CHALUMEAU, BENOIT, DUJAUDIN, EMILIE, LENOIR
dujardin, qui entrait avec l'intention de parler a Lenoir, s'arrête à la vue des billets que tient Benoit. Eh bien, Benoît, on ne m'a donc pas trompé, vous avez hérité?
tous. Hérité?... et de qui?
dujardin. De son oncle, qui a fait une fortune
i Chili. Bon. Ém. Lui.
considérable dans le commerce des pelleteries et qui lui laisse vingt mille francs de rentes.
tous. Vingt mille francs de rentes! (Emilie jette sur Benoit un regard de reconnaissance qui exprime qu'elle comprend tout.)
lenoir. Vingt mille francs de rentes! Benoit est-ce vrai?
benoît, courbant la tête comme s'il se sentait pris en faute. Oui, Monsieur. (Dujardin se retire au fond, près de la cheminée.)
lenoir, allant à lui. Vingt mille francs de renies! (Avec cordialité. (1) Ah! mon brave Benoît, je suis enchanté de ce qui t'arrive. (Il lui prend la main.) Mais j'espère que la fortune ne te fera pas oublier tes amis, et que nous te verrons quelquefois.
benoît, arec anxiété. Quelquefois?... Est-ce que Monsieur me chasse?
lenoir, gaiement. Je ne le chasse pas, mais que diable! avec vos vingt mille francs de rentes, (Appuyant.) Monsieur de Benoit, vous n'avez pas le projet de rester domestique? Ça ne se serait jamais vu... D'ailleurs, je ne veux pas d'un domestique plus riche que moi.
BENOIT. Ah!
lenoir. Et puis, je peux te dire ça à présent, cela ne t'offensera pas, lu sais que je t'ai toujoursaimé. Tu étais bien le domestique le plus grognon, le plus agaçant, le plus insupportable! — Tu ne serais jamais resté nulle part, et moi, par humanité, je te gardais .. car j'ai toujours été pour toi un maître doux, indulgent; (Avec humeur.)lu ne peux pas dire le contraire? et d'une patience... angélique !...
benoît, avec bonhomie. Appelez-la Angélique, c'est un joli nom.
lenoir. Mais maintenant, te voilà riche... je retrouve mon indépendance!., je suis bien aise de profiter un peu de ton bonheur! (Benoit courbe la tête.)
Emilie, à part. Pauvre Benoît! lui qui s'est dépouillé !..
benoît. Si c'est ma vocation à moi d'être votre domestique!
chalumeau, à part. Est-il bêle, mon parrain!
benoît. D'ailleurs, je ne sais pas jusqu'à quel point vous avez le droit de me renvoyer.
lenoir, avec humeur. Voilà qui est fort!
benoît. Vous m'avez tiré de la Loire tout mouillé... quand j'ai été sec , je me suis dit : Je ne quitterai jamais cet homme-là... (Avec résolution.) Eh bien ! je ne m'en irai pas!.. (Lenoir s'agite avec humeur.) Si vous me chassez par la porte, je rentrerai par la fenêtre ; si vous me jetez par la fenêtre , je rentrerai par la porte , (Avec émotion.) et toujours comme ça , toujours comme ça.
1 Cbal. Ben. Len. Duj Ém.
lenoir, avec colère. Mais, imbécile! tu no comprends donc pas que te voilà un richard, et qu'à côté de toi, je ne suis qu'un pauvre.
dujardin , s'avançant vivement , à Lenoir, Ainsi, Monsieur, c'est donc vrai?
lenoir, toujours tourné vers Benoit. Parbleu ! (Se tournant vers Dujardin.) Ah çà, mais ! qu'estce que vous faites ici, vous?
dujardin, vivement. Monsieur, ce que je viens d'apprendre me fait une loi de revendiquer la main de mademoiselle Emilie, que vous m'avez fait l'honneur de m'offiïr.
LENOin. Vous l'avez refusée!..
dujardin. J'ignorais alors le malheur qui vous frappe.
lenoir. Le malheur !
dujardin. Mais je suis jeune, Monsieur, j'ai du courage ; vous avez travaillé pour elle, c'est à moi désormais de travailler pour vous; et puisque le naufrage de vos bateaux, à Saumur, vous a ruiné... (Musique douce à l'orchestre, jusqu'à la fin.)
lenoir et chalumeau. Ruiné ! (Benoit et Emilie marquent leur anxiété.)
lenoir. Ruiné!., mes bateaux?.. (A Emilie.) Voilà donc l'explication?... (Se rassurant.) Mais non! voyez... voyez ce portefeuille... (Il va au secrétaire).
Emilie, l'arrêtant (I). Père... c'est l'héritage de Benoit, il te le donnait pour t'enlever jusqu'à l'apparence d'un chagrin.
lenoir. Benoit:! (Il regarde Benoit avec expression.)
benoît, avec humilité. Oh! Monsieur, ne me grondez pas... Je ne l'ai pas fait dans une mauvaise intention.
lenoir, ému, allant silencieusement auprès de Benoit (2). Et tu veux rester mon domestique, toi! (// fléchit lentement le genou et tombe aux pieds de Benoit.)
benoît, stupéfait. Quoi donc? quoi donc? debout tout de suite, Monsieur!.. (Il veut le relever.)
lenoir, très-ému. Toi, qui n'a pas hésité à me sacrilier ta fortune !
4 Chai. Ben. Duj. Len Km 2 Chai. lien. Len. Duj. Éni.
benoît, même jeu. Debout, Monsieur, debout! ou vous allez me forcer à faire des bêtises aussi.
lenoir, ému. Non! tu t'es trop longtemps courbé devant moi, qui ne le vaux pas, va!..
benoît, tombant à genoux en face de Lenoir. Ah! Monsieur, ne dites pas ça; c'est mal de vouloir m'humilier parce que j'ai le malheur d'être le plus riche.
lenoir. Oui, tu es le plus riche! non-seulement par l'argent, mais aussi par le cœur, par le dévouement.
benoît. Quant à ça, non.
LENOin. Si!
benoît. Ah! non!
LENOin. Mais si !
benoît. Mais non!
lenoir, s'emportant. Est-il entêté, cet animallà!., quand je te dis que si!..
Emilie, s'interposant (1). Mon père! (Elle veut l'aider à se relever.)
chalumeau, ému. Brave homme, va!
benoît, à Lenoir qui se cramponne à lui; ils ont la plus grande peine à se remettre debout. La!.. Je vous le disais bien... quelle misère à nos âges quand on se met dans ces positions-là, c'est le diable pour se relever. (Ils y sont enfin parvenus avec l'aide de Chalumeau et d'Emilie. Benoit essuie la poussière sur les genoux de Lenoir qui veut l'en empêcher.)
lenoir, prenant la main de Benoit. Toi, mon domestique! jamais!! n'est-ce pas Emilie? (Prenant la main de Dujardin.) n'est-ce pas, mes en» fants? (// prend aussi la main de Benoit.) Mon ami !
Emilie et di jardin. Notre ami!..
chalumeau, ouvrant les bras. Mon parrain, s'il vous'plaîl! (Benoit lui met une énorme brioche dans la bouche, Chalumeau riant.) Ah! elle est trop forte celle-là !.. Ah! ah! ah!