‹ Richard en PalestineChapitre 18 sur 54 · I. Voilà ce que vous vouliez savoir · texte numérisé non relu

I. Voilà ce que vous vouliez savoir

De Vaux , sur qui les citations latines firent surtout une impression

l)articulière, attendu qu'il n'en comprenait pas un seul mot.

Mais le prélat ne se prononça pas avec la même promptitude quand il fut question de savoir s'il n'y avait pas lieu de craindre quelque trahison de la part des Sarrasins , et il ne discuta pas cette question avec la même volubilité. Le baron lui montra la lettre de créance; il la lut, la relut, et compara l'original à la traduction.

— C'est un ragoût bien apprêté pour flatter le palais du roi Richard, dit-il , et je ne puis écarter entièrement les soupçons que m'inspirent ces rusés Sarrasins. Ils sont versés dans la connaissance des poisons, et ils savent les préparer de manière à ce qu'ils ne produisent leur effet -qu'au bout de plusieurs semaines , de sorte que celui qui les a administrés a le temps d'échapper à la punition. Ils peuvent imprégner du venin le plus subtil le drap, le cuir, et même le papier et le parchemin. Que Notre Dame me pardonne ! Et pourquoi donc, sachant cela, gardé-je si longtemps cette lettre entre mes mains? Reprenez-la, sir Thomas, reprenez-la bien vite.

Il étendit le bras à la hâte pour la rendre au baron , et ajouta : — Allons, Milord, rendons-nous à la tente de cet écuyer malade, et voyons si cet Hakim possède réellement l'art de guérir, comme il le prétend. Nous examinerons ensuite s'il convient de lui permettre d'exercer son art sur le roi Richard. Un instant, cependant; laissezmoi le temps de prendre ma boîte à aromates , car ces fièvres sont contagieuses. Je vous conseillerais, Milord, de vous servir de romarin sec trempé dans le vinaigre. Et moi aussi je connais quelque chose de Fart de guérir.

— Je remercie Votre Révérence, répondit Thomas de Gilsland; mais il y a longtemps que j'aurais gagné la contagion près du Ut de mon maître, si j'en étais susceptible.

L'archevêque de T3 r rougit, car il avait évité, autant qu'il l'avait pu, de se trouver en présence du monarque depuis qu'il était malade. Il dit au baron de lui montrer le chemin, et ils arrivèrent bientôt à la porte de la misérable hutte qui servait de pavillon au chevaher du Léopard.

— Rien certainement, Milord , dit le prélat à De Vaux, ces Ecossais ont moins d'égards pour leurs serviteurs que nous n'en avons pour nos chiens. Voici un chevalier qui est , dit-on , d'une bravoure à toute épreuve , et qui mérite d'être élevé aux plus hautes charges avec le temps. Eh bien ! il place son écuyer dans un logement qui ne vaut pas le plus mauvais chenil d'Angleterre. Que dites-vous de TDS voisins, ]Milord?

EICHARD EN PALESTINE. ÎOl

— Qu'un maître fait assez pour son serviteur quand il le loge aussi bien que lui-même, répondit De A'^aux en entrant dans la hutte.

L'archevêque le suivit, non sans une répugnance visible; car, quoiqu'il ne manquât pas de com'age sous certains rapports, ce courage s'associait à un soin particulier de sa sûreté. Cependant il se rappela la nécessité où il se trouvait de juger personnellement de la science du médecin maure , et il entra dans la hutte avec un air de majesté, propre, comme il le croyait, à inspirer du respect à ce savant étranger.

Le prélat avait réellement une figure imposante; il avait été dans sa jeunesse un des plus beaux hommes de son temps, et même à un âge avancé il n'était pas taché de le paraître encore. Ses vêtements épiscopaux étaient de la plus grande richesse , garnis de la fourrure la plus précieuse, et recouverts d'un rochet de magnifique dentelle. Les anneaux de ses doigts auraient payé une beUe baronnie. Soa camail, alors rejeté en arrière à cause de la chaleur, laissait voir ses agrafes de l'or le plus pur quand il voulait s'en couvrir. Sa longue barbe, argentée par Tàge, descendait sur sa poitrine. Un des deux jeunes acolytes qui le suivaient lui procurait une ombre artificielle, suivant l'usage de l'Orient, en lui couvrant la tète d'un parasol de feuilles de palmier, et l'autre le rafraîchissait en agitant un éventail de plumes de paon.

Lorsque l'archevêque de Tyr entra dans la hutte, le chevalier écossais ne s'y trouvait pas. Le médecin maure qu'il venait voir était assis, les jambes croisées, sur une natte de feuilles entrelacées, dans la même attitude où De Vaux l'avait trouvé quelques heures auparavant , à côté du lit du malade , qui paraissait profondément endormi, et dont il tàtait le pouls de temps en temps. Le prélat resta debout devant lui en silence deux ou trois minutes , attendant qu'il le saluât avec respect, et espérant du moins l'éblouir par l'éclat de sa dignité. Mais Adonebec ne lui donna d'autre marque d'attention que de jeter sur lui un regard en passant; et quand l'archevêque l'eut enfin salué en langue frauque , moyen de communication ordinaire dans tout l'Orient , le médecin se borna à lui répondre par le salut ordinaire des Orientaux : Salam alicum. Que la paix soit avec vous !

— Es-tu médecin, infidèle? lui demanda le prélat, un peu mortifié d'un accueil si froid; je voudi'ais causer avec toi relativement à ton art.

— Si tu connais quelque chose à la médecine, répondit El Hakim, tu devrais savoir que les médecins n'entrent ni en consultation ni en discussion dans la chambre de leur malade. Ecoute, ajouta-t-il

en entendant le chien gi^onder sourdement dans la division extérieure de la hutte, cet animal même pourrait te donner une leç.u de raison. Ulema, son mstinct lui apprend à aboyer tout bas quand ua malade pourrait l'entendre. Sors de la tente si tu as quelque chose à me dire.

A ces mots il se leva , et se disposa lui-même à quitter la hutte.

Malgré la simplicité du costume du médecin maure et l'infériorité de sa taille, qui faisait contraste avec celle du prélat majestueux et la stature gigantesque du baron anglais, il y avait dans ses manières et dans sa contenance quelque chose qui empêcha l'archevêque de Tyr d'exprimer tout le mécontentement que lui faisait éprouver cette mercuriale peu cérémonieuse. Quand ils furent sortis de la hutte, il regarda Adonebec en silence pendant quelques instants, ne sachant trop comment renouer la conversation. Pas une seule boucle de cheveux ne s'échappait de dessous le grand bonnet que portait le Maure, dont le front, à demi couvert, semblait large et élevé, de même que la partie de ses joues qui n'était pas ombragée par une barbe épaisse n'offrait pas une seule ride. Nous avons parlé déjà de ses yeux noirs et perçants.

Le prélat , fi'appé de l'air de jeunesse d' Adonebec , rompit enfm une longue pause que le Maure ne semblait pas pressé d'interrompre, en lui demandant quel âge il avait.

— Les années des hommes ordinaires, répondit El Hakim, se comptent parleurs rides, celles des sages par leurs études. Je n'ose me dire âgé de plus de cent révolutions de l'hégire '.

Le baron de Gilsland , qui prit ces paroles pour une déclaration formelle faite par le médecin qu'il était centenaire, jeta un regard inquiet sur le prélat, qui, quoiqu'il comprît mieux ce que voulait dire El Hakim, lui répondit en secouant la tète d'un air de mystère. Il reprit ensuite son ton important , et demanda à Adonebec quelle preuve il pouvait donner de ses talents en médecine.

— Vous avez la parole du puissant Saladin , répondit le sage en portant la main à son turban, en signe de respect, parole à laquelle il n'a jamais manqué, ni envers ses amis, ni envers ses ennemis; que peux-tu me demander de plus, Nazaréen?

— Je voudrais une preuve visible de ta science, dit le baron; sans cela tu n'approcheras pas du lit du roi Richard.

— La preuve des talents du médecin, répondit El Hakim, est la guérison du malade. Regarde ce soldat dont le sang a été desséche

f. Voulant dire qu'il ne possédait que les talents qu'on pourrait avoir acquis en cent ans.

par la fièvre qui a couvert votre camp d'ossements blanchis, et contre laquelle l'art de vos médecins nazaréens n'a été que ce que serait un pourpoint de soie contre une lame d'acier ; regarde ses doigts et ses bras aussi décharnés que les pattes de la grue. Ce matin la mort avait la main sur lui ; mais Azraël était d'un côté de sa couche, j'étais de l'autre, et son âme ne sera pas séparée de son corps. Ne me troublez point par d'autres questions; mais attendez l'iustaLt critique, et admirez en silence l'événement merveilleux.

Le médecin eut alors recours à son astrolabe, l'oracle de la science en Orient, et ayant attendu avec une grave précision que le moment de la prière du soir fût arrivé , il se mit à genoux , le visage tourné du côté de la Mecque, et récita les prières par lesquelles le musulman termine les travaux de la journée. L'archevêque et le baron anglais le regardaient avec un air de mépris et d'indignation ; mais ni lun ni l'autre ne jugea à propos d'interrompre El Hakim dans ses exercices de dévotion profane.

Enfin le Maure prosterné se releva, et, rentrant dans la hutte o\i son malade était étendu , il prit dans une petite boîte d'argent une éponge peut-être imbibée de quelque liqueur aromatique, car lorsqu'il l'eût approchée du nez de l'écuyer, celui-ci éternua, s'éveilla, et regarda autour de lui d'un au' égaré. Il offrait un spectacle bien propre à émouvoir la pitié , couché comme il l'était presque nu sur son ht ; ses os et ses cartilages étaient visibles à ti'avers sa peau , comme s'ils n'eussent jamais été revêtus de chair j son visage était comme détendu et couvert de rides. Cependant ses yeux, qui avaient d'abord paru égarés , prirent bientôt un air plus calme ; il parut s'apercevoir de la présence des deux nojîles seigneurs qui étaient dans la hutte, et il demanda d'une voix faible et respectueuse où était son maître.

— Nous connaissez-vous, vassal? lui dit lord De Vaux.

— Pas précisément, répondit l'écuyer; mais je vois à votre croix rouge que vous êtes un grand baron anglais , et je crois que cet autre seigneur est un saint prélat dont je demande la bénédiction pour un pauvre pécheur.

— Tu l'aura*;, dit l'archevêque : Beneclictio Domini sit tecum, et il le bénit en faisant un signe de croix, mais sans approcher du lit.

— Vous voyez de vos propres yeux , dit Adonebec , que la fièvre a été subjuguée. Il parle avec calme ; il a recouvré la mémoire ; son pouls est aussi tranquille que le vôtre. Assurez-vous-en vousmême.

L'archevêque ne se soucia pas de faire cette expérience j mais

Thomas de Gilsland , plus déterminé , prit le bras du malade , lui tàta le pouls, et se convainquit qu'il n'avait plus de fièvre.

— C'est véritablement une merveille, dit le chevalier en regardant le prélat ; cet homme est certainement guéri. Il faut que je conduise sur-le-champ ce médecin dans la tente du roi Richard. Qu'en pense Votre Révérence?

— Un instant, dit El Hakim, laissez-moi finir une cure avant d'en commencer une autre. Je vous accompagnerai quand j'aurai donné à mon malade une seconde dose de ce saint éhxir.

A ces mots il prit une coupe d'argent , et la rempUt d'une eau qu'il puisa dans une gourde placée près du ht. Prenant ensuite un petit sac formé de mailles étroites de soie et d'argent, de manière que l'œil des spectateurs ne pouvait découvrir ce qu'il contenait, il le plongea dans la coupe, et l'y laissa cinq minutes, pendant lesquelles il garda le silence. Pendant cette opération le baron crut remarquer dans l'eau un mouvement d'effervescence ; mais, s'il eut lieu, il ne dura qu'un instant.

— Buvez ceci, dit le médecin au malade, dormez ensuite, et soyez guéri en vous éveillant.

— Et c'est avec un breuvage si simple en apparence que tu prét^ds guérir un monarque? dit l'archevêque de Tyr.

— Tu vois qu'il a guéri un mendiant, répondit le sage. Les rois sont-ils faits d'une autre argile dans le Frangistan?

— Conduisons-le sur-le-champ près du roi, dit le baron de Gilsland. Il a prouvé qu'il possède le secret qui peut lui rendre la santé. S'il n'en fait pas usage , je le traiterai de manière que tous les secrets de la médecine lui deviendi'ont inutiles.

Comme ils allaient sortir de la hutte , le malade , élevant la voix autant que sa faiblesse le lui permettait, s'écria : — Révérend prélat, noble chevalier, et vous, digne médecin, si vous voulez que je recouvre le sommeil et la santé, dites-moi par charité ce qu'est devenu mon cher maître.

— Il est en voyage, l'ami, répondit le prélat, et chargé d'une mission honorable qui peut le retenir encore quelques jours.

— Pourquoi tromper ce pauvre diable ? dit le baron de Gilsland. — L'ami, ton maître est de retour dans le camp, et tu ne tarderas pas à le voir.

Le malade leva ses bras amaigris vers le ciel, comme pour le remercier, et ne résistant plus à la vertu narcotique du breuvage qu'O \enait de prendre, il s'endormit d'un sommeil paisible.

— Vous êtes meilleur médecin que moi , sir Thomas , dit l'arche-

vêque : un mensonge calmant convient mieux à la chambre d'un malade qu'une vérité désagréable.

— Que veut dire Votre Révérence? demanda De Vaux avec \iva- Tacité; croyez-vous que je voudrais faire un mensonge pour sauver la vie d'une douzaine de pareils êtres?

— Vous avez dit , répondit le prélat avec des signes manifestes d'alarme, que le maître de cet écuyer était de retour, le chevalier du Léopard, je veux dire.

— Il est effectivement de retour, dit De Vaux ; il n'y a que quelques heures que je lui ai parlé. Ce savant médecin est venu avec lui.

— Sainte Vierge ! s'écria l'archevêque avec un trouble évident, et pourquoi ne m'avez-vous pas dit qu'il était revenu ?

— Ne vous ai-je pas dit que c'est le chevaher du Léopard qui a amené ici ce médecin? Je croyais vous l'avoir dit, répondit De Vaux avec un air d'insouciance. Qu'importe, au surplus? sou retour n'a rien de commun avec la science de ce médecin ni avec la santé de Sa Majesté.

— Son retour est important, sir Thomas, très-important, dit l'archevêque en joignant les mains , en pressant fortement la terre du pied, et en donnant d'autres signes d'impatience comme involontairement. Mais où peut être allé maintenant ce chevalier? Que le ciel nous protège ! Il peut y avoir ici quelque fatale méprise.

— Ce jeune serf qui est dans la première pièce , dit De Vaux , non sans être surpris de l'émotion du prélat , pourra peut-être nous dire ce qu'est devenu son maître.

Il appela le jeune homme dont nous avons déjà parlé , et celui-ci, dans un langage presque ininteUigible pour eux , réussit pourtant à leur faire comprendre qu'un officier était venu chercher son maître de la part du roi quelques instants avant leur arrivée. L'inquiétude de l'archevêque monta alors au plus haut degré, et elle devint évidente pour De Vaux, quoiqu'il ne fût ni bon observateur ni d'un caractère soupçonneux. Le prélat prit à la hâte congé du chevalier, qui, le regardant avec étonncment pendant qu'il s'en allait, et levant les épaules en silence , conduisit le médecin maure à la tente du roi Richard.

Page 1