WAGNER EST-IL UN GÉNIE DE DÉCADENCE
est aussi nettement malsaine. Plein d'une instinctive défiance à l'égard de la vie et de la nature — défiance qu'il partage avec presque tous les dégénérés — Wagner souscrit intellectuellement au nihilisme de Schopenhauer : il considère très logiquement l'amour en tant qu'incitation toujours active au maintien de l'espèce et à la continuation de la vie comme la source de tout mal, et regarde la résistance rigoureuse à cette incitation, la virginité, la stérilité, la négation de la volonté de perpétuer l'espèce comme la suprême sagesse. Ses instincts de fou érotomane chez qui l'amour est devenu une obsession perpétuelle et une hantise douloureuse l'attirent^ d'autre part, irrésistiblement vers la femme. Il y a ainsi désaccord manifeste entre ses convictions philosophiques et ses penchants organiques; et ses drames nous apparaissent comme autant de tentatives pour résoudre ou atténuer cette contradiction intime née d'un état maladif. L'amour y est présenté sous des aspects qui répugnent absolument à l'homme sain : il apparaît comme une sorte de folie furieuse, comme une sinistre fatalité que l'homme subit le plus souvent sans qu'il lui soit possible d'opposer aucune résistance et qui le conduit naturellement au péché et à la mort : Wagner s'attarde, en conséquence, à nous dépeindre les souffrances mêlées de volupté des créatures soumises au désir, ou au contraire les extases mystiques de personnages de tout point chimériques et contre nature tels que Parsifal ou Elisabeth chez qui l'amour le plus exalté va de pair avec l'absolue pureté, avec la renonciation complète et la passion sensuelle ou au désir féminin de séduction.
Nietzsche, tout en parlant de prémisses très différentes, raisonne absolument comme M. Nordau. Lui aussi tient Wagner non pas pour un génie sain et puissant, mais pour un
dégénéré, et pour un dégénéré d'autant plus dangereux qu'il exerce sur les esprits contemporains une plus grande fascination. « Wagner est une névrose », dit-il dans son Cas Wagner. Il est le type achevé et grandiose du décadent moderne tel que le conçoit Nietzsche, c'est-à-dire du pessimiste, adepte de la religion de la souffrance humaine, compatissant aux humbles et aux simples, ami du « peuple », hostile à la philosophie et à la science, mystique avec des tendances catholiques, comédien dans l'âme, dépourvu de toute sincérité intellectuelle et morale, infiniment habile à jouer la passion, à simuler la grandeur, à se draper dans un idéalisme mensonger, mais en réalité vide et inconsistant. C'est une sorte de Cagliostro de grand style qui, grâce à sa prodigieuse adresse, attire les âmes de ses contemporains, les charme par ses artifices, les abuse en leur donnant l'illusion de la puissance, les entrelient dans la croyance qu'il est un grand génie et un prophète inspiré, et finalement les convertit à ses doctrines pernicieuses et aggave ainsi dans de terribles proportions les ravages de la décadence moderne. Wagner est, pour le philosophe, un sujet d'études unique : il a exploré dans ses recoins les plus secrets le labyrinthe de l'âme moderne; il est, à ce titre, un guide précieux pour le penseur qui veut connaître cette âme jusque dans ses profondeursles plus cachées. Il est nécessaire d'avoir été wagnérien. Mais il faut aussi savoir s'affranchir de la domination de ce grand magicien ; c'est une question de vie ou de mort. « Le plus grand événement de ma vie a été une gué rison, disait Nietzsche à l'époque où il reniait furieusement le dieu qu'il avait adoré ; Wagner n'a été qu'une de mes maladies » (i).
(1) Nietzsche, Wer/ce, t. VIH, p. 2.
CRITIQUE DE L'œUVRE d'aRT IMÉGRAI.E /jjy
L'artislo, chez Wagner, ne trouve pas plus grùcc que 1-Jiomme et le penseur aux yeux des antiwagnériens. La conception même que Wagner se fait du drame musical et de l'artiste « intégral » paraît radicalement fausse à M. Nordau. D'après lui, en effet, l'affirmation de Wagner que le développement naturel de chaque art le conduit nécessairement à renoncer à son indépendance et à tendre la main aux autres arts contredit nettement les lois de l'évolution. Le développement naturel va de l'unité à la diversité, de l'homogénéité primitive vers un état de différenciation toujours croissante. Cette loi de spécialisation progressive se vérifie dans les sciences naturelles et physiques comme dans l'histoire de l'art. C'est au début des société humaines, à l'âge primitif que l'on trouve l'œuvre d'art <c intégrale » qui est à la fois danse, poésie, musique et même culte religieux. Peu à peu on voit l'art se séparer de la religion, les divers arts confondus à l'origine se différencier, des subdivisions toujours plus nombreuse se former dans chacune des branches de l'art. Le drame musical de Wagner apparaît, dès lors, comine une tentative réactionnaire, comme un cffoi't nécessairement stérile pour remonter le courant généial de l'évolution, comme un retour à la barbarie de l'art rudimentaire des époques primitives. Son œuvre d'art de l'avenir est, en réalité, l'œuvre d'art d'un passé lointain.
Reste donc à apprécier Wagner comme on Jugé n'importe quel artiste moderne et à voir si, tout en poursuivant une voie fausse, il ne posséderait pas, du moins, à un degré éminent telle ou telle faculté artistique spéciale. Or, à ce point de vue aussi, les antiwagnériens contestent le génie du maître. Ils lui dénient d'abord tout talent spécifiquement poétique, et, d'accord sur ce point avec un très grand nombre de littérateurs, l'accusent d'avoir parlé une
48o CONCLUSION
langue barbare en vers comme en prose, le traitent âf simple dilettante en matière de poésie allemande. Ils n'admettent pas davantage que Wagner soit un grand dramaturge. Sa prédilection pour les sujet? mythiques leur paraît être un instinct réactionnaire ; ils voient en lui « le dernier champignon vivant sur le fumier du romantisme » (i), un héritier appauvri des Tieck, des La Motte-Fouqué, des Frédéric Kind, un parasite infécond qui, incapable de tirer de son propre fonds des œuvres originales, met au pillage le trésor des anciennes littératures et confectionne, non sans dextérité parfois mais toujours sans inspiration sincère, des pièces d'un archaïsme voulu et artificiel, dénuées d'ailleurs de toute vérité psychologique et de tout intérêt humain. Ils lui reconnaissent, à vrai clire, un sens merveilleux du pittoresque, un talent hors ligne de « peintre de fresques », une aptitude extraordinaire à incarner une action dans une suitede tableaux grandioses, etvont parfois jusqu'à voir en lui un peintre-né qui, s'il avait été un génie sain, aurait réalisé sur la toile, par la couleur, son rêve intérieur au lieu de se tourner vers le drame pour lequel il n'était pas doué (2). Par contre, ils contestent, en général, son génie musical (3). Pour Nietzsche, Wagner est essentielle-
(1) M. Nordau, Dégénérescence, I, 345.
(2) Voir plus haut, p. 24 et 77 ss.
(3) Les diverp-ences sont très grandes, parmi les anti-wasmériens, sur la valeur de Wagner comme musicien. Les intransigeants, doulle type est à peu près éteint aujourd'hui, lui dénient tout génie musical : Scudo, par exemple, définit l'ouverture du Vaisseau-fantôme « le chaos peignant le chaos », celle de Tristan « une gageure contre le sens commun et les plus simples exigences de l'oreille » ; il écrit à propos du prélude de Lohengrin : « On dirait d'un organiste essayant un nouvel instrument et promenant au hasard ses doigts sur le clavier pour faire valoir l'éclat des différents jeux. C'est une expérience d'acoustique, mais ce n'est pas de la musique. » {Beu. des Deux-Mondes, i" mars 1860.) — La grande majorité des antiwagnériensest infiniment plus modérée et insiste surl'megalité de l'œuvre de \Yagner oi'i l'on trouve à côté de beautés de premier ordre des longueurs insupportables. Pour M. Nordau, Wagner est « leçon-