‹ Richard Wagner, poète et penseurChapitre 41 sur 192 · EMPRUNTS I>E WAGNER A SES DEVANCIERS · texte numérisé non relu

EMPRUNTS I>E WAGNER A SES DEVANCIERS

comme le Tannhàuser de Wagner, une nature ardente, ambitieuse, avide d'amour et de gloire. Il est, comme lui, uni par une profonde amitié au généreux et loyal Wolfram d'Eschenbach. Ofterdingen, dans le récit d'Hoffmann, dispute à Wolfram le cœur de la belle comtesse Mathilde de Falkenstein, comme Tannhàuser, d«as le drame de Wagner, est le rival de Wolfram auprès d'Elisabeth. De même Ofterdingen et Tannhàuser célèbrent dans leurs chants Vénus et la volupté (1) et s'attirent ainsi la haine des minnesinger delà Wartbourg. Tous deux, après avoir « erré misérablement sur les bords du fleuve des enfers (2; », finissent par être rédimés et renoncent, l'un aux enchantements de Vénus, l'autre aux sortilèges de Klingsor.

Il faut bien reconnaître, toutefois, que Wagner doit en somme peu de chose à ses devanciers. Si le drame du Vaisseau-fantôme était déjà presque entièrement esquissé dans la nouvelle de Heine dont Wagner s'était inspiré^ la fable dramatique et surtout l'action intérieure de Tannhàuser sont au contraire une création absolument originale. . Tandis que le Tannhàuser de la légende n'est guère qu'un voluptueux repentant, et l'Oftérdingen de Hoffmann un ambitieux qui se résigne à sa destinée, le Tannhàuseï de Wagner symbolise un des instincts les plus profonds du cœur humain, l'aspiration vers le bonheur, vers la jouissance immédiate, vers le succès tangible. La Vénus qu'il adore n'est pas seulement la déesse de la volupté énervante et dégradante : elle est aussi la source de toute joie terrestre, de toute beauté, de tout ce qui rend la vie

(1) Hoffmann décrit ainsi l'effet dos chants d'Ofterdingen : Glûhende Dilfte qehten daher, und Bilder ùppigen Liebesglilcks flammten in dem aufqcgangenen Eden aller Lust (éd. Dummlcrp! 34). Nasias, une sorte de double mystérieux d'Ofterdingen créé par les sortilèges de Klingsor chante les charmes d'Hélène, et les délices du Venusberg dans sa lutte poétique a>ec Wolfram (p. 61) et devant les chanteurs de la Wartbourg (p. 68).

(2) Hoffmann éd. Du minier p. 72.

I06 TANNHÂUSeU

bonne et désirable ; sans elle, ce monde ne serait qu'un désert. Son royaume n'est pas pour les faibles, pour les esclaves, il ne s'ouvre qu'aux héros, qu'aux raillants qui, comme Faust, demandent à goûter toutes les joies et aussi toutes les douleurs humaines (1). C'est pourquoi Tannhàuser, lorsqu'il l'abandonne, au premier acte, lui conserve un culte passionné : « Jamais, s'écrie-t-il, mon amour ne fut plus grand, jamais plus vrai qu'à cet instant où, pour toujours, il me faut te quitter» (a). S'il fuit le Venusberg, ce n'est pas par renonciation ascétique au bonheur, mais seulement parce qu'il est las de subir l'esclavage de la volupté, parce qu'il veut accomplir sa destinée d'homme, parce qu'il conçoit la vie comme un combat éternel et non comme un état de perpétuelle et passive félicité. C'est pourquoi aussi il sait d'avance qu'il ne reviendra jamais vers Vénus, parce qu'il est résolu, comme Faust, à ne jamais reposer sa tète sur un oreiller de paresse, à ne jamais demandera l'instant fugitif.: « Demeure encore, tu es si beau ! » Mais l'amour lui apparaît toujours comme la loi suprême de l'univers : « C'est pour toi, potfr toi seule, ô Vénus, que retentiront mes chants !.,. Tes charmes vainqueurs sont la source de toute beauté ; de toi émane toute grâce, toute merveille. Que l'ardeur, partoi versée en mon sein, brille en ton honneur, comme une claire flamme ! Oui, contre tout l'univers, sans crainte, je veux être toujours ton champion (3). *> Tannhàuser nous représente ainsi tout un côté de l'âme de Wagner. Comme son héros, Wagner sentait en lui un désir intense du bonheur ; il avait poursuivi ardemment le succès à Paris, il le poursuivait à Dresde ;

(!) Sur h comparaison de Tannhàuser et de Faust, voir A. Krast, l'Art de R Wagner, Pari* 1893, p. 342 sa.

(■1 H es. Srhr. II, 8.

(è) thid. 8.

LB CARACTÉftg ue tannuauser ioj

et ii avait goûté avec ivresse la joie de ses premiers triomphe» d'artiste, le plaisir de vivre dans un miiiea sympathique. Mais, comme Tânnhàuscr aussi, Wagner senlait tout le péril qu'il peut y avoir â se complaire dans les jouissances faciles que le vulgaire regarde comme le bonheur. Pour atteindre ce bonheur tangible qu'il convoitait, pour acquérir !a gloire artistique, il savait qu'il lui fallait subordonner aux goûts du public les inspirations de sa nature supérieure, suivre les caprices de la mode, se prêter à des bassessed, £ de vils compromis. Les jouissances positives de ia vie se présentaient à lui seulement sous la forme de tentations avilissantes qu'il lui fallait repousser à tout prix sous peine de renier ses convictions d'artiste et de déchoir à ses propres yeux (i).

Tannhâuser cependant rentre dans la vie ; le passé ne lui apparaît plus quecomme un songe mauvais ; il reprend sa place parmi les chanteurs de la Warlbourg, il revoit la fiîle du landgrave, la douce et pure Elisabeth (2) dont il

t) Gêê, £#Ar* JK, *78»w

[2} L'Idée première du personnage ôVÉlisahcth a pu ètro fournie à

Wigoer par *n trait dtr Ift Yègettil* ancien ne du tournoi d«;s chanteur» qui

est reproduit par Griram dans son récit de cette léyende [Deutsche Hayen,

It, d* 663) .* lorsque Ofterdinge» est vaincu et que ses ennemis veulent le livrer

au bourreau Stempfe), il ce réfugie auprès de la princesse Sophia-, femme

diî landgrave de Thuringe et Se cache sous sou manteau. — Dans le conte

de Hoffmanni, Oflefdinjreu est amoureux de la comtesse tiathtlde qui, de

son côté, préfère Wolfram d'Eschenhach à tous les autres chanteurs de la

WarUMmrg. Pa«r la conquérir, Oftet dingea »e met k l'école du mavirion

Klinçsor. n triomphe en effet des autre» Miuucsîngcr pur des chants

d'anioitf psMtotrnéfS et sensuels, et se fnrt ainsi aimer de Waiiil-le; elle

▼eut être ipstruite par lui dans l'art dû chant, tombe entiêremejit sous son

influence, perd à sou contact toute içrAce et toute beauté et finit par quitter

la Wartbourg* Mais I» victoire de Wolfram sur Oflerdin&en met fin à cette

espèce de possession, et Mathilde revient à sou premier amant Wolfram. —

Ou voit <fûe Wagner a également emprunté à ce récit divers (rails eu les

modifiant d'ailleurs complètement. Il a substitué à la comtesse Mathilde le

personnage historique de sainte Elisabeth de Hongrie qui fut la temme du

Is du landgrave Hermann. Une vieille légende reproduite daus la nouvelle

e Hoffmann racontait que Klingsor, à l'époque où il se trouvait à la

.Vartbourg, avait prédit la naissance imminente d'Elisabeth fille du roi

tndré et de la reine Gertnide de Hongrie et qu'aussitôt le tandsrrave

iermanu avait envoyé une ambassade atin de demander pour son ïih*Ja

io8 tannhXuser

avait jadis touché le cœur par ses chants et qui, depuis son départ, se consumait dans la tristesse. Déjà le suprême bonheur semble s'apprêter pour lui : Elisabeth a laissé échapper l'aveu de son amour ; elle est à lui s'il est vainqueur dans le tournoi poétique qui s'apprête, si mieux que les autres il sait pénétrer le mystère du pur amour. Mais il subit toujours l'impure domination de Vénus ; il ne sait plus aimer sans que le désir vienne souiller son amour. Et dans l'exaltation croissante de la lutte, Tannhâuser se laisse emporter toujours plus loin par la passion qui le dévore ; jusqu'au moment où ressaisi par sa coupable folie il proclame à la face des chanteurs indignés son culte pour Vénus : « Pour toi, ô déesse de l'amour, retentissent mes chants I... Tes charmes vainqueurs sont la source de toute beauté ; de toi émane toute grâce, toute merveille. Qui, brûlant d'une ardente flamme t'a étreinte en ses bras, celui-là seul, seul, sait ce qu'est l'amour. — Et vous, malheureux, qui n'avez jamais aimé, allez, allez auVenusberg! (i) »

Pour racheter sa faute, pour échapper au joug du désir mauvais, il faut que Tannhâuser apprenne la haute vertu du renoncement. C'est Elisabeth qui lui donne l'exemple. Le cœur brisé par l'aveu terrible qui s'est échappé des lèvres de celui qu'elle aimait, elle renonce à tout espoir de bonheur, elle offre à Dieu le sacrifice de sa vie ; elle passera ses jours à prier pour le pardon du pécheur. Et, tandis que Tannhâuser repentant se rend en pèlerinage à Rome pour obtenir du pape la rémission de ses péchés, Elisabeth implore du ciel le salut de celui qu'elle n'a ja-

main de la jeune princesse. L'idée de substituer la pieuse Elisabeth à l'éuigmatique et peu intéressante comtesse Malhilde et de faire d'elle la fille du landgrave de Thuringe, a été évidemment susrçérée à Wagner par cette tradition. Voir l'article cité de Golther. Bayi\ Blâtter, 18S9 (i) Ges. Sckr., n, 25.

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