‹ RhapsodiesChapitre 31 sur 45 · GÉRARD · texte numérisé non relu

GÉRARD

Les grands ne nous semblent grands que parce que nous sommes à genoux.

Eugène Scribe.

Lune, témoin de tant de gloire, As-tu marqué dans ta mémoire Jamais une plus sainte nuit?

Sur âmes plus silencieuses, Sur cités plus majestueuses, Jamais ton regard a-t-il lui?

Non jamais, Sagonte nouvelle, Paris n'eut angoisse plus belle ; Paris n'eut citoyens plus beaux, Tous agissans comïne des ombres.

i64 RHAPSODIES

Muets, dans de sanglans décombres, Sanglans, fossoyant des tombeaux.

Pas une lueur, pas un cierge, Plus sombre qu'une forêt vierge Paris est un affreux chaos ; Où, lorsqu'un de tes rayons glisse, Il éclaire un mur, une lice, Rouges du sang de ses héros ;

Ou caresse un cadavre hâve, Au crâne entr'ouvert, à l'œil cave, Broyé sous un flot de pavés, Nu : les dépouilles des infâmes Sont promenées en oriflammes Au haut des sabres abreuvés.

Puis, parfois, ce profond silence, Heurté, rompu, par une lance, Des haches, des poignards croisés, Par le cri de la sentinelle, Ou par la fuite d'un rebelle A travers les casques brisés.

Puis, parfois, de l'artillerie La foudre ; la mousqueterie, Les longs hourras du fantassin ;

RHAPSODIES i65

Gris de mort, blasphèmes, alarmes, Pleurs, râlemens, appel aux armes, Se découpant sur le tocsin.

Partout, Pères conscrits et Vieux de la Montagne, Enfans nés sous le joug, roses filles, compagnes, Or et haillon, unis pour un commun effort, La fatigue, l'espoir semant des barricades. Voyez, sur ces balcons, marcher des estocades. Car chaque maison est un fort, Chaque meuble, une arme guerrière, Chaque porte, une meurtrière, Et chaque toit, un arsenal.

Paris, pour la race qui prie Et poignarde, dans sa furie N'est plus qu'un cratère infernal.

Voyez-vous cette enfant que mal d'amour tourmente ? Elle tresse un ruban pour lui ; joyeuse amante ! Comptant sur son retour elle écoute des pas. — Puisse ta paix demain n'être pas disparue ! Ignore encor long-temps qu'au détour de la rue Ton amant râle le trépas.

i66 RHAPSODIES

Quelle est cette masse noirâtre Où toute rumeur vient s'abattre, Manoir sans feu et sans valets, Sans plaisirs aux couches désertes, Sans gardes jetant des alertes ? — De nos tyrans c'est le palais.

Ce roi, vieux débauché qu'une madone incline,

A déserté nos murs pour Saint-Cloud la colline,

Complice de sa joie ; et là, Néron caduc,

Il a, sur la terrasse, apporté sa litière,

Pour contempler des siens la boucherie entière

Qu'il vient d'ordonner à son Duc.

Content de ton œuvre hardie,

Savoure bien cet incendie,

Va, rien ne manque à ton festin :

Entends les clameurs de la mère

Appelant, d'une voix amère,

Ces fils moissonnés par l'airain !

EnGn pâlit la nuit, et l'aube va renaître ; Accourez tous, varlets, pages, votre vieux maître Veut prolonger encor sa volupté de sang; Vos trompes et vos chiens, vos destriers de chasse ; Allons, que dans son poing son lourd couteau s'enchâsse, Et s'abreuve dans quelque flanc !

Le peuple, après telle journée,

Ignore encor sa destinée,

Et le sort qui l'attend demain,

Qui des deux sera le rebelle,

Et si la liberté fidèle

Viendra s'abattre en son chemin.

Là, comme un patient que ronge la souffrance, Dans sa brûlante fièvre il évoque la France,

Lafayette, un Brutus, Puis il compte ses bras, ses bourreaux ; puis encore Il retombe assoupi sans remarquer l'aurore; Mais lorsqu'il releva ses regards abattus,

Le soleil était tricolore !

4 août i83o.

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