LE CRÉPUSCULE DES DIEUX
seul nous rend bienheureux — l'Amour » (1). Et quand tous les acteurs du drame humain — Siegfried et Brunnhilde, Gunther et Hagen — ont péri, alors paraît une dernière fois, dans le Walhall embrasé, parmi les rougeoyantes clartés du ciel où s'allume comme une aurore boréale, le héros de la grande tragédie du monde, Wotan, qui l'ârae apaisée, « souriant d'un sourire éternel, » s'abîme dans le Crépuscule des dieux.
« Nous devons apprendre à mourir, écrivait Wagner à son ami Rôckel, — à mourir entièrement, dans la pleine acception de ce mot... Wotan s'élève sur les tragiques sommets de l'abnégation jusqu'à vouloir son anéantissement. Et c'est là aussi tout ce que doit nous enseigner l'histoire de l'humanité : vouloir l'inévitable et l'accomplir spontanément. L'œuvre ultime de cette volonté suprême qui s'anéantit d'elle-même, c'est l'avènement de l'homme qui ne connaît pas la peur} qui agit toujours par amour — Siegfried (2). » Ainsi le drame de Siegfried est, dans l'idée de Wagner, la conclusion naturelle de la tragédie de Wolan et tire son sens de cette tragédie. Le renoncement du dieu est la condition nécessaire de l'apparition triomphale du jeune héros. C'est parce que Wotan a abjuré tout désir égoïste, quitté toute idée de domination, affranchi l'humanité de toute tutelle, qu'a pu naître l'Homme libre et sans peur qui réparc spontanément la faute des dieux, et rend possible, sur la terre, l'avènement du règne de l'Amour. C'est Wotan qui a préparé, prévu, rendu possible la
(i) Ges Schr. VI, 254 s. (2) Lettres à ROcfcel, p. 35 *.
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naissance de Siegfried ; le héros est ainsi en quelque sorte issu de aoii désir, comme la Walkùre Briinnhilde est la fille de son désir. Et ai, dans Siegfried, Wotan parait à peine sur la scène, si dans le Crépuscule des dieux il ne se montre qu'à l'apothéose finale, trônant au milieu desdieux dans le Walhall embrasé, ai dans Tune et l'autre pièce U n exerce aucune influence directe sur la marche des érénements, c'est son esprit pourtant qui, invisible et muet, dirige toute l'action . Siegfried et Brûnnhilde nous apparaissent en quelque sorte comme des incarnations du dieu : en eux s'épanouit, rajeunie, purifiée, régénérée, la meilleure partie de l'âme de Wotan.
Siegfried et Wotan nous représentent ainsi la succession, perpétuelle des générations, le contraste éternel entre l'être qui grandit et celui qui s'incline vers sa fin. Wotan, c'est l'homme déjà mûr qui, le déclin venu, se soumet à la loi du changement, et se montre supérieur à la fatalité qui régit le monde en accomplissant librement ce que lui impose la nécessité. Siegfried, c'est la jeunesse qui, radieuse et souriante, sûre de sa force et confiante dans son étoile, s'élance à la conquête de l'univers, brisant d'un geste, sur son passage, les puissances malfaisantes ou vieillies qui lui barrent le chemin. Tout cède à sa jeune vigueur : il a raison de la force brutale du dragon Fafner, il déjoue les ruses du traître Mime, il n'est arrêté ni par la lance de Wotan, ni par le feu qui flambe autour du rocher de Uriinnhilde. Et tout s'incline aussi devant le charme toutpuissant qu'exerce sa radieuse apparition : Brûnnhilde et Gutrune s'enflamment d'amour à sa vue ; Gunther échange avec lui des serments d'amitié ; le monstrueux Fafner lui-môme, le lourd et sombre gardien de l'Anneau, ne peut se défendre de cette étrange séduction qui émane de son jeune vainqueur, attache sur lui son œil mourant,