FIN
Préface.
Les Rhapsodies sont datées de novembre i83i : Petrus Borel avait alors vingt-deux ans et quelques-unes de ces poésies sont d'une époque antérieure. Pour compléter le texte de son volume, il y a, en effet, intercalé des essais d'adolescent, aisément reconnaissables à leur tonalité neutre, à leur forme inexperte. Parmi ces derniers, il faut sans doute classer quelques pièces, d'un rythme de chanson populaire, à l'imitation de Béranger, comme celles qu'il place sous le titre de série : Villanelles. De même, et sans plus de bonheur, y ajoute-t-il ces hâtives improvisations, jaillies de la fièvre politique de i83o, qu'il réunit sous la rubrique : Patriotes. Il a d'ailleurs pris soin de nous dire ses préférences, en colligeant lui-même ce qu'il estime être ses meilleurs poèmes, qu'il réédite l'année suivante, en manière de citations, dans sa Notice sur Champavert. C'est là seulement que se reconnaît la voix du Lycanthrope et que se manifeste sa précoce originalité.
Il sied donc, pour juger sainement des Rhapsodies, de ne pas perdre de vue qu'il s'agit de «premiers vers » — de vers dont les meilleurs sont d'un tout jeune
homme et les autres d'un enfant. Mais ce ne sont point ces insipides bégaiemens que nous livrent d'ordinaire les poètes de cet âge, même ceux qui seront entre les plus illustres, — mais bien le jaillissement, déjà viril, d'un exceptionnel tempérament. Le poète d'Heur et Malheur, qui ne doit « chanter pour aucun », n'est-il pas déjà le même qui, plus tard, dans la strophe finale de sa Léthargie de la Muse, affirmera, sur le même ton, sa superbe dédaigneuse ?
Page 25. — Larme à mon frère Bénoni.
Bénoni-François Borel, né à Lyon, le 27 thermidor an XI : c'est le quatrième des cinq frères aînés de Petrus. Il mourut prématurément en i83i, après une enfance souffreteuse, et, suivant Petrus, une jeunesse indigente. De ce frère préféré le poète a gardé toute sa vie le plus tendre souvenir.
Page 29. — A. E. D., peintre (Eugène Devéria). On sait que Petrus travailla quelque temps dans l'atelier de cet artiste dont il est resté l'ami.
Page 63. — Fantaisie.
Cette poésie est illustrée, dans l'édition originale, d'une vignette signée : Napol (Napoléon Thomas), avec cette mention : Au cachot, à Ecouy, près les Andelys, i83i : nous en donnons une reproduction dans le premier volume de cette édition. Le captif que nous y voyons, étendu sous le jour d'un soupirail, c'est Petrus lui-même, bien reconnaissable à sa tenue de bousingo, mais dans une posture dramatisée par la fantaisie de l'illustrateur. On sait, par le récit de Jules Claretie, à
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quel épisode d'un voyage à Rouen, accompli par Petrus en 1 83 1 , se rapporte cette anodine captivité.
Page 67. — La Corse. A Napoléon Thom, peintre.
Napoléon Thomas, peintre et illustrateur médiocre, ne parait avoir d'autre titre à notre intérêt que la chaude apostrophe de Petrus, dans la préface des Rhapsodies, que d'avoir vécu dans une « atmosphère de génie », en la « camaraderie » des bousingos. Son loyalisme pour Petrus se traduisit encore par ce portrait dont parle Jal, dans les Causeries du Louvre, sur le Salon de i833, figurant le maître en tenue de bousingo, dans un cadre tricolore! Il finit, dit Champfleury, comme ouvrier aux gages des marchands d'estampes de la rue Saint- Jacques.
Page 70. — Doléance, à Francisque Borel.
François-Victor (dit Francisque) Borel, né à Lyon, le 26 pluviôse an X, c'est le troisième des frères aînés de Petrus. Dans l'acte de décès de leur mère, Madeleine- Pierrette-Victoire Garnaud, dressé le 27 mars 1 844, il se qualifie : homme de lettres. Nous ne savons rien de sa production littéraire, mais il est mieux connu comme éditeur ; c'est sous la firme : Francisque Borel et Alexandre Varennes, que fut éditée, en i836, le Robinson Crusoë traduit par Petrus Borel, puis en i838, Comme quoi Napoléon n'a jamais existé, avec la préface signée : P. B. (Voir notre Bibliographie.)
Page 109. — Heur et Malheur. A Philadelphe O'Neddy, poète.
Philadelphe O'Neddy, première forme du pseudonyme :
a4o NOTES
Philothée O'Neddy, sous lequel s'illustra Théophile Dondey, né à Paris, le 3o janvier 1811, et décédé le 19 février
Théophile Dondey, de Santeny, — nullement un nom seigneurial, mais un surnom de famille, ainsi qu'il le déclare lui-même dans sa Lettre inédite, Rouquette, 1875, était le neveu et le cousin des éditeurs Dondey-Dupré, père et fils. Il publia, de 1829 à i83i, des poésies qu'il réunit dans Feu et flamme, Dondey-Dupré i833, avec un frontispice de Célestin Nanteuil : c'est un recueil de vers incandescens, où l'auteur se défend d'avoir « outré » Petrus en exagération, — ce qu'il estime impossible, — mais reconnaît du moins l'y avoir égalé. Il écrivit encore : l'Abbé de Saint Or, épisode, publié en octobre i83g, au feuilleton de VEslafette; un conte intitulé le Lazare de V Amour, dans la Patrie, i8£3; enfin
VHistoire d'un anneau enchanté, roman de chevalerie
prose et vers, collection Boulé, i844- H fut, entre temps, chargé du feuilleton théâtral à la Patrie et au Courrier Français, ce qui lui valut, nous dit-il, l'honneur précieux de rendre compte de la première des Burgraves. Puis il vécut le reste de son âge dans une retraite silencieuse d'où il ne sortit que pour protester, le 23 septembre 1862, dans sa Lettre à Asselineau, contre l'emploi dénaturé qui était fait du mot bousingo. Il s'éteignit enfin bourgeoisement dans son lit, en 1875, l'un des derniers survivans de la fameuse camaraderie.
Il fut avec Gérard de Nerval et Louis Boulanger, l'un des amis les plus constans de Petrus Borcl.
Après la dislocation du cénacle, il resta en rapports étroits avec Petrus; il fut son correspondant à Paris lorsque celui-ci se retira dans sa solitude du Baizil, fut chargé de ses messages près de son imprimeur, lors de la préparation de Madame Putiphar.
NOTES 2/h
Heur et Malheur, certes l'un des meilleurs poëmes des Rhapsodies, était aussi, sans doute, le morceau préféré de l'auteur, qui le publia, en même temps, dans plusieurs keepsakes et recueils de morceaux choisis de l'époque. Nous le trouvons ainsi, sans dédicace, ni épigraphe, dans les Annales romantiques de i832.
Page i23. — Sur le refus de la mort de Bailly.
Ce tableau, aujourd'hui au musée de Compiègne, est une vaste peinture, où l'on voit le pauvre Bailly, pâle et tremblant — « mais de froid », — aux prises avec la tourbe hideuse des sans-culotles et des tricoteuses, tandis que derrière lui on improvise un échafaud. On ne pouvait peindre, sous un aspect plus sinistre, l'horrible et haineuse plèbe des révolutions et c'est ce qui sans doute motiva le refus du jury. Cette toile, d'un coloris un peu sombre, unissait cependant d'éminentes qualités picturales à une composition des plus pathétiques. L'affront infligé au peintre de Mazeppa, que ses premiers succès et la grande amitié de Victor Hugo faisaient considérer, à l'égal de Delacroix, comme l'un des plus fermes champions de l'école nouvelle, apparut donc comme un désaveu concerté que le jury imposait à l'art romantique.
Petrus Borel a conservé pour Louis Boulanger une amitié et une admiration inaltérées. Il a fait de lui un éloge vibrant dans une chronique qu'il publia dans YArtiste, en i833, sur les Artistes penseurs et les Artistes creux. C'est à Boulanger qu'il a demandé un portrait pour Anne de Bretagne, publié dans le Livre de Beauté, et les deux vignettes-frontispices gravées sur bois pour Madame Putiphar. Enfin le peintre a laissé de Petrus Borel cette impressionnante figure, qui fut exposée au
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Salon de i83g et gravée pour l'Artiste par Célestin Nanteuil.
Page ao3. — Prologue de Madame Putiphar.
Ce prélude poétique, dont l'auteur fait précéder son roman, est cependant un magnifique hors-d'œuvre qu'on en peut détacher sans inconvénient. Il nous a paru, dans tous les cas, que ce morceau, où Petrus Borel a le plus affirmé sa maîtrise, avait sa place obligée dans un recueil de ses poésies.
La dédicace : « A L. P., ce livre est à toi et pour toi mon amie », s'adresse, — l'indiscrétion a déjà été commise par Georges Vicaire, dans sa Bibliographie du XIXe siècle — à Madame Lucinde Paradol, une étoile qui, pendant près de vingt ans, brilla de quelque éclat sur la scène des Français.
Anne-Catherine-Lucinde Paradol, engagée d'abord aux grands théâtres de Lyon et de Marseille pour y chanter l'opéra et l'opéra-comique, avait débuté le 28 mai 1816 par le rôle de Thétis, dans Didon. Mais bientôt elle délaissa les créations lyriques pour s'adonner à la tragédie. Sa fortune fut assez rapide et, au départ de Mlle Georges, elle fut engagée au Théâtre Français pour y tenir les mêmes emplois. C'était une succession un peu lourde et on put s'en rendre compte lorsque, le 20 juillet 1819, elle débuta dans Sémiramis. Elle fut encore assez inégale dans le rôle d'Emilie de Cinna, à ce point que le parterre se montra rétif et même quelque peu houleux. Mais elle se releva dans Agrippine de Britannicus et termina ses débuts en faisant une Clytemnestre assez imposante. Elle créa en outre, de 1819 à i83g, divers rôles en des tragédies d'Ancelot, de Lebrun, de Viennet et autres éphémères
producteurs, puis, en dernier lieu, le rôle de Junia dans Caligula d'Alexandre Dumas.
Les succès de Madame Paradol semblent dus plutôt à ses attitudes et à son galbe sculptural qu'à un réel talent de tragédienne. Elle épousa, en 1829, un officier supérieur du génie retraité, M. Prévost et fut la mère de l'académicien Prévost-Paradoi.
De la place qu'elle put tenir dans les affections de Petrus Borel, nous n'aurons garde de rien dire. Il ne convient, sur ce sujet délicat, de suppléer, par des légendes incertaines, à l'absence de documens vérifiés. Le loyal et discret chevalier que fut toujours Petrus s'en est tenu, sur ce point, à une réserve qu'il sied de respecter.
Page 23i. — Léthargie de la Muse.
La révélation de ces strophes est due à Jules Claretie, qui les publia dans son Petrus Borel le Lycanthrope, Pincebourde, éditeur, i865. Il nous y apprend qu'il en reçut le manuscrit des mains de René Ponsard, le matelot poète, auteur des Echos du Bord, dont Laurent Pichat a écrit l'histoire romanesque. Ponsard aurait été longtemps « zéphir » en Algérie : c'est là qu'il aurait connu Petrus Borel.
Claretie qualifie de fragmens cette pièce, qu'il nous dit inachevée : la répétition de la première strophe, après la dixième, semble bien commander, suivant l'ordonnance métrique de Petrus, un rappel final identique, après une coupe égale de strophes. Et il cite deux vers, trouvés dans les papiers du poète, qui pourraient bien s'y rapporter :
Le cliquetis du chiffre et le son des piastres Lui l'ont ce lourd sommeil léthargique et mortel.
ikk NOTES
Quoi qu'il en soit, il ne nous déplait pas de voir la pièce finir sur le fier quatrain qui la termine, le mieux venu peut-être du morceau, et qui scande, d'un verbe si rigide, le geste orgueilleux de celui que « nul n'a pu dire son apprenti ».
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Préface 9