‹ Richard en PalestineChapitre 6 sur 54 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

En le voyant, il fut saisi d'etîroi, Et ne savait que penser ni que faire.

N'était-ce donc qu'une vaine chimùrc?

Éiait-ce un songe abusant sa raison ?

Était-ce une ombre, un esprit, un démon? Spekcer.

Les deux guerriers se levèrent après avoir pris un court repas et im léger rafraichissement. Il s'aidèrent obhgeamment l'un l'autre à ajuster les harnais dont ils avaient momentanément débarrassé leurs fidèles coursiers. Tous deux semblaient parfaitement habitués à remplir des fonctions qui, à cette époque, faisaient une partie nécessaire et même indispensable des devoirs d'un cavaUer ; tous deux semblaient aussi, autant que l'admettait la différence entre l'espèce animale et l'espèce raisonnable , posséder la confiance et l'affection du cheval, fidèle compagnon de ses fatigues et de ses dangers. A l'égard du Sarrasin, cette famiharité intime résultait de ses habitudes de jeunesse j car, sous les tentes des tribus beUiqueuses de l'Orient, le

guerrier attache à son cheval une importance qui ne le cède guère qu'à celle qu'ont pour lui sa femme et sa famille. Quant au chevalier européen , les circonstances et la nécessité faisaient que son cheval de bataille ne lui était guère moins cher qu'un frère d'armes.

Les deux coursiers se laissèrent donc tranquillement priver de leur liberté, et, renonçant à leur pâture, se mirent à hennir affectueusement près de leurs maîtres pendant que ceux-ci les revêtaient de leur équipement pour se remettre en route et supporter de nou- Telles fatigues. Chacun des deux guerriers , en s'acquittant de sa propre tâche, ou en aidant avec courtoisie son compagnon à remplir la sienne, regardait attentivement, remarquait avec curiosité ce qui lui paraissait singulier dans la manière d'arranger des objets dont il n'était pas habitué à se servir.

Avant de remonter à cheval , le chevaher chrétien se mouilla encore les lèvres , et trempa de nouveau ses mains dans l'eau vive de la fontaine. — Je voudrais , dit-il alors à sou compagnon païen , savoir le nom de cette source pour en conserver un souvenir reconnaissant; car jamais eau plus déhcieuse n'a pu étancher une soif plus ardente.

— Le nom qu'elle porte en arabe, répondit le Sarrasin, signifie le Diamant du désert.

— Et elle mérite ce nom, dit le croisé. Il y a mille sources dans la vallée qui m'a vu naître ; mais je n'attacherai à aucune d'elles un souvenu' aussi précieux qu'à cette fontaine solitaire , qui répand ses trésors limpides dans un endroit où ils sont non-seulement délicieux, mais presque indispensables.

— C'est la vérité, ajouta l'émir; car la malédiction existe encore sur cette mer de mort , et ni l'homme ni la brute ne boivent de ses eaux ; on ne goûte même de celles de la rivière qui l'alimente sans la remplir, qu'après être sorti de ce désert inhospitaUer.

Les deux guerriers montèrent à cheval, et continuèrent leur voyage à travers la plaine sablonneuse. La chaleur de midi était passée, et une brise légère rendait plus supportables les horreurs du désert , quoiqu'elle portât sur ses ailes une poussière impalpable , à laquelle le Sarrasin faisait peu d'attention , mais que le chevalier, pesamment armé, trouvait si incommode qu'il suspendit son casque d'acier à l'arçon de sa selle, et se couvrit la tête d'un léger bonnet de voyage, qu'on nommait alors un mortier, d'après la ressemblance qu'il avait avec un mortier ordinaire.

Ils marchèrent quelque temps en silence , le Sarrasin remplissant les fonctions de guide , ce qu'il faisait en examinant la coupe et le

gisement des premières traces d'une chaîne de rochers dont ils s'approchaient peu à peu. Cette tâche sembla d'abord absorber toute son attention, et il était comme un pilote qui conduit un navire dans un bras de mer où la navigation est difficile; mais à peine avaient-ils fait une demi-heue qu'il parut assuré de sa route , et il se montra alors disposé à entrer en conversation avec une franchise qu'il n'était pas ordinaire de trouver dans sa nation.

— Vous m'avez demandé , dit-il au chevalier, le nom d'une fontaine qui a la ressemblance, mais non la réahté d'un être vivant; TOUS me pardonnerez, j'espère, si je vous demande celui du compagnon de dangers et de repos que j'ai rencontré aujourd'hui, et que je ne puis croire inconnu, même au milieu des déserts de la Palestine.

— Il ne mérite pas encore d'être cité, répondit le chrétien. Je vous dirai pourtant que Kennetli est le nom que je porte parmi les soldats de la croix, Kenneth du Léopard-Dormant. J'ai d'autres titres dans mon pays; mais le son en serait dur pour une oreille orientale. A mou tour, brave Sarrasin, je vous demanderai quelle tribu d'Ara])ie vous réclame comme un de ses enfants, et sous quel nom vous y êtes connu.

— Je me réjouis, sir Kenneth, que votre nom soit tel que mes lèvres puissent le prononcer. Quant à moi, je ne suis point Arabe; mais je descends d'une race qui n'est ni moins errante, ni moins belliqueuse. Sachez, su^e chevalier du Léopard, que je me nomme Sheerkohf , le Lion de la montagne, et que le Kourdistan, d'où je tire mon origine, ne contient pas une famille plus noble que celle de Seldjouk.

— J'ai entendu dire que votre grand Soudan prétend avoir puisé son sang dans la même source.

— Grâces en soient rendues au Prophète , qui a honoré nos montagnes au point de tirer de leur sein celui dont la parole est une victoire ! Je ne suis qu'un humble vermisseau devant le roi de l'Egypte et de la Syrie; et cependant mon nom peut valoir quelque chose dans mon pays. Noble étranger, avec combien d'hommes ètes-vous venu à la guerre?

— Sur ma foi ! avec l'aide de mes amis et de mes parents , ce n'a pas été sans peine que j'ai pu fournir dix bonnes lances et une cinquantaine d'hommes, y compris archers et varlets. Quelques-uns ont déserté ma malheureuse bannière, d'autres ont péri sur le champ de bataille ; plui^ieurs ont été moissonnés par les maladies ; mon fidèle écuyer lui-même est dangereusement malade , et c'est pour obtenir fia guérison que j'ai entrepris ce pèlerinage.

RICnABD EN PALESTINE. 37

— Chrétien, j'ai cinq flèches dans ce carqnois, toutes garnies de plumes tirées de l'aile d'un aigle. Quand j'en envoie une âmes tentes, mille guerriers montent à cheval ; si j'en envoie une seconde , une pareille force sera à mes ordres. Les cinq feront lever cinq mille hommes ; et si j'envoie mon arc, dix mille cavaliers feront soulever la poussière du désert. Et c'est avec cinquante hommes à ta suite que tu viens envahir un pays dont je ne suis qu'un des derniers enfants î

— Par la croix ! Sarrasin, avant de te vanter ainsi, tu devrais apprendre qu'un gantelet d'acier peut écraser d'un seul coup une poignée de guêpes.

— Oui, mais il faut d'abord pouvoir mettre la main sur elles, dit le Sarrasin avec un sourire qui aurait pu rompre leur alhance encore toute nouvelle, s'il n'eût changé le sujet de la conversation en ajoutant : — Et la bravoure est-elle donc assez estimée parmi les princes chrétiens pourque toi, qui n'as ni fortune ni soldats, tu puisses m'offrir, comme tu viens de le faire, d'être mon protecteur dans le camp de tes frères, et de m'y garantir de tout danger?

— Apprends, Sarrasin , puisque tu me parles ainsi, que le nom d'un chevalier et le sang d'un gentilhomme lui donnent le droit de se placer sur le même rang que les souverains les plus puissants en tout ce qui ne concerne pas l'autorité royale et le pouvoir suprême. Si Richard d'Angleterre lui-même blessait l'honneur d'un chevalier aussi pauvre que moi, il ne pourrait, d'après les lois de la chevalerie, lui refuser le combat.

— Il me semble que j'aimerais à voir une scène si étrange, où un baudrier de cuir et une paire d'éperons mettent le plus pauvre de niveau avec le plus puissant.

— Ajoutez-y un sang noble et une âme intrépide, et peut-être ne vous serez-vous pas trompé.

— Et vous mêlez-vous aussi hardiment parmi les femmes de vos chefs et de vos grands ?

— A Dieu ne plaise que le plus pauvre chevalier de la chrétienté ne soit pas libre de consacrer, en tout honneur, son cœur et son éi)ée, la renommé de ses actions, et l'entier dévouement de son âme, à la plus belle princesse dont le front ait jamais porté une couronne !

— Il n'y a qu'un moment, tu me peignais l'amour comme étant le plus grand trésor du cœur ; le tien est sans doute placé en lieu noble et élevé?

— Etranger , répondit le chrétien le visage couvert d'une vive rougeur, nous ne disons pas inconsidérément où nous plaçons notre

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trésor le plus précieux. Qu'il te suffise de savoir que mon amour est placé, comme tu le disais, en lieu noble et élevé, très-noble, trèsélevé. Mais si tu veux entendre parler d'amour et de lances rompues, Tiens dans le camp des croisés, et tu y trouveras de quoi exercer tes oreilles et même ton bras, si tu le veux.

Le guerrier de l'Orient, se soulevant sur ses étriers, et agitant sai javeline, répondit avec fierté : — Je doute que je trouve un de vos gens ayant la croix sm* l'épaule qui veuille entrer en lice avec moi pour lancer le djérid.

— Je ne vous promets rien à cet égard, dit le chevalier; et pourtant il y a dans le camp certains Espagnols qui connaissent assez bien votre passe-temps oriental de lancer la javeline.

— Les chiens ! les fils de chiens ! s'écria le Sarrasin. De quoi se mêlent ces Espagnols de venir ici combattre les vrais croyants, eux qui, dans leur pays, en sont les serviteurs et les esclaves? Ce n'est point avec eux que je voudrais me livrer à des divertissements guerriers.

— Que les chevaliers de Léon et des Asturies ne vous entendent point parler d'eux en pareils termes, dit le chevalier du Léopard. Mais si, au lieu de lancer un roseau , ajouta-t-il avec un sourire occasionné par le souvenir de leur combat du matin, vous voulez vous servir d'une masse d'armes, vous ne manquerez pas de guerriers de rOccidcnt qui seront disposés à faire votre partie.

— Par la barbe de mon père ! chrétien , répondit le Sarrasin en souriant à demi, les masses d'armes sont trop lourdes pour en faire un jeu. Je ne les fuirai jamais dans le combat ; mais ma tète, ajoutat-il en passant la main sm* son front , m'avertira quelque temps de ne pas les chercher par amusement.

— Je voudrais que vous vissiez la masse d'armes du roi Piicliard. Celle qui est suspendue à l'arçon de ma selle n'est qu'une plume en comparaison !

— xSous entendons beaucoup parler de ce souverain d'une île. Êtes-vous un de ses sujets?

— Je suis un de ses soldats dans notre expédition, et je m'en trouve honoré. Mais je ne suis pas né son sujet, quoique j'aie reçu le jour dans l'île où il règne.

— Que voulez-vous dire? Avez-vous donc deux rois dans une^uyreîle?

— Comme vous le dites, répondit l'Ecossais, — car l'Ecosse était la patrie de sir Kenneth ; — nous en avons deux. Mais , quoique les habitants des deux extrémités de l'île soient souvent en guerre entre

eux, le pays, comme vous le voyez, peut eucore fournir un corps d'hommes crarraes en état d'ébranler Fautorité profane de votre maître sur les cités de Sion.

— Par la barbe de Saladin ! Nazaréen, si ce n'était une folie incon- ' sidérée de jeunesse , je rh'ais de bon cœur de la simplicité de votre

grand sultan, qui vient ici pour conquérir des déserts et des rochers , et en disputer la possession à ceux qui ont dix fois plus de bras à leurs ordres , taudis qu'il laisse une partie de la petite île où il a reçu le jour sous la domination d'un autre sceptre que le sien ! Sûrement, sir Kenneth, vous et les autres guerriers de votre pays, vous avez dû vous soumettre à la puissance de ce roi Richard avant de quitter une contrée divisée contre elle-même.

— Non, de par la brillante lumière du ciel ! s'écria Kenneth avec autant de fierté que de vivacité. Si le roi d'Angleterre n'était parti pour la croisade qu'après avoir été reconnu souverain d'Ecosse, ni moi, ni aucun bon Ecossais, nous n'aurions jamais cherché à empêcher le croissant de briller sur les murs de Sion.

A peine avait-il prononcé ces mots, que, rentrant en lui-même, il dit à demi-voix : — Med culpâ/ mcâ culpâ! Quel droit, moi, soldat de la croix, ai-je de songer à une guerre entre des nations chrétiennes?

La manière dont la réflexion et le devoir corrigeaient cette expression inconsidérée d'un premier mouvement n'échappa point au musulman ; et, s'il ne comprit pas entièrement ce que venait de cUre le chevaher du Léonard, c'en fut assez pour le convaincre qu'il existait parmi les chrétiens, comme parmi les mahométans, des sentiments d'inimitié personnelle et des querelles nationales qu'il était difficile d'éteindre. Mais les Sarrasins étaient une nation aussi policée peut-être que leur rehgion le permettait, et particulièrement susceptible de concevoh' de hautes idées de courtoisie; ce fut ce qui empêcha l'émir de paraître s'apercevoir de la contradiction qui existait entre les sentiments de sir Kenneth comme Ecossais et comme croisé.

Cependant, à mesure qu'ils avançaient, la scène commençait a changer autour d'eux. Il marchaient alors vers l'orient, et ils avaient atteint cette chaîne de rochers escarpés et arides, qui, de ce côté, entourent une plaine nue, et qui varient la surface du pays sans en changer la nature stérile. Des éminences rocailleuses et à pic s'élevaient autour d'eux, et bientôt des monts formidables, des descentes rapides, des défilés étroits, opposèrent aux voyageurs des obstacles d'un genre nouveau. De sombres cavernes, des crevasses dans les

rochers, de ces grottes dont il est si souvent parlé dans les Ecritures, semblaient ouvrir des abîmes des deux côtés pendant leur marche, et Témir informa le chevalier écossais que c'était souvent le repaire d'animaux de proie ou d'hommes encore plus féroces, qui, poussés au désespoir par les suites d'une guerre continuelle et par l'oppression tant de l'une que de l'autre armée, étaient devenus brigands, et se hvraient à leurs déprédations, sans égard pour la religion ni pour le rang, pour le sexe ni pour l'âge.

Le chevalier écossais écouta avec indifférence le récit des ravages commis par des bètes farouches ou des hommes effrénés, se reposant avec confiance sur sa valeur et sa force. Mais il fut frappé d'une crainte mystérieuse quand il remarqua qu'il était au miUeu du désert mémorable du jeune de quarante jours, sur ce théâtre de la tentation à laquelle l'esprit des ténèbres put soumettre le Fils de l'Ilomme. H cessa peu à peu de faire attention à la conversation frivole et mondaine du guerrier infidèle ; et, quelque agréable qu'il eût trouvé partout ailleurs un compagnon si gai et si brave, sir Kenneth sentit que dans ce désert, dans ce séjour de désolation et d'aridité, où les mauvais esprits avaient coutume d'errer quand ils étaient chassés des corps mortels, un moine déchaussé aurait été pour lui une meilleure compagnie qu'un joyeux mécréanf.

Ces réflexions lui occasionnèrent une sorte d'embarras , d'autant plus que la gaieté du Sarrasin semblait augmenter à mesure qu'ils avançaient. Plus ils pénétraient dans les sombres solitudes des montagnes, plus sa conversation devenait légère et enjouée; et quand il vit qu'il n'obtenait plus de réponse, il se mit à chanter. Sir Kenneth connaissait assez les langues de l'Orient pour être assuré qu'il chantait ces chansons d'amour où l'éloge de la beauté inspire aux poètes orientaux toute la pompe de leur style figuré. De telles images étaient particulièrement mal adaptées aux pensées sérieuses d'un dévot chevalier dans le désert de la tentation. Avec une inconséquence assez remarquable, le Sarrasin chanta aussi des couplets à l'éloge du vin, le rubis hquide des poètes persans, et sa gaieté enfin devint si importune à l'Ecossais, que, sans la promesse d'amitié qu'ils s'étaient faite mutuellement, sir Kenneth aurait probablement pris des mesures qui auraient obligé son compagnon à changer de ton. Quoi qu'il en soit, il lui semblait qu'il avait à ses côtés quelque démon malin et licencieux, qui tendait des pièges à son âme, et qui mettait en danger son salut éternel en lui inspirant des pensées de plaisirs terrestres dans un moment où sa foi comme chrétien et son \œu comme pèlerin lui faisaient un devoir de s'occuper de dévotion

et de pénitence. Il était donc fort embarrassé, et ne savait trop ce qu'il devait faire. Enfin , avec un ton brusque de mécontentement, il interrompit le chanteur au milieu du poëme du célèbre Rudpiki , dans la strophe où il préfère le grain de beauté^ qui orne le sein de sa maîtresse à toutes les richesses de Bokhara et de Samarcande.

— Sarrasin, lui dit-il d'un air grave, aveugle comme tu l'es, et plongé dans les erreurs d'une fausse loi , tu devrais pourtant comprendre qu'il y a des endroits plus saints que les autres , et qu'il en existe aussi dans lesquels le malin esprit a un pouvoir plus qu'ordinaire sur les faibles mortels. Je ne te dirai pas pour quel motif sublime ce lieu, ces rochers, ces cavernes, dont les ténébreuses voûtes semblent conduire à rabîme des abîmes, passent pour un endroit spécialement fréquenté par Satan et ses anges : il suffit que des hommes saints et prudents, qui connaissent les risques que l'on court dans ce heu maudit , m'aient averti depuis longtemps de m'en méfier. Ainsi donc , SaiTasin , mets fin à une légèreté folle qui vient mal à propos, et porte tes pensées vers des choses plus en harmonie avec l'endroit où nous sommes, quoique, malheureusement pour toi, hélas! tes meilleures prières ne soient que blasphème et péché.

Le Sarrasin l'écouta avec quelque surprise , et lui répondit avec une bonne humeur et une gaieté que la courtoisie seule contenait :

— Mon bon sir Kenneth, il me semble que vous agissez avec peu de justice à l'égard de votre compagnon, ou que vos tribus occidentales sont habituées à agir sans cérémonie. Je ne me suis pas oflensé quand je vous ai vu boire du vin et vous gorger de chair de porc; je vous ai laissé jouir d'un repas que vous appeliez votre liberté chrétienne, et je me suis contenté de vous plaindre du fond du cœur en vous voyant des goûts si impurs. Pourquoi donc vous scandaliser quand j'égaie de mon mieux une triste route par quelques vers enjoués? Que dit le poète? — Le chant est comme la rosée du ciel tombant sur le sein du Désert; il rafraîchit le sentier du voyageur.

— Ami Sarrasin, répondit le chrétien, je ne te blâme pas d'aimer le chant et la gaie science, car nous y consacrons souvent nousmêmes un temps qui pourrait être employé à de meilleures pensées; mais il vaut mieux réciter des prières et des psaumes que de chanter les plaisirs de l'amour et du vin, quand on traverse cette vallée de l'ombre de la mort, pleine de malins esprits, que les prières de saints hommes ont forcés à s'éloigner des habitations des mortels, et à errer dans des heux aussi maudits qu'eux-mêmes.

1. Le iraducteur n'a pas osé être ici aussi arabe qu'en Arabie, il y a dans le Icsle mole, qui signiOe tache, el donl envie esl le nom populaire en français.

— Ne parle pas niÈû des génies, chrétieu, dit le Sarrasin ; apprends que tu parles à un homme dont la famille et la nation tirent leur origme de la race immortelle que la tienne redoute et contre laquelle elle blasphème.

— Je pensais bien que Totre race aveugle descendait de l'esprit de ténèbres , sans le secours duquel vous n'auriez jamais pu vous maintenir dans cette bienheureuse terre de la Palestine , contre un si grand nombre de vaillants soldats de Dieu. Je ne parle pas de4oi en particuher, Sarrasin, je parle en général de ton peuple et de ta religion; il me parait pourtant fort étrange, non que vous descendiez de Tesprit malin, mais que vous vous en fassiez gloù'e.

— Et de qui les plus braves se feraient-ils gloire de descendre , si ce n était de celui qui fut le plus brave ? A qui les cœurs les plus fiers feraient-ils mieux remonter leur origine qu'à cet esprit de ténèbres qui préféra succomber sous la force plutôt que de -fléchir le genou contre sa volonté? On peut haïr Ebhs, étranger, mais il faut qu'on le craigne; et les descendants d Ebhs dans le Kourdistan sont semblables à leur père.

Les contes de magie et de nécromancie étaient la science de ce temps; et sir Kenneth entendit, sans incrédulité et sans beaucoup de surprise, son compagnon avouer qu'il descendait du dc-mon; mais ce ne fut pas sans frémir secrètement d€ se trouver dans cet endroit redoutable avec un homme qui se déclarait issu d'un tel hgnage. Cependant, naturellement inaccessible à la crainte, il fit le signe de la croix, et demanda hardiment au musulman de lui expliquer la généalogie dont il se vantait. L'émir y consentit surle-champ.

— Apprends, brave étranger, lui dit-il, que lorsque le cruel Zohauk, l'un des descendants de Giamschid, occupait le trône de Perse , il forma une hgue avec les puissances des ténèbres sous les voûtes secrètes d'Istakhar, voûtes que les mains des esprits élémentaires avaient creusées dans le roc vif, longtemps avant qu'Adam lui-même eût reçu le jour. Là, il nourrissait par des oblations journalières de sang humain deux serpents dévorants qui, suivant les poètes , étaient devenus parties de lui-même. Pour fournir à leur subsistance il levait chaque jour une taxe de sacrifices humains ; mais enfin la patience épuisée de ses sujets fit que quelques-uns d'entre eux tirèrent le cimeterre de la résistance, tels que le vaillant forgeron et le victorieux Eéridoun, par qui le tyran fut enfin détrôné, et emprisonné pom^ toujours dans les affreuses cavernes de la montagne de Damavend.

Mais, avant que la Perse fût ainsi délivrée, et tandis que le pouvoir de ce monstre sanguinaire subsistait encore dans toute sa plénitude , les satellites féroces qu'il chargeait de lui chercher des victimes pour ses sacrifices journaliers amenèrent, sous les voûtes du palais d'Istakhar, sept sœurs si l)elles qu'on les aurait prises pour sept houris. Elles étaient fiUes d'un sage, qui n'avait d'autres trésors que sa sagesse et ces belles créatures. Sa sagesse n'avait pas été suffisante pour prévoir cette calamité , et la beauté de ces aimables filles ne put la détourner. L'ainée n'était encore que dans sa vingtième année, et la plus jeune venait à peine d'atteindre sa treizième. Elles se ressemblaient tellement qu'on ne pouvait les distinguer l'une de l'autre que par la diiïerence de leur taille , qui s'élevait par une gradation insensible , comme le sentier qui conduit au paradis. Elles étaient si belles , quand elles se trouvèrent sous ses sombres voûtes , sans autres vêtements qu'une simarre de soie blanche , que leurs attraits séduisirent des cœurs qui n'étaient pas mortels.* Le tonnerre gronda, la teiTC trembla, et la muraille de la voûte se fendit pour hvrer passage à un être vêtu en chasseur, ayant un arc et des flèches , et suivi de six de ses frères. Ils étaient de grande taille , et , quoique leur teint fût très-brun , il n'avait rien de désagréable ; mais leurs yeux avaient plutôt le terne éclat de ceux des morts que la vive lumière qui brille sous les paupières des vivants. — Zeineb , dit le chef de cette troupe d'un ton bas , doux et mélancolique, en s'adressant à la sœur aînée et en lui prenant la main, je suis Cothrob, roi du monde souterrain, et chef suprême du Ginnistan. Moi et mes frères, nous sommes du nombre de ces êtres qui, créés du feu élémentaire, dédaignèrent, malgré l'ordre de la Toute- Puissance , de rendre hommage à une motte de terre qui avait reçu le nom d'homme. Vous pouvez avoir entendu parler de nous comme d'êtres cruels , persécuteurs , sans pitié : c'est une calomnie. Nous sommes naturellement bons et généreux. Nous ne nous livrons à la vengeance que lorsque nous sommes insultés; nous ne sommes cruels que contre ceux qui nous offensent. Nous sommes fidèles à ceux qui mettent leur confiance en nous, et nous avons entendu les invocations de Mithrasp, de votre père, mortel assez sage pour honorer non-seulement celui qui est l'origine du bien, mais encore ceux qu'on appelle la source du mal. Vous et vos sœurs, vous êtes à la veille de la mort, mais que chacune de vous nous donne un cheveu de ces belles tresses, en gage de fidélité, et nous vous emmènerons bien loin d'ici en un heu de sûreté, où vous pourrez braver 2ohauk et ses ministres.

44 EICHAED EN PALESTINE.

La crainte de la mort , dit le poëte , est comme la verge du prophète Aaron, qui dévora toutes les autres verges quand elles eurent été transformées en serpents devant le roi Pharaon ; et les filles du sage persan étaient moins disposées que d'autres à être effrayées d'un esprit. Elles payèrent le trihut que Cothi'oh leur demandait, et en un instant elles se trouvèrent transportées dans un château enchanté sur les montagnes de Tugrut, dans le Kourdistan, où jamais les yeux d'un mortel ne les revirent. Mais avec le temps, sept jeunes gens, distingués par leurs exploits dans la guerre et à la chasse, parurent dans les environs du château des démons. Ils étaient plus bruns, plus grands, plus fiers et plus résolus qu'aucun des hahitants des vallées du Kourdistan. Ils se marièrent, et devinrent les premiers pères des sept tribus kourdes dont la valeur est connue dans tout l'univers. —

Le chevalier chrétien entendit avec surprise ce conte étrange, dont on trouve encore des vestiges dans le Kourdistan, et, après un moment de réflexion, il répondit : — En vérité, sire Sarrasin, vous avez raison ; on peut craindre et haïr vos ancêtres , mais on ne doit pas les mépriser. Je ne suis plus étonné de votre obstination dans une foi fausse , car c'est sans doute une disposition diabohque que TOUS ont transmise vos aïeux, ces chasseurs infernaux dont vous venez de parler, qui vous fait préférer le mensonge à la vérité; et je ne suis pas plus surpris que votre esprit s'exalte et vous inspire des vers et des chants, quand vous approchez des Ueux hantés par les mauvais esprits, puisqu'ils doivent exciter en vous ce sentiment de joie qu'éprouvent tous les hommes quand ils approchent du pays de leurs ancêtres.

— Par la barbe de mon père ! je crois que tu as raison , dit le Sarrasin , plus diverti qu'offensé de la hberté avec laquelle le chrétien venait de faire ces observations ; car quoique le Prophète , que son nom soit béni ! ait semé parmi nous les germes d'une meilleure foi que celle qu'on apprit à nos ancêtres dans les murs enchantés de Tugrut, cependant nous ne sommes pas disposés, comme les autres musulmans, à passer condamnation à la hâte contre les puissants esprits élémentaires de qui uous tirons notre origine. Ces génies, comme nous le croyons, et comme nous l'espérons, ne sont pas frappés d'une réprobation absolue ; ils sont encore dans un temps d'épreuves, et ils peuvent être ensuite punis ou récompensés. Au surplus, laissons cela aux mollahs et aux imans. Il me suffit de vous dire que notre respect pour ces esprits n'est pas entièrement effacé par ce que nous avons appris dans le Coran, et qu'on chante encore

dans nos montagnes , en mémoire de la foi plus ancienne de nos pères, des vers tels que ceux-ci.

A ces mots, il se mit à chanter des stances dont les expressions et les tournures semblaient fort antiques, et qui paraissaient avoir été composées par quelque adorateur d'Arimane, c'est-à-dire du mauvais principe.

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