‹ Rhythmes français et rhythmes latins pour servir d'appendice aux traités deChapitre 22 sur 56 · ORIGINE DU VERS DE DIX SYLLABES · texte numérisé non relu

ORIGINE DU VERS DE DIX SYLLABES

C'est le trîmètre, ou vers îambîque de six pieds, qui donna naissance à ce vers, un des plus usuels chez presque tous les peuples de l'Europe. — Mais le modèle latin a subi une métamorphose si complète, qu'il est nécessaire de démontrer la filiation à l'aide de la forme intermédiaire que le vers antique prit dans les rhythmes latins des premiers siècles du moyen âge. On le reconnaît encore dans cette complainte qu'un moine de Bobbio

fit sur la mort de Charlemagne (1) :

A solis ortu usqué ad occidua

Littora maris planctus puiset pectora !

Heu mibi misero!

Ultramarina agmina tristitia

Tetigit mgens, cum mœrore nimio

Heu mihi misero ! etc.

Les grands vers sont de douze syllabes, et ont deux accents fixes, sur la quatrième et la dixième. Us ont avec le trimètre iambique le même rapport que les vers du

(1) Bonchaud {Eêêai sur la poésie rhylhmique^ 1763, p. ilO] la donne d'après Muratori , Aer. t/ai., t. II , p. 690.

psaume abécédaire de saint Augustin avec le tétramètre trochaïque. Plusieurs longues de Tiambe sont remplacées par des accentuées ; les longues les plus rapprochées de la césure et de la fin du vers le sont constamment, et ce changement s'opéra d'autant plus facilement que ces longues avaient déjà eu l'accent tonique dans la plupart des trimètres antiques. Pour rendre la ressemblance plus sensible, il faut choisir des trimètres composés de douze syllabes et terminés par un mot de plus de deux

syllabes :

Miaselus iile quem videtis hospiles,

Ait fuisse navium celerrimus.

Voici un autre rhythme du même genre composé pour la garnison de Modène au commencement du dixième siècle (1) :

tu qui servas armis ista mœnia,

Noii dormire, moneo, sed vigila,

Dum Hector vigii exstitit in Troîa,

Non eam cepit fraudulenta Grœcia*

Yigili voce avis anser candida I I

Fugavit Galles ex arce Romulea.

Ces vers tiennent d'un côté du mètre antique , dont ils proviennent; ils se rattachent de l'autre aux vers modernes, qui en sont nés à leur tour : aux vers italiens appelés sdruccioli^ de douze syllabes, à l'hendécasyllabe du Dante, au vers français de dix syllabes.

(I) Hnratori, Àntiq. ital. medii œvi.i. III, p. T09.

Ce sont les sdruccioli qui calquent les rhythmes latins avec le plus de précision :

Soica neir onde e nell' arène semina

E tenta i yaghi yenti in rete accogliere

Ghi fonda sue speranze in cor di femina.

L*accent, assez énergique en italien, est tantôt sur la quatrième, tantôt sur la sixième syllabe, ce qui rappelle les deux césures (penthémimère et hephthemimère) du trimètre latin.

Mais dans le premier cas le vers reçoit un troisième accent de rigueur à la huitième place, et prend ainsi un mouvement iambique assez prononcé. Mais comme le nombre des mots italiens accentués sur l'antépénultième est relativement ^etit, les vers sdruccioli n'ont jamais été populaires , et ne datent même pas de bien longtemps. En réalité c'est donc Thendécasyllabe qui a remplacé en Italie l'ancien senaire ;

Nel mezzo del cammin di nostra vita

Mi ritrovai neir una selva oscura, etc.

C'est lui qui a été employé généralement par tous les poètes épiques du pays. Ce vers a été connu en Espagne dès la plus haute antiquité sous le nom de verso de arte mayor. II passait pour être de facture difficile, et il a été abandonné de bonne heure pour des rhythmes plus aisés et plus coulants. Cependant, comme l'idiome espagnol a beaucoup de mots qui ont tejeté les anciennes désinences faibles, et qui ont la désinence sur la finale, ce vers peut avoir dix syllabes au lieu de onze, exactement comme le vers français :

Como cl que duerme con la pesada

Quiere y no puede jamas acordar,

Ma si la puede à la fin desechar,

Queda la mente con el desvelada.

Voici enfin le vers français de dix syllat)es :

Quand Prométhée eut formé son image

D'un marbre blanc façonné par ses mains.

C'est toujours le rhythme du vers latin; les changements qu'on y trouve ont été amenés par la nature de la^ langue française. Dans les mots français, les syllabes qui suivent l'accent tonique se sont émoussées au point de ne laisser qu'un e muet ou de disparaître complètement. Imaginem est devenu image; manus ou jfïidnihus est devenu mains. Les vers français ne pouvaient donc avoir que dix ou onze syllabes. En outre la césure a été rapprochée de la quatrième syllabe , pour faire mieux ressortir l'accent, qui est peu accusé dans la langue française. (Voir le Supplément.)

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