Tu ne me réponds pas, dans ma main ta main tremble, Tu ne me réponds pas, nous sommes seuls ensemble; Je suis à tes genoux... ai-je pu te blesser? Dans le sein d'un ami tu ne veux rien verser?

Agarite

D'un ami!... Désormais, je ne suis plus la tienne, Il faut que désormais à d'autres j'appartienne...

Adrien, interrompant

Par l'enfer? à qui donc ?

(Portant la main à son épée.)

Qui pourrait bien couper la fièvre à ce malade!

Nomme-moi donc ce fat, sans attendre plus tard,

Que j'aille...

Agarite, gravement

Ah ! calmez-vous, pitié, c'est un vieillard ! Tu le sais, Adrien, mon vieux père sans tache, Homme preux et féal, pour esquiver la hache D'un fourbe cardinal, tenant dans son manteau La France emmaillotée, et pour crosse un couteau, Cette France qui rit au roi comme au satrape, Qui lèche comme un chien le bourreau qui la frappe ; Tu sais que de son sang, pour sevrer Richelieu, Mon père enfin s'enfuit à Turin, en ce lieu, Qu'il crut hospitalier, demandant un asile

RHAPSODIES i35

Bien obscur, ignoré, pour achever tranquille

Quelques jours lui restant. Mais qu'on se peut tromper !

Or, Richelieu, voyant sa victime échapper,

A grands cris, altéré, redemande sa tête,

Que son boucher comptait et qui manque à la fête ;

Et le vieil Orlando, de Turin gouverneur,

Enamouré de moi, hélas! pourquoi? d'honneur

Je n'en sais rien, mais un refus l'irrite :

Dit à mon père hier : — Je demande Agarite;

Richelieu veut ton sang, ta vie est en ma main :

Choisis, lequel veux-tu donner ? choisis... — L'hymen!

M'écriais-je, tombant à ses genoux mourante ;

Oui, pour sauver ses jours j'en épouserais trente,

Haïs autant que vous, mais pas plus exécrés.

Quoi ! ce n'est qu'à ce prix que ses jours sont sacrés,

Eh bien! je suis à vous, emmenez votre femme : —

— Tu m'en fais le serment ? — Par mon père et mon âme ! —

— Il est sauvé, ton père, il a protection; Richelieu hurle en vain, point d'extradition ! — Puis, voici son anneau, car je suis fiancée. Maintenant j'ai tout dit, sans arrière-pensée. M'épanchant dans ton sein, j'ai mis mon cœur à jour. Si je fais tout cela, c'est filial amour,

Et souffre autant que toi. Connaissant de ton âme La force et la beauté, je n'attendais nul blâme. N'est-ce pas, mon ami, que tu m'aurais dicté Ce que j'ai fait sans toi ?... Viens donc à mon côté. Pourquoi cet œil jaloux, muet?.., mon sacrifice Est-il moins que le tien ? Crois-tu que mon supplice Puisse être plus affreux? qu'il soit plus sombre deuil ? Songe à tous les tourmens qui m'attendent au seuil!

i36 RHAPSODIES

Tu restes libre, toi, sans gages, sans promesses. Relevé de tes vœux, aux bras d'autres maîtresses, Tu pourras m'oublier.. .

(Adrien frappe du pied de colère et se promène à grands pas. ) Pardon, je t'offensais, Mais le temps éteint tout, et l'amour, tu le sais !... Venez donc me parler : tu m'effraye à te voir Marcher et t'agiter; viens près de moi t'asseoir, Adrien, que je redise encore à toi-même, A ta bouche, combien tu m'es cher, que je t'aime ! Adrien, le temps fuit, nous n'avons qu'un moment; Viens, faisons nos adieux, qu'un long embrassement, Ami, scelle la foi qu'à jamais je te jure ! Oui! quand aura la mort réclamé sa pâture, Que libre je serai de ce honteux époux, Vous reprendrez vos droits, je serai toute à vous; Si toutefois encor vous avez souvenance?

Adrien, avec une rage concentrée

Traîtresse !...

Agaiute

A cette porte on heurte; là, silence.

Adrien Quel butor, à cette heure?

Agarite

0 coup malencontreux, Fuis, fuis, ou cache-toi : ce doit être le vieux !

Adrien Ha ! ha ! ton vieux barbon : faisons une risée !

RHAPSODIES i37

Orlando, an dehors Ouvrez !

Agarite

C'est Orlando, c'est lui ! par la croisée

Fuis, Adrien.

Adrien

C'est lui? Grands dieux! qu'il vient à point!

(Tirant son épée.) Qu'il entre, ton époux, il ne sortira point !

(Il pose la main sur le verrou. Agarite lui relient le bras.)

Agarite, à voix basse

Arrêtez, Adrien, vous vendez votre amie, Vous immolez mon père, et m'arrachez la vie !

Orlando, toujours à la porte Agarite, ouvrez donc?

Adrien, agitant son épée Qu'il meure !

Agarite

Oh ! grâce ! grâce !

Arrête, ô mon amant, par tes pieds que j'embrasse,

Je t'aime!...

(Ellelui arrache Vépée de la main.)

Ah ! je la tiens...

(La brisant sur le mur.)

Frappe-le maintenant.

Orlando, heurtant avec rage Ouvrez, vingt noms de dieu!...

i38 RHAPSODIES

Agabite, entraînant Adrien au balcon

Monstre, va-t'en, va-t'en,

Tu me perds!

(Ouvrant et voulant cacher son désordre.)

Monseigneur, je suis votre servante.

Orlando, entre et brise l'écrin qu'il portait.

Vous êtes sourde?

Agarite, avec candeur.

Non, non, je priais.

Orlando

Fervente La prière! On prononçait...

Agarite Quoi ?

Orlando

Mon nom !

Agarite, d'un air mignard

Jaloux,

Je vous nommais à Dieu, car je priais pour vous.

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