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DESSINÉS ET PHOTOGRAPHIÉS DE WAGNER

Wagner esquissé par lui-même en 1840. — Wagner doux rêveur romantique en 1850. — Wagner d'après un portrait de 1855. — Wagner d'après la photographie de Pierre Petit. — Wagner durant sa période excentrique à Munich. — Wagner vu par les écrivains : Champfleury, de Lorbac, Louis Lacombe, Victor Tissot, Catulle Mendès. — Wagner transfiguré. — La dernière photographie. — Profil de Wagner obtenu par Trewey avec l'ombre des mains.

Après l'homme vu par lui-même, par ses pensées publiquement exprimées et par son écriture, l'homme vu par les autres, l'homme photographié littérairement et graphiquement ; embelli par les uns, enlaidi par les autres. Du Wagner de 1850 au Wagner de 1880 il y a loin : il est de ceux qui se sont lentement formés, qui ont mis longtemps à se trouver « une tête ». Au début, c'est un vulgaire chef d'orchestre, un maître de chapelle comme l'Allemagne en fournit à la douzaine tous les 365 jours : cinquante ans cela jongle avec le bâton dans une résidence quelconque ou fait danser les jeunesses échevelées aux quatre coins de l'Europe; cela vous a des airs à la Liszt ou ressemble vaguement à un magister de village.

PORTRAITS DE WAGNER

Mais d'abord, pourquoi ne pas demander à Wagner lui-même, à Wagner qui, paraît-il, s'amusait quelquefois à prendre le pinceau pour peindre sa propre effigie, un portrait du musicien partant sans argent en poche, avec sa femme, pour Paris où il ne connaissait personne. Voici, en effet, comment il dépeignait dans La Fin d'un musicien à Paris, nouvelle écrite en 1840, le héros chargé de le représenter :

Ce qu'il avait de plus remarquable c'était un magnifique chien de Terre-Neuve. Quant à lui-môme, il était beaucoup moins beau à voir que le chien; il était proprement habillé, mais Dieu sait avec quelle mode de province!... Son cœur était tendre ; la vue des chevaux geignant sous le fouet, en glissant sur les pavés de Paris, lui faisait venir les larmes aux yeux. Il était patient et ne s'emportait jamais quand d'un trottoir étroit un gamin le faisait tomber dans le ruisseau. Malheureusement il avait une conscience artistique délicate ; il était ambitieux, mais sans talent pour l'intrigue ; enfin dans sa jeunesse, il avait vu une fois Beethoven, ce qui lui avait fait tourner la tête à tel point qu'il était impossible qu'il pût se trouver à sa place dans Paris.

Un grotesque au point de vue du costume, un sentimental qui eût été certainement l'agent le plus actif de la Société protectrice des animaux (1), le monsieur timide qui a approché du grand homme, tel était donc Wagner sous le tromblon de 1840; tel est le jeune musicien qu'on peut se représenter sous le passe-partout au filet d'or du daguerréotype. lia une belle cravate, tient d'une main des gants, raides comme sa personne, tandis que Fautre porte un parapluie ventru, signe proverbial de candeur et d'honnêteté.

(I) Il devait en faire partie par la suite.

Ce Wagner, nous ne le possédons malheureusement pas, mais il est, on le voit, facile à restituer.

Dix ans après, en 1849, le jeune musicien déjà doué

de l'esprit voyageur a pris forme : il s'est développé suivant la note sentimentale si bien esquissée par lui : l'œil est doux, la figure pleine ; tout indique le penseur, le rêveur, mais rien ne laisse apercevoir l'homme de lutte, le réformateur, de même qu'on chercherait vainement sur cette physionomie, douce et bonne la marque apparente d'un génie transcendant (1).

Le voici parvenu à son plein épanouissement, à cette époque de transformation , particulière à chacun de nous, où sur le canevas tracé, les traits reçoivent leur direction dernière. De cette figure de romantique, que va-t-il advenir?

Dès maintenant, pour nous renseigner, graphiques et littéraires, les documents sont nombreux.

D'après un portrait exécuté par Ernest Benedict Kietz, pour M>e Laussot, à Bordeaux k.

* M"» Laussot, femme artiste, s'était passionnée pour la musique de "Wagner. M. Ad. Jullien donne par erreur à ce portrait, dans son Wagner, la date de 1840.

(1) Richard Wagner racontait alors à des amis que lorsqu'il passa à Vienne on le prit pour le duc de Reichstadt, tant il y avait dans sa physionomie quelque chose du fils de Napoléon.

Portrait publié par Le Petit Figaro le 5 juillet 1869, d'après une photographie de Pierre Petit (1), et figurant également entête de la brochure de M. Ed. Drumont : Richard Wagner, l'homme et le musicien.

C'est aussi d'après cette photographie qu a été exécuté le petit portrait à l'eau-forte par Bracquemond, placé en tête du volume de Champfleury : Grandes Figures d'hier et d'aujourd'hui (18G1)-Sur ce frontispice gravé, Wagner figure aux côtés de Balzac, de Gérard de Nerval et de Courbet. Plus tard, c'est-à-dire lors de sa mort, les Allemands le placèrent aux côtés de Gambetta, de Victor Hugo et du comte de Chambord, décédés la même année.

(1) Trinquart et Pierson avaient aussi photographié Wagner en 1861.

Richard Wagner, par Grano-Carteret.

PORTRAITS DE WAGNER

D'abord les portraits dessinés.

La tête, dans sa conformation générale, paraît s'être tassée, le visage a pris une expression de dureté, les yeux, autrefois vagues, sont devenus plus vifs, plus expressifs, le nez s'est légèrement recourbé, la bouche s'est ouverteetplissée d'une façon significative, le menton commence à se contourner en galoche. 11 y a, dans cet ensemble, je ne sais quoi de judaïque et de « meyerberien». Autant la physionomie d'autrefois laissait voir un convaincu, un naïf plein d'enthousiasme, autant celle d'aujourd'hui indique un désillusionné, l'homme qui a lutté et souffert.

Vue de trois quarts, comme dans la photographie de Pierre Petit, la figure paraîtra encore plus dure, encore plus ingrate; mais, chose singulière, l'aspect judaïque du portrait de 1855 a fait place à cette sécheresse, qui est la caractéristique du type calviniste.

Après le Wagner de l'Allemagne idéale et poétique, après le Wagner si singulièrement transformé par les luttes de la vie, voici, si j'ose m'exprimer ainsi, le Wagner de la période excentrique, à Munich. Nez en

Richard Wagner vers 1855.

(D'après une gravure sur bois de l'époque.)

bec d'oiseau, aminci, allongé, lèvres émaciées ; quoique le front soit vaste et le visage assez plein, l'ensemble a quelque chose de l'acier, de la lame d'un couteau. Du reste, l'homme s'est fait une tête, un composé de poète et de cabotin; il a pris je ne sais quoi de hautain et de sarcastique à la fois. C'est un dramaturge, un directeur, un intendant de théâtres royaux, ce n'est pas l'artiste uniquement passionné pour l'art.

Et maintenant, recherchons comment l'ont vu tous ceux qui l'approchèrent, tous ceux qui, amis ou ennemis, eurent, de 1850 à 1872, occasion de se trouver en contact avec lui.

Tout d'abord les sympathiques, les enthousiastes, ceux qui se firent les champions du compositeur méconnu : Ghampfleury, Ch. de Lorbac, Louis Lacombe,

Wagner est pâle avec un beau front dont la partie près de la racine du nez offre des bosses très accusées. 11 porte des lunettes et des cheveux abondants sans exagération. C'est une nature bilieuse, ardente au travail, pleine de conviction, aux lèvres minces, à la bouche légèrement rentrée, et le trait le plus caractéristique dans les détails vient de son menton, se rapprochant de la famille des mentons de galoche.

U y a en lui de la timidité, de la naïveté, du contentement des murmures d'une salle qui paraît disposée à écouter religieusement. De cette personnalité allemande et modeste jaillit une sorte de charme particulier auquel nous ne sommes guère habitués.

Cet homme, je le sens, n'a rien de commun avec les compositeurs excentriques qui s'habillent bizarrement, essayent d'influencer la salle par un regard satanique, et secouent une longue crinière.

Ghampfleury, peintre réaliste, yyinxït, anno 1861. Adressons-nous, en second^ à M. Charles de Lorbac,

RICHARD IWAGNER

D'après un portrait signé C. Schweitzer.

(Gravure publiée dans le journal Daheim, le 22 juin 1872.)

* J'ignore absolument quel est ce C. Schweitzer qui ne figure dans aucun dictionnaire biographique, dans aucun annuaire des artistes contemporains. En tout cas, ce portrait, exécuta peut-être d'après une photographie, est un de ceux qui se rencontrent le plus dans les publications allemandes, de 1871 à 1875.

Richard Wagner, par Grand-Carteret.

PORTRAITS DE WAGNER

auteur d'une courte biographie du musicien, plaquette rarissime, également publiée en 1861.

Wagner, écrivait-il, est de taille moyenne, tout indique en lui, au premier coup d'œil, une organisation nerveuse ; les mouvements sont brusques, impatients, comme ceux d'un homme dont la pensée dévore le temps. Le front est d'un développement extraordinaire ; les yeux petits, mais pleins de flamme; le nez très vigoureusement busqué ; la bouche rentrée, les lèvres minces, le menton se rapprochant de ce qu'on appelle un menton de galoche. Wagner porte habituellement des lunettes; sa tenue est simple mais très soignée. — Caractère général de l'homme : volonté souveraine, énergie indomptable.

Champfleury et de Lorbac n'ont pas seulement vu de la même façon; ils ont encore retenu les mêmes choses.

Autre portrait donné en 1860 dans la Revue germanique par M. Louis Lacombe, mais qui doit être considéré comme antérieur, le compositeur français rendant compte d'une visite au maître allemand faite à Zurich vers 1850.

Son superbe front, lit-on dans cet article, était éclairé par un regard plein de vivacité, d'éclat, de chaleur communicative . Il y avait dans toute sa personne quelque chose d'animé, d'ouvert, de puissant, de spirituel, qui nous charma et nous nous rappelons encore, après dix longues années, l'impression que produisit sur nous son œil intelligent où semblait s'être logé un rayon de soleil.

Par contre, Fiorentino, dans son feuilleton du Constitutionnel (1) se laissant aller à des appréciations plus musicales que physiques, cherchait à mettre en contradiction le haut et le bas du visage.

(I) 31 janvier 1860.

Il a le iront beau, noble, élevé; le bas du visage, écrasé et vulgaire. On dirait que deux fées, Tune irritée, l'autre affectueuse et bonne, ont présidé à sa naissance. La fée de l'harmonie a caressé et embelli le front d'où devaient sortir tant de conceptions hardies, et de pensées fortes ; la fée de la mélodie prévoyant le mal que lui ferait cet enfant, s'est assise sur sa figure et lui a aplati le nez.

Au tour de M. Drumout qui, en 1869, écrivait, lui aussi, sa brochure sur l'homme et le musicien à propos de Rienzi, représenté, on s'en souvient, avec un certain luxe, au Théâtre Lyrique.

11 suffit de regarder Wagner pour deviner une individualité exceptionnelle. Le front est large et magnifiquement développé, le regard est fin et pénétrant, la bouche est sarcastique ; — l'ensemble exprime un mélange de finesse et de bonté.

Sautons quelques années et demandons à M. Victor Tissot, qui a vu Wagner en 1865 puis en 1875. ses impressions personnelles.

En 1865, à Munich, il nous le représente comme une espèce de diablotin tout noir, à la longue chevelure flottant sur les épaules, et dont les jambes, minces comme des flûtes, se perdaient dans d'énormes chaussons de feutre, puis il ajoute :

On était à la veille de représenter Tristan et lseulty et le maestro, en proie à la fièvre, tout plein de feu, ne pouvait tenir en place ; il sautait et se trémoussait ; il agitait à tort et à travers ses bras d'araignée turbulente. Les paroles sortaient de sa bouche en flots désordonnés. On eût dit d'un torrent subitement grossi par les pluies.

Tel était Wagner en 1865, à Munich ; tel on le retrouve aujourd'hui, à Bayreuth, à dix ans de distance.

Il n'y a que les cheveux qui ont changé de couleur. Ils sont

WAGNER A UNE RÉPÉTITION GÉNÉRALE (Bayreuth, 7 août 1875).

(Croquis au fusain d'Adolphe Menzel, d'après une photographie.) Richard Wagner, par Grand-Carteret.

PORTRAITS DE WAGNER

(il

légèrement argentés. La tête est la même, ënergiquèment taillée, à angles aigus. Une tête de reître. Les gestes sont restés brusques comme des coups de rapière et sa langue a conservé la volubilité d'un moulin. C'est un nerveux, un passionné ; quelque chose comme un Orlando musical. Il est toujours furieux, il a toujours l'air de se battre, ou de prêcher une croisade. Il est en éruption continuelle. Dans tout ce qu'il fait, dans tout ce qu'il dit, il y a un mélange de lave, de flamme et de fumée. La première fois qu'on approche de cet homme-volcan, il semble que Ton sent le brûlé, et Ton est tenté d'appeler les pompiers. Sa personnalité se dégage, haute et violente, comme celle d'un sublime extravagant.

A part la tète de reître, comparaison quelque peu risquée, voici un portrait qui nous fait pénétrer dans l'intimité physique de l'homme, qui nous imprègne réellement de son atmosphère. C'est, si l'on veut, l'exagération des traits et de la personne, une sorte de portraiture grotesque, mais qui, pour moi, a ceci de fort précieux, de se trouver complètement d'accord avec les portraits-charges que nous allons voir défiler tout à l'heure.

Du reste, cette impression de nervosisme, d'agitation extra-humaine, de mouvement perpétuel, en quelque sorte, sera également partagée par M. Catulle Mendès lorsqu'il ira visiter Wagner en séjour à Triebschen, près de Lucerne. Voici, en effet, de quelle façon le journaliste parisien s'exprimait sur le compte du musicien allemand :

A peine descendus de wagon, nous vîmes un grand chapeau de paille, et, dessous, une face pâle dont les yeux regardaient à droite, à gauche, très vite, avec un air de chercher.

C'était lui. Intimidés, nous le considérions sans oser faire un pas.

Il était petit, maigre, étroitement enveloppé d'une redingote

de drap marron, et tout ce corps grêle, quoique très robuste peut-être, — l'air d'un paquet de ressorts, — avait dans l'agacement de l'attente, le tremblement presque convulsif d'une femme qui a ses nerfs. Mais le visage gardait une magnifique

Profil en silhouette de Wagner. Reproduction exacte delà photographie de 1877. (C'est ce profil qui a servi à la silhouette exécutée par M- Trewey)

expression de hauteur et de sérénité. Tandis que la bouche aux lèvres très minces, pâles, à peine visibles, se tordait dans le pli d'un sourire amer, le beau front, sous le chapeau rejeté en arrière, le beau front vaste et pur, uni, entre des cheveux très doux, déjà grisonnants, qui fuyaient, montrait la paix inaltérable de je ne sais quelle immense pensée, et il y avait dans la transparence ingénue des yeux, des yeux pareils à ceux d'un enfant ou d'une vierge, toute la belle candeur d'un rêve inviolé.

Dès qu'il nous vit, Richard Wagner frémit des pieds à la tète avec la soudaineté d'une chanterelle secouée par un pizzicato, jeta son chapeau en l'air avec des cris de folle bienvenue,

Gravure sur bois de Baude, d'après la photographie de Elliot et Frey (1877).

* Cette photographie, exécutée à Londres, est certainement la plus belle du grand compositeur. Elle existe en plusieurs états : de face, de trois quarts, de profil à droite, de trois quarts gauche, de trois quarts à droite.

Richard Wagner, par Guand-Carteret.

PORTRAITS DE WAGNER

faillit danser de joie, se jeta sur nous, nous sauta au cou, nous prit par le bras, et, remués, bousculés, emportés dans un tourbillon de gestes et de paroles, nous étions déjà dans la voiture qui devait nous conduire à l'habitation du maître (1).

Silhouette de Wagner obtenue par l'ombre des mains, et reproduisant fidèlement le profil photographique de 1877.

(Dessin de Kreutzberger d'après la composition originale de F. Trewey.)

* On remarquera combien la physionomie apparaît déjà vivante à travers le groupement des doigts. A observer également dans cet arrangement des mains certains points de ressemblance avec la tête de Thiers. Le collier de barbe s'obtient facilement par l'adjonction d'un bout de papier plissé.

Portrait excellemment tracé, qui, peut-être, ne distingue pas suffisamment entre la caractéristique de l'homme et la caractéristique générale de la race, — cette soudaineté, cette exubérance étant le propre du type bavarois,— mais qui contient en germe tout ce que l'humour,

(1) Ce même portrait sera textuellement reproduit par M. Catulle Mendès dans son livre Le Roi Vierge (Dentu, éditeur, voir page 299), satire assez amusante de la Cour du roi Louis II et de son entourage. En ce portrait, toutefois, le chapeau de paille de Triebschen se trouve remplacé par le béret de velours pendant sur l'œil gauche avec l'air d'une crête noire et que Hans Hammer, autrement dit Wagner triturait entre ses poings crispés, le fourrant dans sa poche, le retirant, le jetant sous son aisselle, le replaçant sur ses cheveux.

tout ce que la caricature s'évertuera à représenter graphiquement. L'homme-caoutchouc, l'homme-torpille, l'homme fait de sensations électriques, de violences et de rudesses, nerveux et impressionnable à l'excès et que nous posséderons dans son ensemble en ajoutant au portrait physique de M. Catulle Mendès le portrait moral esquissé par Mme Judith Gautier dans ses Souvenirs.

Cette merveilleuse organisation, d'une si exquise sensibilité a des violences terribles, on se demande même comment il peut y résister ; un jour de chagrin le vieillit de dix ans, mais la joie revenue , il est plus jeune que jamais le jour d'après. Il se dépense avec une prodigalité extraordinaire. Toujours sincère, se donnant tout entier à toutes choses, d'un esprit très mobile pourtant , ses opinions , ses idées, très absolues au premier moment, n'ont rien d'irrévocable ; personne mieux que lui ne sait reconnaître une erreur, mais il faut laisser passer le premier feu.

Et maintenant, il ne nous reste plus qu'à tracer le dernier portrait du maître, celui de Wagner parvenu au triomphe, au summum de la gloire et de la fortune.

Quel changement ! Quelle transformation !

Certes quand, à son propos, Ignotus parlait dans le Figaro (1), du profil d'oiseau chanteur qui se retrouve souvent chez les musiciens, quand il donnait au seigneur de Bayreuth le profil pointu de l'oiseau pic, à grosse tête, il évoquait une image assez juste, à la fois humoristique et philosophique, qui, antérieurement déjà, avait frappé Lavater, mais quand il le trouvait moyen, très moyen, vulgaire même, quand il écrivait ceci : « profil ornithologique comme les grands musiciens, oui —

(1) Numéro du 26 juillet 1882; long article intitulé : Wagner le Grand.

PORTRAITS DE WAGNER

mais oiseau très petit...; à tenir sur les doigts ! » assurément alors, il n'avait point sous les yeux le vrai Wagner de 1882, la belle photographie reproduite en tête de ce volume.

Car dans cette tête au profil si creusé, si déchiqueté, au bec d'oiseau, à ossature ornithologique — tout cela est vrai — il y a un monde de pensées et de créations géniales. La physionomie s'est éclairée, illuminée; il semble que le succès ait enlevé à la bouche, aux yeux, ce qu'ils pouvaient avoir de pénible, de sarcastique; l'expression de rapacité a disparu, et c'est comme un Wagner transfiguré par le triomphe final que nous voyons apparaître devant nous.

La période dernière se rapproche de la période initiale : il avait commencé en beau jeune homme romantique, en croyant, en fervent de fart, il disparaît avec une expression de calme sérénité, ayant en lui quelque chose du lord anglais et du pasteur protestant, tout imprégné de religiosité et de mysticisme artistique.

Profil de musicien dessiné d'un seul trait.

Fliegende Blattcr, de Munich.)

LES PORTRAITS-CHARGE

DE WAGNER

Nature des poriraits-charge sur Wagner. — Portraits humoristiques. — Le Wagner de Lorbac et de Drumont confirmé par les estampes. — Wagner en béret et en robe de chambre. — Wagner caricaturé dans son intimité à Munich et à Vienne. — Caractère des portraits-charge français et anglais. — L'esprit à Paris; la physionomie en Allemagne. — Toujours l'esprit viennois. — Un portrait-charge russe. — Absence de documents italiens.

Quand un homme soulève des tempêtes, la satire crayonnée l'empoigne de mille façons. Comme tous les personnages en vue, il subit la caricature directe, personnelle, c'est-à-dire le portrait-charge, le grossissement grotesque de la figure et du corps, de la ligne et des traits, puis viennent les travestissements, les habillages de toutes sortes, réponses aux attaques dirigées par le caricaturé lui-même, tantôt contre les gens, tantôt contre les choses.

Si Wagner était resté simple artiste, simple musicien, s'il n'avait pas été en même temps polémiste, réformateur, dramaturge, s'il n'avait pas affiché des prétentions multiples, touchant à la fois à la mise en scène, à l'acoustique, aux conditions générales et particulières du théâtre, s'il n'avait pas écrit contre les juifs, s'il

LES PORTRAITS-CHARGE DE WAGNER

n'avait pas repoussé l'influence française, si, favori d'un prince déjà trop enclin aux dépenses fastueuses, il ne s'était pas trouvé mêlé à des discussions politico-budgétaires, il est bien certain que son iconographie ne présenterait ni des proportions aussi volumineuses ni des formes aussi multiples. Gomme Meyerbeer, comme Rossini, comme Berlioz, sa figure n'aurait pas dépassé les limites du simple portrait-charge ; son domaine et sa popularité ne se seraient pas étendus au delà.

Mais ayant touché à tout, il s'est, naturellement, exposé à toutes les attaques ; le réformateur, le polémiste, n'ont pas été plus épargnés que l'homme.

Le physique, les caricaturistes l'ont vu suivant les portraits littéraires : front immense finissant en pointe, nez crochu de Polichinelle ou d'oiseau de proie, menton en galoche, — tous trois avançant de façon à former des caps, des promontoires/ — œil sortant de la tête, lèvres rentrées en cul-de-poule.

Certains croquis sont de véritables portraits humoristiques de l'homme, saisi sur le vif, eu plein exercice de ses fonctions — tel le Wagner dessiné par la Vanity Fair — d'autres sont des charges volontairement poussées à l'exagération. Tantôt il apparaît ayant une vague ressemblance avec le profil d'Ibsen, tantôt il incarne en lui le type du musicien allemand : d'autres fois, le nez et la physionomie elle-même revêtent une allure particulièrement judaïque; malice innocente et non sans un certain caractère de vérité qui fera le bonheur et sera la douce vengeance des dessinateurs israélites.

La tête, seule, n'est jamais grotesque ; il faut le corps

pour lui donner cette attitude ; le corps toujours en mouvement, aux contorsions bizarres, aux mouvements saccadés. Aussi, combien facilement, sous le crayon des artistes, il prend les élasticités d'un homme caoutchouc.

Wagner entouré d'enfants juifs : l'un d'entre eux lui présente le cours de la Bourse.

(Caricature publiée par le Floh de Vienne.)

* Sur le piano est le buste d'Otfenbach avec la partition ouverte de la Belle Hélène-

Je ne sais avec quels yeux — et les siens pourtant étaient bons — Champfleury avait vu Wagner, mais les dessins, cela est certain, ne nous montrent guère « l'homme simple n'ayant rien de commun avec les compositeurs excentriques qui s'habillent bizarrement », dont l'auteur des Grandes Figures d'hier et d'aujourd'hui nous a tracé le portrait.

S'habiller bizarrement, mais ce fut, au contraire, à la

LES PORTRAITS -CHARGE DE WAGNER

fois, le faible et le fort de Wagner : littéraires ou graphiques, tous les portraits s'accordent à nous le montrer avec des bérets gigantesques, avec des robes de chambre historiées.

Ecoutons les écrivains. Voici le dessin au trait d'un sympathique, Charles de Lorbac :

Il est très original à voir, enveloppé dans sa robe de chambre en velours vert, coiffé d'une grande toque de même couleur, et caressant des lèvres le bouquin d'ambre d'une longue pipe de tabac turc.

Plus tard, Drumont qui, tout au moins, chercha à rester impartial et me semble y être parvenu, uous fera toucher du doigt, d'une façon plus intime, les besoins luxueux du musicien; besoins qui, bien antérieurement, avaient frappé le compositeur russe Damcke lorsqu'il alla visiter Wagner proscrit à Zurich.

Profondément spiritualiste dans son œuvre, l'auteur du Tannhâuser est matérialiste dans sa vie. Généreux jusqu'à la prodigalité, il aime les beaux meubles et les appartements somptueux, la bonne chère, le Champagne et les vins du Rhin pétillant dans le cristal, la nappe éclatante de blancheur sur laquelle ruisselle la lumière des bougies.

En quittant l'avenue Matignon où il habita à son arrivée à Paris, il se fit meubler, rue Newton, un hôtel charmant qu'il fut forcé bientôt d'abandonner pour un appartement relativement plus modeste, rue d'Aumale.

Balzac travaillait dans une robe de moine. Wagner a une passion pour les robes de chambre en velours violet ou bleu de roi, que relèvent de grosses torsades d'or.

Et de deux. Une seule chose varie, la teinte de la robe de chambre; ici, verte, là, violette.

Et l'on sait qu'il en portait des rouges, des jaunes, des chocolats; l'arc-en-ciel des couleurs.

Quand les Allemands se mettent à être polychromes, les excentricités de leur rayon visuel ne connaissent plus aucune borne.

En tout cas, cela n'est guère l'homme simple vu par Champfleury.

Après les robes de chambre, les pelisses fourrées. Dans son article du Figaro, Ignotus nous représente Wagner avec son ample paletot de fourrures. « Sa tête était couverte du fameux béret mou. Tout l'homme et tout le musicien sont là: occupés à raccrocher la foule par de violents appels. La foule est partout un grand bébé que les pantins amusent. » Et Ignotus émet encore cette impression : « Avec son béret Richard Wagner finit par ressembler à un faucon encapuchonné. »

Toutes ces images me paraissent justes de ton; de même que tous ces petits ridicules devaient évidemment prêter à la satire, sous ses formes multiples, et nous donner des Wagner amusants.

Raccrocher la foule, vice bien moderne, bien fin de siècle; hélas! vice un peu spécial à tous les artistes, exécutants, interprètes ou exposants! Et Wagner, lui au moins, s'il raccrochait les passants, pouvait leur montrer quelque chose de nouveau, alors que tant de gens se font mousser qui brillent seulement par l'éclat de leur nullité.

Mais la robe de chambre, qui se retrouve sur toutes les anciennes caricatures de Munich et de Vienne, n'est point ce qu'un vain peuple pense : fort appréciée de

LES PORTRAITS-CHARGE DE WAGNER

Wagner, elle ne lui fut cependant pas personnelle comme la redingote grise à Napoléon.

En effet, robes de chambre, toques, calottes, bérets, sont des attirails essentiellement germaniques; glands d'or, grosses cordelières, étoffes à grand ramage sont les accessoires préférés du Prudhomme d'outre-Rhin. Il aime à se parer, à se coiffer de ces objets quelque peu grotesques, et Wagner, malgré sa supériorité artistique, a montré que sur ce point il partageait les goûts épiciers de la bourgeoisie allemande. Or ce

vêtement prétentieux jouant un rôle dans la caricature, l'auteur de Lohengrin était fatalement destiné à se voir ainsi habillé.

Ne s'était-il pas signalé à l'attention de ses concitoyens autant par sa garde-robe que par sa musique ? Ne parlait-on pas de l'excentricité de ses coupes et de la richesse de ses étoffes : soies et velours, ne servaientils pas à tour de rôle, à la confection de ce vêtement sans rival? Wagner devint donc la robe de chambre faite homme : bientôt, on l'accusa de ne pas payer ses couturières — car c'étaient des mains féminines qui habillaient le maëstro — et dans Vienne, les langues

marchèrent lorsque Daniel Spitzer donna à la Neue Freie Presse les fameuses satires wagaériennes pleines de sous-entendus, de virulentes attaques, et publia les lettres du Maître à sa couturière.

Tel il était déjà dans les amusants croquis de 1864, tel on le retrouvera sur les grandes compositions coloriées du jour. Mais alors, c'était l'homme aux lunettes, bâton de chef d'orchestre à la main, toujours en ébullition, battant la mesure de toute sa personne, image en quelque sorte vivante du fameux « Dansons et chantons » de 1870, l'homme aux formes bizarres, aux mots cabalistiques, dont la grande ombre crochue tapotait matin et soir un infernal piano, l'homme qui paraissait être une illustration vivante pour les Contes fantastiques d'Hoffmann, qui « creva » à la peine le pauvre Edmond Roche (1), l'homme enfin, que, tout récemment encore, M. Charles de Lorbac esquissait sous ces couleurs vives et pittoresques :

Le jour même de la présentation, Wagner nous retint à dîner. En guise d'apéritif, il se mit au piano pour nous faire entendre des fragments de ses œuvres inédites. On devait se mettre à table à six heures. Aux approches de sept heures, la bonne entrouvrit doucement la porte du salon et risqua un timide : « Peut-on servir? »

Wagner ne répondit pas, ne tourna même pas la tête.

Même manège, une demi-heure après. Roche et moi, en dépit de notre admiration, nous commencions à nous regarder avec inquiétude.

(îj Edmond Roche, né à Calais en 1828, mort à Paris en 1861, était un simple employé des douanes que ses instincts de poète et de musicien portèrent vers l'étude du drame wagnérien. C'est lui, on le sait, qui traduisit le Tannhâuser et cette traduction lui prit une année entière du travail le plus assidu, sans parler des exigences du terrible homme, comme il appelait Wagner.

LES PORTRAITS-CHARGE DE WAGNER

A huit heures, sans doute par ordre de Mmc Wagner (première), la servante vint crier :

— Monsieur est servi!

— Ah! canaille! je suis servi? Tiens!...

Et il lui jeta à la tête la première partition qui lui tomba sous la main.

— ■ Quelle boîte ! exclama irrévéremment la bonne.

Sur ce, Wagner se remit à taquiner fiévreusement l'ivoire et à chanter d'une voix extravagante, interprétant à sa façon tous les rôles de son opéra, ne s'arrêtant que pour nous donner des explications... qu'il nous était devenu impossible d'entendre, tellement nous étions affamés.

Et la pendule marchait toujours! Il allait être neuf heures, quand le compositeur se décida enfin à sonner pour faire servir. Le dîner fut mouvementé. Wagner lançait à sa femme des yeux furibonds, fascinait du regard la bonne qui cognait tout avec intention ; peu s'en fallut que quelque assiette ne suivît le chemin de la partition. Nous étions sur des charbons ardents.

Le dernier morceau à la bouche (on n'avait fait que tordre et avaler), Wagner alluma une pipe de tabac turc, engloutit trois tasses de thé... et se remit au piano. Il y resta jusqu'à trois heures du matin !

De 1872 à 1882 c'est le Maître arrivé, montrant plus d'orgueil, plus de suffisance et moins d'enjouement. Particulièrement trouvée la caricature qui le représente vêtu d'une robe de chambre à queue de paon. La roue de Wagner! une roue pleine, au dire des vaudevillistes viennois ; une roue qui a quelque peu contribué à faire dérailler le char du Souverain en certain pays célèbre par ses châteaux enchantés.

Avant 1870 c'était Munich, après 1871 ce sera Vienne ; ici, l'influence d'un Roi artiste et penseur, là, les influences féminines au premier rang desquelles se re-

trouvera, grande wagnérienne devant le Seigneur, cette princesse de Metternich jadis si parisienne, aujourd'hui si autrichienne, véritable reine du cosmopolitisme aristocratique.

A tour de rôle ces deux villes donneront contre Wagner le signal de la caricature intime, personnelle ; à Munich aux mains des Bavarois ultramontains, à Vienne dirigée par les dessinateurs israélites.

Toutes différentes sont les charges étrangères. Ni en France, ni en Angleterre, les crayons ne descendront à ces détails d'intimité. En France, les portraitscharge ont revêtu par suite de la guerre de 1870 un double caractère, mais ils sont toujours diri-

Wagner, , , ,

généralissime en chef des armées geS OU COIltre le mUSICien OU allemandes. ^ pauteur de (( Une q •

(Croquis de Draner, Eclipse, août 18/0.) I

tulation ». Ici, Gill le représentera perçant le tympan d'une oreille monstre — l'oreille du public sans doute, — là, Draner le coiffera du casque à pointe comme généralissime des armées prussiennes. On ridiculise ses opéras, ses prétentions à la réforme musicale, on attaque sa gallophobie, mais on le laisse s'habiller à sa guise. Que dis-je! on ignore sa robe de chambre, si bien que, ô vanité des choses humaines, l'accoutrement du seigneur de Bayreuth, moins heureux que la redingote grise, ne dépassa pas les frontières austro-allemandes.

LES PORTRAITS-CHARGE DE WAGNER

Les Anglais, eux, ont vu, surtout, le concertiste, le compositeur venant donner chez eux, à Londres, des représentations de ses œuvres. Toujours personnels, toujours particularistes , suivant leur tradition, ils ne se sont pas occupés de l'homme, de ses principes, de ses tendances. Ne considérant que le fait local, ils ont exécuté des portraitscharge de sir Wagner kapelhneister, et ces compositions, il faut le reconnaître, sont très certainement les plus intéressantes qui aient été faites dans cet ordre d'idées.

Entouré d'instruments ; ici homme - orchestre , là homme-trombone, icijoueur d'orgue à jet continu, là souffleur de poumons pour cors de chasse, il donne souvent au public l'impression d'un faiseur de tours

en expectoration musicale, à moins que, idée encore plus bizarre, un journal, Le Punch, ne le transforme en premier bicycliste de Sa Majesté. Mais, même sous cette forme, l'idée sera toujours semblable, car c'est le vélocipède à musique déroulant un répertoire complet. En plusieurs tours de scène, le bicycliste breveté,

Portrait-charge publié par le Moonshine dans sa galerie des <> Beautés professionnelles » .

(1er avril 1882.

* Wagner se trouve placé aux côtés d'une « professionnal Beauty » miss Power.

qui n'a plus ni béret ni robe de chambre, habillé et chaussé en homme du métier, fera entendre au public tout ce qu'un bon wagnérien doit connaître. Et

Monsieur Wagner, bicycliste de Sa Majesté au théâtre de Drury-Lane.

(Composition de Linley-Sambourne, Punch, de Londres, 6 mai 1882.)

comme particularité physique — ce qui montre combien certains types influent sur l'optique d'une race — je me contente de signaler le Herr Wagner ressemblant à Sir Gladstone. Du reste, on pourrait faire des rapprochements non moins curieux entre le

LES PORTRAITS-CHARGE DE WAGNER

profil du compositeur et le profil israélite anglais.

Amusants à ce point de vue spécial, les portraitscharge anglais ne nous donnent ni l'esprit que devait susciter l'étude de l'homme , ni la physionomie réellement individuelle du personnage.

L'esprit, c'est à Paris qu'il faut le demander.

La physionomie, c'est dans les croquis des artistes allemands qu'il faut la chercher.

Malgré quelques traits violents , malgré quelques estampes d'un goût douteux, mais n'ayant rien de particulier à Wagner, puisqu'on a vu les mêmes procédés employés visà-vis de toutes les personnalités , françaises ou autres, je déclare très sincèrement ne voir aucune attaque injurieuse dans les diverses caricatures françaises 'sur l'homme. Une seule réserve doit être faite à l'égard d'un ou deux pamphlets dont la violence réside dans le texte bien plus que dans les images.

Par contre, on y rencontrera beaucoup d'idées heureuses et, souvent, de l'esprit frappé au bon coin. Tel Wagner première danseuse du théâtre de Munich, se silhouettant pittoresquement sur les armes de l'Empire

Le public français couvrant Wagner de fleurs et lui donnant la clef de ses opéras.

(Croquis inédit de J. Blass.)

allemand : aigle à double allusion, caractérisant les contours anguleux du personnage, héraldisant ses sympathies. Tel le nouveau couronnement de l'Opéra, trouvaille entre toutes, due aux derniers événements, et qui, en plaçant la scie Wagner au pinacle, ne lui enlève ni son caractère, ni sa hauteur. Nulle part l'actualité, en

ce qui concerne le personnage lui-même , n'a été traduite avec plus d'à-propos.

Mais voilà sous le crayon des artistes allemands l'homme saisi par le vif; .k/ l'homme et le composi-

ez teur, dans sa physionomie,

dans son allure générale, dans tous les mouvements du corps ; l'homme réellement étudié avec une grande finesse d'observation et non sans malice. Pour ces croquis au travers desquels on sent passer quelque chose de l'âme du personnage, les Allemands sont des maîtres indiscutables.

Sous le crayon des artistes de Vienne et de Munich, Franz Gaul, Kaulbach, Paul Hœcker, Graetz et autres, se dresse en relief le Wagner vu, expliqué par M. Victor Tissot ou par M. Catulle Mendès. Eux seuls — je parle des artistes — se sont amusés à chercher, à décomposer, à analyser le physique du souverain ès art germanique ; eux seuls l'ont vu sous toutes ses faces : pédant, comique, hiératique ; Wagner-musicien, Wa-

Wagner sans œil.

Croquis du peintre Paul Hœcker.

(Feuillet d'album de la Société des artistes munichois La Allotria, obligeamment communiqué à l'auteur.)

LES PORTRAITS-CHARGE DE WAGNER

SI

gner-homme, Wagner-bonze, figure nationale de l'autre côté du Rhin, comme Luther ou Frédéric. Les cartons des artistes, les albums des sociétés locales donneront un jour, à ce point de vue, plus d'un document curieux. Pourquoi faut-il, hélas! que beaucoup soient déjà perdus, enfouis entre les mains d'amateurs ennemis de toute publicité?

Croquis ou simple pochade, ici tout est intéressant. Souvent, à peine un trait, une indication sommaire, et, cependant, tout Wagner. Un nez, un menton, un béret, des contours et une tache ; un bec, une galoche, une amande et l'endiablé musicien apparaît. Vous pouvez chercher l'œil ; il n'y est pas, ce qui ne l'empêche point d'être tout particulièrement visible.

Le voilà le diablotin tout noir, aux jambes minces comme des flûtes, paraissant sortir de quelque boîte à surprise, aux gestes saccadés, aux mouvements heurtés, l'homme que nos écrivains-reporters comparaient à un paquet de ressorts ; le voilà saluant son public, après avoir exécuté ses tours de force, rejetant son chapeau en arrière — un chapeau prêt à lui servir de boîte, — se contorsionnant., tenant à la fois du clown

« Ferme ton bec (litt. « ta gueule»),

sans ça gare les giffles. »

Épigraphe tirée des Maîtres chanteurs.

(Caricature de F. Gaul, à Vienne.)

et du guignol. C'est sans doute en cette attitude qu'il devait attendre M. et Mmc Mendès à la gare de Triebschen.

Et le musicien est-il assez typique, quoique ne donnant pas l'impression suffisante du personnage esquissé

à ce propos par Charles deLorbac, malmenant avec une violence sans pareille les gens de son orchestre, faisant exécuter à son tabouret des tours vertigineux!

— Faut-il donc mettre des gants, disait-il, pour parler à des « polissons » qui me font des fausses notes et dénaturent tous mes mouvements ! (1).

Mais, avec lui, la

caricature reprend vite ses droits, et tout en le portraiturant fidèlement elle nous représente l'inventeur de la

Wagner apparaissant sur la scène pour saluer la foule enthousiaste : «Vous le voyez, nous pouvons ce que nous voulons. Donc, si vous le voulez, vous aurez maintenant un art. »

Caricature illustrant une parodie en vers libres d'après Schiller: Hundstagc in Bayreuth, «Jours caniculaires à Bayreuth ».

{Puck, de Leipzig, ii septembre 1876.)

(t) Voici encore, au sujet du caractère intime de Wagner, quelques documents empruntés à M. de Lorbac et qui compléteront littérairement la caricature du personnage esquissé iconographiquement :

« Un jour, je crus qu'il allait faire un malheur. La bonne, qui avait reçu une partition à la tête, ne négligeait aucune occasion de lui lâcher dans les jambes quelque importun. C'est ainsi que je vis entrer, Fair radieux, la bouche en cœur, certain barnum Yankee venant proposer à l'auteur de Lohengrin. .. de l'exhiber en Amérique.

LES PORTRAITS-CHARGE DE WAGNER

« sueur musicale » — c'est le terme du Junge Kikeriki — en longue redingote, en cravate flottante, le béret en main, s'épongeant à grand mouchoir.

La journée fut chaude, la bataille terrible et, dans un moment d epanchement, il adressera à la Materna

Richard Wagner à Mme Materna : « Nous avons aujourd'hui une chaleur vraiment étouffante. »

[Der Junge Kikeriki, de Vienne.)

* «La Materna», comme disent les Viennois, est la célèbre chanteuse qui s'est fait entendre à Paris en 1890, aux concerts Lamoureux, dans l'exécution des œuvres de Wagner.

ces paroles déjà historiques : « Nous avons, aujourd'hui, une chaleur étouffante ! » Epongeons-nous, Madame.

a — Dans une cage de fer! n'est-ce pas? hurla Wagner en fureur; et il jeta l'intrus violemment a la porte.

« Je n'ai jamais vu rire Wagner de bon cœur que deux fois, — dans des circonstances d'ailleurs passablement cocasses.

« La première fois, il s'agissait d'un original qui venait demander à Wagner « combien il lui prendrait » pour lui écrire « tout exprès » un certain nombre

Ca c'est l'homme de la représentation aux quatre soirées, — cette trouvaille de génie destinée à protéger l'industrie hôtelière à Bayreuth — l'homme qui a mis le théâtre dans un anneau.

Hoiho ! Hoiho !

Hoiha ! Hoiha !

Ainsi le secouent caricaturistes et journalistes viennois qui, plus d'une fois, en ce français de possen (farce, gros vaudeville) par eux tout particulièrement affectionné, se sont plu à écrire, more parisiensis : « Les vagues nerfs de M. Wagner ne sont, malheureusement que des vagues airs, sans airs. »

Ouf!

Mais quel est cet homme en bois ou en sucre d'orge, qui, sur une coquille de noix traînée par un canard, tient en main un bâton de réglisse? L'écusson en lettres

de mesures dont le manuscrit serait reproduit, par un procédé spécial, sur les manchettes et le plastron d'une « chemise musicale » de son invention ! « Nous avons bien ri ce jour-là.

« Une autre fois, pendant qu'il prenait sa quatrième tasse de thé, on lui annonça une dame allemande qui se recommandait de la princesse de Metternich. On fait entrer.

u — Madame, qu'est-ce qui me vaut l'honneur de votre visite?

« — Oh! vous allez me trouver bien indiscrète, cher maître.

(( — Voyons.

« — J'aurais besoin de savoir... quel est votre genre de nourriture. « — Est-ce une mystification ?

« — Aucunement, je vous prie de le croire. Êtes-vous Carnivore ? « Wagner partit d'un éclat de rire retentissant.

« On s'expliqua. La dame, toute confuse, dit qu'un journal de Munich avait assuré que Wagner était devenu végétarien; dès lors, il y avait le plus haut intérêt, pour ceux de la secte, à savoir quelles partitions il avait écrites pendant qu'il mangeait encore de la viande, et quelles autres depuis qu'il ne se nourrissait que de légumes.

« C'était d'une bouffonnerie inénarrable. »

LES PORTRAITS-CHARGE DE WAGNER

russes porte « Lohengrin ». Serait-ce « Lui », en habit, comme un vulgaire chef d'orchestre?

Lui-même, crayonné au passage, en 1868, par un dessinateur du journal Iskra, alors que, errant de par le monde, à la recherche d'un théâtre hospitalier, et

Portrait-charge do Wagner.

(Publié dans le journal russe lskra, 18G8.)

trouvant auprès des dames moscovites l'accueil qu'il avait eu précédemment des femmes allemandes, il recevait à Saint-Pétersbourg, de la princesse Hélène, le contrat de propriété d'une maison.

Ce Wagner raide et glacial qui, dans un autre croquis, apparaîtra « rubinsteinisé » est plutôt une curiosité qu'un document. On sent le travail pénible de l'artiste qui a cherché à faire ressemblant et qui n'est parvenu qu'à un à peu près sans vie, sans personnalité. Simple portrait pour le Musée Wagner ; pas autre chose.

Quant à l'Italie, ne la cherchez point en cette galerie où elle brille par son absence : elle s'est, à plusieurs reprises, occupée graphiquement et littérairement des opéras qui, chez elle comme partout, devaient mener grand bruit, mais elle paraît s'être peu intéressée à l'homme, tout au moins à son côté humoristique, à sa physionomie pittoresque.

Ni le béret, ni la robe de chambre n'ont tenté les caricaturistes de Turin ou de Milan.

Et maintenant, l'homme ainsi étudié sous toutes les faces, pénétrons sur le champ de bataille.

A la grosse caisse du Tannhâuser, au bombardement de Bayreuth va répondre une pluie de caricatures qui n'épargnera ni l'auteur, ni les œuvres, ni les interprètes.

L'ombre de Wagner.

(Caricature du Ally Sloper's, publiée à propos des représentations de Lohengrin à Paris, septembre 1891.)

ALEXANDRIEN REDIVIVUS

Richard Wagner : « Bum bumî Das Bombardement von Bayreuth geht los ! » Boum boum ! Le bombardement de Bayreuth va commencer.

{Humoristischc Blàtter devienne, 23 juillet J 882.) * Allusion au bombardement d'Alexandrie.

Richard Wagner, par Grand-Carteret.

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