‹ Richard en PalestineChapitre 38 sur 54 · Eiope · texte numérisé non relu

Eiope

voyons un esclave de Nubie, nommé Zoank, dont il ne faut pas que tu juges par sa couleur, comme font les fous de la terre, attendu que le fruit à écorce noire a la saveur la plus exquise. Sache qu'il est fidèle à exécuter les ordres de son maître, comme le fut Rustan de Zablestan. Tu ne le trouveras pas moins prudent conseiller quand tu auras appris à entrer en communication avec lui, car la parole a été condamnée au silence entre les murs d'ivoire de son palais. Nous le recommandons à tes soins, espérant que l'heure n'est pas éloignée où il pourra te rendre de bons services. Et nous te disons adieu, espérant que notre très-saint Prophète pourra encore t'appeler à la connaissance de la vérité; mais, si cette lumière te manque, notre désir est que la santé te soit promptement rendue, afin qu'Allah soit juge entre toi et moi sur le champ de bataille. »

Cette missive était sanctionnée par la signature et le sceau du Soudan.

Richard regarda en silence le Nubien, qui était debout devant lui, les yeux fixés sur la terre, les bras croisés sur sa poitrine, semblable à une statue de marbre noir du travail le plus exquis n'attendant pour s'animer qu'un attouchement de Prométhée. Le roi d'Angleterre, qui, comme on l'a dit d'un de ses successeurs, Henry VIII, aimait à voir ce qu'on peut appeler par excellence uiv homme, était charmé de la force des muscles et de la symétrie parfaite de tous les membres de celui qu'il examinait; il lui adressa la parole en langue franque :

— Es-tu païen? lui demanda-t-il.

L'esclave secoua la tète, porta un doigt à son front, fit le signe de la croix pour prouver qu'il était chrétien, et reprit humblement son attitude immobile.

— Un chrétien de Nubie, sans doute, dit Richard, et à qui ces chiens d'infidèles ont coupé l'organe de la parole.

Le Nubien fit encore un signe de tète négatif, leva l'index vers le ciel, et le plaça ensuite sur ses lèvres.

— Je te comprends, dit Richard; tu souffres cette privation par la Tolonté de Dieu, et non par la cruauté de l'homme. Sais-tu nettoyer un baudrier et des armes, placer au besoin une armure sur le corps d'un chevalier?

Le muet fit un geste aflirmatif, et, s'avançant vers une cotte de mailles qui était suspendue avec le casque et le bouclier du monarque chevaleresque à l'un des piliers qui soutenaient la tente, il la mania avec une adresse suffisante pour prouver qu'il entendait parfaitement le service d'un écuyer.

—Tu es un drôle adroit, et je ne doute pas que tu puisses te rendre utile, dit le roi. Je t'attache à ma personne : tu seras de service dans ma chambre, afin de prouver le cas que je fais du présent du noble Soudan. Puisque tune parles pas, il s'ensuit que tu ne peux rien rapporter de ce que tu pourras voir et entendre, et que tu ne provoqueras pas ma colère par quelque réplique déplacée.

Le Nubien se prosterna de nouveau jusqu'à toucher la terre de son front; et, s' étant relevé, il s'éloigna de quelques pas, comme pour attendre les ordres de son maître.

•— Tu vas entrer en fonctions sur-le-champ, dit Richard. J'aperçois une tache de rouille sur ce bouclier ; et quand je le secouerai en face de Saladin, je veux qu'il soit aussi clair et aussi brillant que l'honneur du Soudan.

On entendit le son d'un cor hors du pavillon, et presque au même instant sir Henry Neville entra avec un paquet de dépêches.

— C'est d'Angleterre, Sire, dit-il en le remettant au roi.

— D'Angleterre! de notre chère Angleterre ! s'écria Richard avec un ton d'enthousiasme mélancoUque ; hélas ! ils ne songent guère combien leur souverain a été tourmenté par la tristesse et la maladie j combien il a trouvé d'amis faibles et d'ennemis actifs ! Ayant ouvert les dépêches, il ajouta après y avoir jeté un coup d'œil à la hâte : — Ces lettres ne viennent pas d'un pays en paix ; il est aussi agité par des divisions. Retire-toi, Neville, il faut que je les lise, ces lettres, seul et à loisir.

Neville sortit de la tente, et Richard fut bientôt entièrement absorbé dans les détails fâcheux qu'on lui envoyait d'Angleterre, relativement aux factions qui déchiraient ses domaines héréditau-es. On lui apprenait la désunion de ses frères Jean et Geoffroi ; les querelles de ces deux princes avec le grand justicier Longchamp, évèque d'Ely; l'oppression sous laquelle les nobles faisaient gémir les paysans, enfin la rébellion de ceux-ci contre leurs seigneurs, rébellion qui avait produit partout des scènes de discorde, et qui avait été, en quelques endroits, suivie d'effusion de sang. A ce récit d'événements mortifiants pour son orgueil et attentatoires à son autorité succédaient les vives prières que lui faisaient ses conseillers les plus sages et les plus dévoués pour qu'il retournât sur-le-champ en Angleterre, où sa présence seule pouvait prévenir une guerre intestine dont la France et l'Ecosse ne manqueraient probablement pas de profiter.

Rempli de l'inquiétude la plus pénible , Richard lut et relut ces lettres de mauvais augure, compara les nouvelles que les unes con-

tenaient, ayec les mêmes faits rapportc's dans d'autres en termes différents , et devint bientôt totalement insensible à tout ce qui se passait autour de lui , quoique pour jouir de la fraîcheur il se fût assis près de l'entrée de sa tente , et que les rideaux en fussent ouverts de manière qu'il pouvait voir les sentinelles et tous ceux qui se trouvaient devant la porte, comme il pouvait en être vu.

Plus enfoncé dans l'ombre du pavillon, et occupé de la tâche que son nouveau maître lui avait donnée , l'esclave nubien était assis le dos un peu tourné du côté du roi. Il avait fini de nettoyer et de fourbir un haubert et une brigandine, et il rendait en ce moment le même service à un pavois ou. bouclier d'une taille extraordinaire, garni de plaques d'acier , dont Richard se servait souvent pour faire des reconnaissances, ou pour donner l'assaut aux places fortifiées, comme étant une protection plus efficace contre les traits que l'étroit bouclier triangulaire dont se servaient les cavaliers. Ce pavois ne portait ni les lions d'Angleterre, ni aucune devise qui aurait pu attirer l'attention des ennemis qu'attaquait celui qui en était couvert. Le travail du Nubien se bornait donc à en rendre la surface brillante comme du cristal, et il semblait y réussir cemplétement. Derrière lui était le beau chien, qu'on aurait pu appeler son frère d'esclavage , et qui, comme s'il eût été saisi de respect en se voyant un roi pour nouveau maître, était couché près du muet, sa tète appuyée sur la terre, sa queue et ses pattes repliées sous son corps.

Tandis que le monarque et son nouveau ser\iteur étaient ainsi occupés, un autre acteur arriva doucement sur la scène , et se mêla au groupe de soldats anglais, dont une vingtaine, de garde devant la tente de leur souverain , témoignaient par une silence inaccoutumé leur respect pour son air pensif et les réflexions auxquelles il se livrait évidemment. Ils ne montraient pourtant pas plus de diligence que de coutume. Les uns jouaient à des jeux de hasard avec de petits cailloux ; les autres causaient à voix basse de la reprise prochaine des hostihtés ; plusieurs étaient étendus par terre, et dormaient couverts de leur grand manteau vert.

Au milieu de ces gardes indolents se ghssa un vieux Turc de petite taille, vêtu en marabout ou santon du désert , espèce d'enthousiastes qui se hasardaient quelquefois dans le camp des croisés, quoiqu'ils y fussent toujours regardés avec mépris, et souvent même exposés à de mauvais traitements. La vie dissolue de la plupart des chefs chrétiens attirait dans leurs tentes une foule de musiciens, de courtisanes, de marchands juifs , de Cophtes , de Turcs , et de tout le rebut des diverses nations de l'Orient ; de sorte que le cafetan et

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le turbau, qu'on était venu pour chasser de la Terre-Sainte, se montraient journellement au milieu des croisés , et n'excitaient aucune alarme.

Quand l'être insignifiant que nous venons de décrire fut assez près des soldats pour en être remarqué, il jeta par terre son mauvais turban vert, et fit voii' que sa barbe et ses sourcils étaient rasés comme c'était la coutume des bouffons de profession, et que l'expression de ses traits ridés et bizarres , et de ses petits yeux noirs et brillants comme du jais, annonçait en lui un cerveau dérangé.

— Danse, marabout, s'écrièrent les soldats , qui connaissaient les manières de ces enthousiastes j danse, ou nous te caresserons avec les cordes de nos arcs de manière à te faire tourner comme jamais toupie ne tourna sous le fouet d'un écolier.

Ainsi parlaient ces gardes inconsidérés, aussi enchantés d'avoir un musulman à tourmenter, qu'un enfant qui attrape un papillon ou un écoher qui découvre un nid d'oiseau.

Le mai'about, comme s'il se fût trouvé trop heureux de pouvoir les amuser , se mit à bondir sur-le-champ , et commença ensuite à tourner sur lui-même au miheu d'eux avec une agiUté singuhère, qui, contrastant avec sa petite taille et sa figure ridée, le faisait ressembler à une feuille sèche, tournant au gré d'un tourbillon. Sur le haut de sa tête, chauve par devant et rasée par derrière, s'élevait une seule touffe de cheveux , di'oite comme si elle eût servi à quelque génie invisible pour le soutenir; et dans le fait, on aurait dit qu'il lui fallait des moyens surnaturels pour exécuter une danse capable de donner des vertiges, et pendant laquelle on voyait à peine le bout des pieds du danseur toucher la terre. Cependant, tout en décrivant des cercles irréguliers, en passant d'un endroit à l'autre, il s'approchait toujours, quoique presque insensiblement, de la tente, et enfin, après deux ou trois bonds plus merveilleux que tous ceux qui les avaient précédés, il se laissa tomber comme épuisé , à environ quarante pas de la personne du roi.

— Donnez-lui de l'eau, dit un des soldats ; ces chiens ont toujours soif après leur danse joyeuse.

— De l'eau, dis-tu , Long Allen? réphqua un autre. Comment te trouverais-tu d'un tel breuvage après une pareille danse?

— Du diable s'il y a ici une goutte d'eau, dit un troisième ; il faut faire un chrétien de ce vieux païen à pied léger, en lui faisant boire du vin de Chypre.

— Oui, oui, ajouta un autre, et s'il est rétif, apporte la corne dont se sert Dick Hunter pour faire avaler des médecines à sa jument.

Un cercle se forma sur-le-champ autour du santon, étendu par terre et épuisé, et tandis qu'un des soldats le soutenait sur son séant, un autre approcha de ses lèvres un flacon de vin. Hors d'état de parler, le vieillard secoua la tête, et fit un geste de la main pour repousser la liqueur défendue par les lois du Prophète. Mais ceux qui le tourmentaient ne voulaient pas le tenir quitte à si bon marché.

— La corne ! la corne ! s'écria un d'eux ; il n'y a pas grande différence entre un Turc et un cheval de Turquie ; et il faut le traiter en conséquence.

— Par saint George, tous l'étoufferez! dit Long Allen; et d'ailleurs ce serait un péché que de faire avaler à un chien de païen une quantité de vin qui suffirait pour trois jours à un bon chrétien.

— Tu ne connais pas la nature de ces Turcs et de ces païens, Long Allen, répondit Henry AVoodstall. Je te dis que ce flacon de vin de Cliypre lui fera tourner l'esprit en sens inverse de la danse , et par conséquent le remettra dans son état naturel. L'étouffer ! ce vin ne Pétouffera pas plus qu'une livre de beurre n'étoufferait la chienne noire de Ben.

— Et quant à le lui reprocher, ajouta Tomahn Blacklees, pourquoi reprocherais-tu à ce pauvre diable de païen un flacon de bon V in sur la terre, quand tu sais que, pendant toute l'éternité, il n'aura pas une goutte d'eau pour se rafTaichir le bout de la langue?

— C'est dur, dit Long Allen; car, voyez-vous, il est Ture, parce que son père était Turc avant lui. Si c'était un chrétien qui se fût fait païen, je conviens avec vous que l'endroit le plus chaud de l'enfer serait le quartier d'hiver qui lui conviendrait le mieux.

— Tais-toi, Long Allen, dit Henry Woodstall; je te dis que ta langue n'est pas le plus court de tes membres, et je te prédis qu'elle t'occasionnera une querelle avec le père Francis comme il t'en a déjà fait une à cause de cette petite Syrienne aux yeux noirs. Mais voici la corne. Allons, quelqu'un ! de l'agilité ! qu'on lui ouvre les dents de force avec le manche d'un poignard.

— Un instant ! un instant ! le voilà qui prend son parti , s'écria Tomalin. Voyez, il fait signe qu'on lui donne le flacon. Place, place, camarades, Oop sey es , comme disent les Hollandais, cela descend comme la rosée du ciel ! ce sont, ma foi, de vrais biberons quand Us s'y mettent une fois ; jamais Turc ne tousse en buvant et ne baisse le coude trop tôt.

Dans le fait, le santon, ou qui que fût cet homme, vida, ou parut vider le flacon jusqu'au fond, et d'un seul trait. Lorsqu'il le retira de ses lèvres, après en avoir épuisé le contenu, il prononça seule-

ment, en poussant un profond soupir, les mots: — Allah kerim, c'està-dire, Dieu est miséricordieux. Les soldats , témoins de cet exploit bachique, poussèrent des éclats de rire si bruyants, que le roi en fut troublé dans ses réflexions ; et, étendant les bras vers eux, il s'écria d'un ton courroucé: — Comment? drôles, point de respect, point d'égards?

Tous gardèrent le silence à l'instant , connaissant parfaitement le caractère de Richard, qui tantôt permettait la familiarité à ses soldats, tantôt, quoique moins fréquemment, en exigeait le respect le plus profond ; se hâtant de se retirer à une distance plus respectueuse du monarque, ils voulurent emmener avec eux le marabout ; mais celui-ci, paraissant épuisé par la fatigue , ou cédant à l'influence du Tin qu'il avait bu, résista à tous leurs efforts, et poussa même quelques cris.

— Laissez-le tranquille, fous que vous êtes, dit Long Allen à voix basse à ses compagnons. Par saint Christophe ! vous mettrez notre Dickon' hors de lui, et il fera sentir la pointe de son poignard à la doublure de nos pourpoints. Laissez-le tranquille, vous dis-je ; dans moins d'une minute il dormira comme un loir.

En ce moment le monarque jeta sur eux un autre regard d'impatience, et tous les soldats se retirèrent à la hâte, laissant le santon, qui, étendu parterre, semblait hors d'état de remuer un membre ou une articulation. Un instant après, le silence et la tranquillité régnaient comme avant l'arrivée du musulman.

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