EN QUOI DIFFÈRENT-ILS T
Ils difTèrent :
1** Par l'emploi et la nature de la quantité prosodique. La quantité existe sans doute dans la langue française comme dans la langue latine : car quantité de syllabes veut dire leur durée , et dans aucune langue du monde on ne peut prononcer un mot , une syllabe , sans leur assigner une certaine durée. Mais chez les anciens cette durée avait une valeur nette, précise; elle était mathématiquement appréciable : c'est ainsi qu'elle pouvait être comme la matière ou le corps du vers , dont le rhythme était l'âme et la vie. C'est ce qui a fait dire , avec une certaine vérité , que la quantité était tout ou presque tout dans le vers ancien , et qu'elle n'était rien ou presque rien dans le vers français. Car, encore qu'elle y existe, il faut avouer qu'elle n'accuse plus que des différences imperceptibles de syllabe à syllabe , qu'elle est devenue « incommensurable » . Elle peut encore modifier
l'harmonie, Teuphonie du vers ; elle ne saurait en changer ni la nature ni l'étendue.
2" Le vers antique et le vers moderne diffèrent aussi par l'emploi et la nature de l'accent. Il y a des accents dans toutes les langues , et de même que chaque syllabe a une certaine durée, chaque syllabe doit être prononcée aussi avec une certaine élévation de la voix. Seulement le caractère des accents grecs et latins était musical, et l'acuité de leur son était indépendante de la valeur prosodique des syllabes sur lesquelles ils se posaient. Une infinité de syllabes brèves étaient accentuées ; une infinité de syllabes longues ne l'étaient pas. Le vers des anciens, étant entièrement basé sur la quantité des syllabes, n'avait à tenir aucun compte de leur plus ou moins d'acuïté, c'est-à-dire que, dans les meilleurs temps de la poésie grecque et latine , l'accent n'est à peu près pour rien dans la marche du rhythme. Il ne commence à acquérir une certaine importance que lorsque sa nature change, et qu'au lieu d'être exprimée par une certaine acuité, il se rend par un coup, un appui de la voix. Les premières traces de cette transformation remontent jusqu'à l'âge d'or de la littérature latine. Mais ce ne sont encore que les germes d'une révolution dont nous avons esquissé dans les chapitres précédents les phases principales. Ce qui , dans les langues modernes , établit une diflFérence entre les syllabes, c'est le degré de leur force, marqué par l'accent, et non leur poids ou leur durée, indiqués par la quantité. Les vers français forment une succession , irrégulière il est vrai , de syllabes fortes et de syllabes faibles. Dans les langues du Nord, cette succession est d'autant plus régulière que l'accent y a acquis plus d'énergie. Dans ces langues , il est le maître souverain du rhythme ; il peut se passer de la rime et
même d un nombre de syllabes toujours le même. CTest ainsi qu'en Allemagne on a pu imiter jusqu'à un certain point l'hexamètre antique, parce que la syllabe forte, dans la langue de ce pays , a tant de puissance qu'elle peut faire équilibre à deux syllabes faibles. Cependant, comme nous l'avons déjà dit ailleurs, ces hexamètres sont une création artificielle, et n'ont pas, à proprement parler, de valeur littéraire.
3" Dans les vers des langues méridionales modernes, on compte les syllabes, parce que la différence des syllabes fortes et des syllabes faibles n'est pas assez sensible pour admettre une autre mesure. Dans les vers anciens, on les pesait, parce qu'il y avait un rapport certain entre les longues et les brèves. Cependant il pouvait arriver accidentellement que, dans ces vers, le nombre des syllabes fût le même ; dans la poésie chantée, l'identité du nombre des syllabes dans la strophe et l'antistrophe était même exigée. Chez les modernes, le nombre des syllabes varie quelquefois dans la poésie légère. Il peut varier librement dans les compositions musicales. Nous ne reviendrons pas ici sur ce que nous avons dit ailleurs sur le même sujet.
4* Dans les vers des nations méridionales modernes, la rime est nécessaire, parce que des syllabes comptées seules ne peuvent faire naître ni rhythme ni harmonie véritable. Dans les vers anciens, la rime aurait été tout à fait superflue , parce que cette harmonie était intrinsèque , était inhérente aux mots , se trouvait dans chaque parcelle du vers , dans le moindre mouvement du rhythme. Les langues anciennes étaient trop riches, trop harmonieuses , trop musicales , pour avoir recours à un moyen d'harmonie aussi superficiel, matériel, je dirai presque aussi lourd. Elles l'emploient très-rarement;
quelquefois la rime leur échappe malgré elles ; d'autres fois elles s'en sont servies pour produire des effets d'harmonie imitative.
Résumons par une comparaison bien claire, bien palpable y ce résumé déjà trop long. Représentons-nous l'histoire des rhythmes sous la forme d'une ligne circvrlaire. Le diamètre qui partagera le cercle en detuv parties égales figurera pour nous le moment de transition du système rhythmique des anciens au système moderne, et ce moment, c'est l'avènement du christianisme. Le centre du cercle autour duquel l'histoire des rhythmes pivote sera le temps fort, le frappé, la thésis. La moitié inférieure, réservée, je suppose, au système antique, renfermera Iqs autres éléments du rhythme rangés de droite à gauche dans l'ordre de leur importance respective : 1" quantité, 2* accent, 3" nombre de sylljJ3es, 4* rime.
QuaniUévrasodiaue
Mais dans le mouvemient rotatoire de droite à gauche que l'histoire imprime aux éléments constitutifs du
rhythme , la valeur respective de ces éléments change du tout au tout; leur ordre relatif reste le même.
La rime et le nombre des syllabes , atteignant d'abord les limites de la moitié supérieure du cercle , occupent désormais les places d'honneur ; l'accent les suit de près; et la quantité^ qui avait joué le premier rôle dans la poésie ancienne , se trouve reléguée à la queue du cortège.
Oueudiùt
Le rhythme moderne se trouve donc être pour ainsi dire aux antipodes du rhythme antique.