‹ Richard Wagner, poète et penseur (volume 2)Chapitre 105 sur 135 · RÉFORME ARTISTIQUE INAUGURÉE A BAYREUTH · texte numérisé non relu

RÉFORME ARTISTIQUE INAUGURÉE A BAYREUTH

applaiidipsements pendant l'exécution du drame, ni rappels à la fin des actes ou même de la pièce. Il n'est qu'un interprète du drame qu'il joue: c'est uniquement dans le succès de ce drame qu'il doit trouver la récompense de ses efforts. — Et c'est aussi vers le drame qu'est sans cesse ramenée l'attention du spectateur. Il a dû, pour se rendre à Bayreuth, interrompre sa vie de tous les jours, quitter ses occupations ; par la force môme des choses, il ne vient pas au théâtre, comme le public des grandes villes, pour se délasser des fatigues d'une journée de travail, mais il entre dans la salle de spectacle la tête reposée, capable de faire l'effort intellectuel nécessaire pour goûter l'œuvre jouée. Et, pendant la représentation, rien ne vient le distraire. Pas de luxe inutile dans la salle, plus de loges et de galeries s'étageant les unes au-dessus des autres au grand détriment de l'acoustique, mais simplement des stalles disposées en gradins, avec, tout au fond, une rangée de loges dominant un peu le dernier rang des fauteuils. Impossible de faire de ce théâtre un lieu de réunions mondaines et d'y continuer la vie de salon : comme le spectacle est sur la scène et non dans la salle, celle-ci est plongée dans les ténèbres dès que commence la représentation. Isolé dans l'obscurité d'une salle muette, le spectateur n'est pas distrait par son entourage qu'il distingue à peine. Il ne voit pas non plus l'orchestre dont les sons montent, mystérieux et adoucis, de « l'abîme mystique » qui le dissimule aux regards. Il est ainsi contraint, en quelque sorte, à fixer son attention sur l'action qui se déroule sur la scène, à s'abandonner sans résistance à l'illusion théâtrale, à suivre docilement le grand magicien qui a ordonné le spectacle dans les régions imaginaires où il lui plaît de l'entraîner.

Et la réforme tentée à Bayreuth n'est pas, dans l'esprit

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de ^^'ag•ncr, purement artistique ; elle est aussi morale, et en même temps que morale, nationale. Le principe du mal dans l'univers est en effet, selon Wagner, l'absence d'amour, la Lieblosigkeif, ou pour employer les formules de Schopenhauer, le Vouloir-vivre égoïste qui isole chaque individu du reste de l'univers, qui l'empêche de compatir aux douleurs d'autrui, qui le pousse à rechercher en toute circonstance son intérêt personnel, et qui augmente ainsi dans le monde la somme de souffrance. C'est cet esprit d'égoïsme qui a causé la décadence de la société contemporaine et de l'art moderne : c'est lui qui a fait triompher partout le régime capitaliste, lui qui a provoqué la scission des arts particuliers fraternellement unis jadis dans le drame grec; c'est lui qui inspire les virtuoses et les artistes lorsqu'ils font passer le souci de l'art après leurs petits calculs de vanité et d'ambition personnelle; c'est lui enfin qui rend la masse du public indifférente au grand art, incapable de se passionner pour une œuvre collective, soucieuse uniquement de ses plaisirs et de ses aises. Or le théâtre de Bayreuth devait être une protestation contre cet égoïsme universel, une école d'abnégation, d'amour, d'objectivité. Là les drames soumis au jugement du public devaient résulter du concours harmonieux de tous les arts particuliers ; là, les artistes apprenaient à collaborer avec conscience et dévouement à l'œuvre commune sans pouvoir espérer ni grand profit matériel, car ils étaient fort peu payés, ni même grand succès d'amour-propre, par suite de l'interdiction des applaudissements et rappels; là enfin les spectateurs devaient apprendre à oublier pour un instant, en présence de l'œuvre d'art, leurs préoccupations particulières, à se dépouiller de leur personnalité, et aussi à se sentir solidaires des artistes et du compositeur, à « vouloir » l'œuvre d'art selon le mot connu de

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Wagner. — Et à ce titre le théâtre de Bayreuth est aussi, pour Wagner, une œuvre essentiellement allemande. Ce qui caractérise en effet d'après lui le génie allemand, c'est l'objectivité et l'idéalisme : tandis que le Français est dirigé dans tous ses actes par l'amour de la gloire et par le souci de l'opinion d'autrui, tandis que le Juif ne considère toute chose qu'au point de vue du profit matériel qu'il peut en tirer, l'Allemand se plaît, lorsqu'il obéit aux instincts profonds de sa nature, à contempler les hommes et les objets extérieurs tels qu'ils sont, à les comprendre et à les aimer pour eux-mêmes, à se dévouer pour une personne, pour une cause, pour un idéal, abstraction faite de tout intérêt égoïste. C'est ce génie allemand qui, selon Wagner, s'est manifesté avec un incomparable éclat, dans la noble et touchante figure du grand Sébastien Bach ; c'estlui qui, avec Lessing, Winkelmann, Goethe, a découvert et révélé au monde l'art antique ridiculement travesti par les Français du xvn° siècle ; c'est lui qui a compris Shakespeare mieux que les Anglais eux-mêmes; lui encore qui, avec Beethoven, a ouvert à la musique un domaine immense. C'est lui enfin qui doit inspirer le drame musical, l'œuvre d'art intégrale, la synthèse harmonieuse de tous les arts particuliers. Le théâtre de Bayreuth où se réalise ce drame, nous apparaît donc, par l'idée morale dont il est le symbole visible, comme un temple élevé au génie allemand, à cet esprit d'abnégation, de foi ingénue en l'idéal qui a fait la grandeur des maîtres de l'art allemand (i).

(1) Wagner diifiiiit ainsi ce qui est « allemand » : Die Sache, die inun treibt, nm ihrcr selbst und der Freude an ihr willen treibsn, ivogeyen dus Niïtzlichkeilswt sen, d. h. dus Prinzip, nach xuekhem eine Sache des aiiszcrhalb iiecjenden Zweckes wegeti betrieben wird, stch als undeutscli heruus.itellte. Die hierin ansgesprocliene Tugend der Dcutsclien fiel daller mit dem durch sie erkannlen /loc/mten Prinzipe der ^Estlietik zusammen, nach welchem mir das Zwcckiose schôn ist. » {Ges. Schr. VIII, HO s.). — De même, après avoir résumé l'œuvre du génie allemand de Bach à Goethe, Wagner ajoute : '< Dièse Thalen voUbruchte der deutsche

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Assurément un Français sera tenté de faire quelques réserves avant de se rallier à l'idée de Bayreuth telle que nous l'avons définie. Il trouvera sans doute que Wagnerfait peut-être la part trop belle au germanisme et se montre quelque peu injuste pour les races latines. Nous verrons plus loin, en étudiant la doctrine de la régénération, quelle est la portée exacte de la théorie wagnérienne sur l'esprit allemand et sur l'esprit français. Notons toutefois dès à présent que l'œuvre de Bayreuth n'est en aucune façon une entreprise spécifiquement et exclusivement allemande, mais qu'elle est humaine avant d'être nationale. Wagner convie indistinctement tous les hommes à abjurer le Vouloir-vivre égoïste, à prendre part à la grande œuvre de la régénération humaine. Il est aussi éloigné que possible de croire que l'esprit objectif et le desintéressement artistique soient l'apanage exclusif d'une nation ou d'une race. Le Français « glorieux » et le Juif « intéressé » peuvent y atteindre tout aussi bien que l'Allemand, et aux mêmes conditions que lui : il suffit que les uns et les autres abdiquent leur égoïsme individuel et leur égoïsrae national'. A Bayreuth il n'y a ni Allemands, ni Français, ni Juifs, mais seulement des êtres humains tous égaux dans le culte de l'idéal. C'est là le point essentiel de la pensée de Wagner : et entendue de cette manière, elle peut, à ce qu'il nous semble, rallier tous les suffrages.

On a souvent, je le sais, contesté à l'œuvre de Bayreuth ce caractère d'idéalisme artistique et de désintéresse-

Geist aus sich mis seinem innersten. Verlangoi. sîch seiner bewuszt zu weidtm. Und dièses Bewiisztseiu sayte ihm, vxis erzuin crsten maie der Well vcrkiinden konnte, dasz dus Schône und lîdle nicht um des Vortheils ju selbst nicitt ma des Huhmes und der Anner/iennung willen in die Welt trilt : und ailes was im Sinne dieser Lchre gewirkt wird isl deutsch, und deszhalb ist der Deutsche grosz, und nur, was in diesem Sitme gewirkt wird, kann zur Grosze Deulschlands fûhrcn . » {Ges. Schr, X, 48). — Sur la définition du « génie allemand ». voir surtout i)eu5/c/ie Kunsi und Politik «t Waa ist deutsch? [Ges. Schr. VIII, 30 ss. et X, 36 sa.)

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