ACTE II, SCÈNE IX
pures du sang de vos frères... {Mouvement d' Elisabeth et de la reine.) Oui, milady, pures de leur sang, et si Dieu se faisait entendre, il vous dirait quelle tête j'ai fait tomber qui n'ait été un holocauste offert au repos du pays. Innocente et généreuse, vous ne voyez que le sang versé, le sang qui vous répugne, et vous en détournez les yeux avec horreur... Je le comprends, Betty. Mais dans ces temps funestes, les familles royales portent en elles cette fatalité terrible, que pour obéir à leur mission, elles sont condamnées a déchirer leur propre sein. Celui qui a cent pieds de terre a labourer peut se dire : je n'irai pas plus loin. iMais un roi en peut-il dire autant; un roi que tiraille la turbulence hautaine des barons et l'inconstance du peuple? J'ai été calomnié, Betly , j'ai été chargé de bien des crimes que d'autres ont commis; mais écartez ces nuages sanglants, écartez-les et vous ne verrez que l'instrument docile de Dieu!
ELISABETH
Dieu vous écoule, milord !
RICBARD, souriant.
Et il m'entend ce que vous n'avez pas l'airde faire, milady.
ELISABETH
Eh bien! voici ma main... cette main où palpite encore la dernière étreinte de mes frères ; celte main qui a' bercé Richard enfant et apaisé ses cris par le sommeil ; cette main qui a été l'appui inutile d'Edouard, milord, la voilà!... osezvous y mettre la vôtre sans frémir ?
RICHARD, mettant sa main dans la sienne.
Ainsi soit-il, belle nièce !
ELISABETH, rejetant violemment la main du roi.
Ah ! gardez voire Irône! — Votre trône ? Quelle est la femme qui voudrait s'y asseoir? Votre trône?.... Non, ce n'est pas une compagne que tu peux avoir, c'est une complice; ce
ÔO RICHARD 1)1.
ii'esl pas un cœur candide el pur, c'est une furie qui puisse dormir en paix sous ton toit, dans l'enivrement de tes cruautés!
LA REINE, suppliante.
Ma fille ! ma fille !
ELISABETH, passant à sa mère.
Crois-tu que j'ignore son règne, ou si ce n'est pas la mémoire qui me manque, crois-tu que ce soit le cœur ?
LA REINE
Ma fille !
ELISABETH
Non, je démentirais ma race par mon silence !
LA REINE, voulant entraîner Richard.
Ah ! ma fille est folle, milord, elle est folle ! Venez !
(Richard saisit brusquement la reine par le bras, la fait passer à sa gauche et écoute froidement Elisabeth. )
ELISABETH
Oui, tu l'es fait du meurlre une habitude et une distraction ! Oui, lu as tué mes deux frères, Edouard et Richard. Oui, tu as tué mon oncle Rivers, tué mon oncle Clarence, ton frère. Tu t'es fait un marchepied de cadavres pour escalader ce trône que tu viens in'offrir, a moi dont le cœur est morcelé par tes crimes. Oh! l'insensé tyran! la vapeur du sang t'a enivré! Je suis heureuse de pouvoir te le dire en face : je ne te hais pas, je le méprise ; je ne le hais pas, je te brave ; je ne le hais pas, je te chasse!
LA REINE, tombant aux pieds du roi.
Mon frère! mon frère!
RICHARD, froidement.
Vous élevez bien vos enfants, ma sœur î
LA REINE
Elle est perdue !
Nous sommes vengées ! . . . Si tu en doutes, regarde sa pâleur !