L'INVITATION
Ce que Pedro Castora avait entendu dire de M. Lagarde avait produit un grand effet sur l’enthousiaste jeune homme, qui était, lui aussi, d’une nature essentiellement généreuse et même un peu philanthrope à sa manière.
Sans le connaître autrement, il éprouvait déjà une sympathie profonde pour M. Lagarde et il avait même exprimé à M. de Maurienne le désir qu'il avait de faire la connaissance d’un homme dont on disait tant de bien.
Ce fut donc une véritable satisfaction pour Pedro lorsque M. de Violaine le prévint que M. Lagarde, ayant quelque chose à lui demander, se proposait de lui faire une visite.
Dès l’abord, malgré la différence d'âge, le courant sympathique s’établit entre ces deux hommes si bien faits pour s'entendre et, en serrant la main du visiteur, Pedro sentit que M. Lagarde était son ami et que, quoi qu’il eût à lui demander, il serait heureux de l’accorder.
Aussi l’avons-nous vu se mettre avec empressement à la disposition de M. Lagarde, malgré l’étrangeté de la demande de celui-ci.
Sachant que M. Lagarde était entièrement dévoué à Me de Simaise, qu’il avait en quelque sorte pris la baronne et sa fille sous sa protection, Pedro crut deviner que la réunion chez lui des comtes de Violaine et de Maurienne, du baron de Simaise et de deux autres personnes, qui ne lui étaient pas encore désignées, mais qui étaient certainement aussi des
amis de la baronne, avait pour but d'amener une entente entre les deux époux, afin de faire cesser le déplorable conflit qui s'était élevé entre eux.
Évidemment, on voulait empêcher une lutte, qui pouvait avoir des conséquences terribles, et obtenir de M. de Simaise qu'il rendit Henriette à sa mère.
Et comme lui, Pedro Castora, était la première cause du conflit, il ne pouvait refuser son concours à une tentative de réconciliation.
D'ailleurs, en lui demandant de réunir chez lui les amis de la baronne de Simaise, M. Lagarde n’avait-il pas voulu, en employant un moyen dont il appréciait, la délicatesse, le mettre à même de réparer, autant que cela lui était possible, le mal involontaire qu’il avait causé ?
Or, le lendemain même du jour où il avait vu M. Lagarde, Pedro Castora, ainsi qu'il l’avait promis, se rendit chez le baron de Simaise à l’heure où il était à peu près certain de le trouver.
Le baron, en effet, était chez lui.
Bien qu’il eût pleine confiance en ses domestiques, devenus les geôliers de sa fille, le baron, craignant quelque tentative désespérée de la baronne, ne sortait presque plus, afin de se constituer lui-même le gardien des portes de la prison d'Henriette.
Il accueillit Pedro avec un embarras visible et lui tendit la main assez froidement.
— Je pensais ne plus vous revoir, dit-il.
— Pourquoi donc cela ? demanda le jeune homme d’un ton dégagé, voulant mettre immédiatement le baron à son aise.
— Dame, après la lettre que vous m’avez adressée l’autre jour...
— Mon cher de Simaise, après l’entretien que j’ai eu avec Me la baronne de Simaise.…
— Que vous a-t-elle donc dit ? interrompit le baron.
— Des choses fort sensées, inspirées par son cœur de mère ; mais rien, d’ailleurs, dont vous ayez le droit de vous plaindre.
— Ah ! cela m'étonne.
— Pourquoi ?
» Comme toutes les femmes d’un grand cœur, Mr: la baronne de Simaise est indulgente, elle sait pardonner les erreurs, les fautes et oublier les injures. Je reprends : Après avoir écouté respectueusement les observations de M° la baronne.…..
— Enfin, quelles raisons vous a-t-elle données ? interrompit encore le baron.
— Aucune.
— Ainsi, ses observations ont suffi ? dit de Simaise avec un ton d’ironie mal déguisée.
— Oui, puisque je m'y suis rendu. J’ai interrogé ma conscience et elle m'a crié : “Pedro Castora, tu as tort, ce que tu fais est mal, on ne jette pas ainsi le trouble, la douleur dans une famille |” Alors, écoutant la voix de ma conscience, j'ai
compris que je devais renoncer au bonheur d’être l'époux de Me Henriette de Simaise.
Un sourire amer crispa les lèvres du baron.
— Vous m'avez demandé la main de ma fille, répliqua-til, et je vous l’ai accordée ; il vous a plu ensuite de retirer votre demande ; c'était votre droit, je ne peux pas le contester. Plus d’un mariage se rompt ainsi. C’est bien, n’en parlons plus.
— En renonçant à des projets qui m'étaient chers, de Simaise, je n'ai pas eu un instant la pensée de briser le lien d'amitié qui nous unit. J’entends donc rester votre ami, à moins que vous, de Simaise, ne me retiriez votre amitié.
— Je le voudrais que je ne le pourrais pas. Vous savez bien, Pedro, que mon affection pour vous est de celles que rien ne peut détruire, ni même affaiblir.
— Mon cher de Simaise, merci ! Ce sont là de bonnes paroles. Je ne vous le cache point, je craignais qu'il n’y eût un froid entre nous. Me voilà rassuré.
— Vous n’aviez pas à douter de moi, Pedro.
— C’est vrai.
— Surtout me connaissant comme vous me connaissez. Est-ce pour avoir la certitude que je ne vous garde nullement rancune que vous êtes venu me voir aujourd’hui ?
— Oui, pour cela d’abord, et aussi pour autre chose. Le baron pâlit légèrement.
— Est-ce qu'il viendrait me rappeler que je suis son débiteur ? pensa-t-il.
— Mon cher de Simaise, reprit Pedro, je réunis chez moi, samedi prochain, quelques amis, des hommes seulement, et je vous prie de vouloir bien être des nôtres.
Le baron, qui avait craint une réclamation d'argent, respira.
— Mon cher Pedro, je vous remercie de votre invitation et je ferai tout mon possible pour m’y rendre.
— Oh ! je compte absolument sur vous, de Simaise, et je veux une promesse formelle.
— On ne saurait tout prévoir, Pedro ; je puis être empé-
ché.
— Non, non. Je vous préviens assez à l’avance pour que vous puissiez prendre vos dispositions contre tous les empéchements possibles.
— Eh bien, c’est dit, Pedro, j'accepte.
— À la bonne heure.
— C’est une soirée ?
— Le dîner d’abord, la soirée ensuite. Bien entendu, de Simaise, vous êtes du dîner.
— Heure habituelle ?
— Comme toujours, six heures et demie pour sept heures.
— Ainsi, Pedro, vous allez vous mettre à recevoir ; l’hiver prochain vous donnerez des fêtes... Riche comme vous l’êtes, vous ferez merveilleusement les choses. Ah ! on parlera de vous !... Les grands artistes de l'Opéra se feront un honneur
en même temps qu’un plaisir de venir chanter chez vous ; vous aurez également la fine fleur de la Comédie-Française. Votre hôtel ne sera plus assez grand pour contenir les hommes illustres, les hauts personnages, toutes les célébrités parisiennes qui voudront jouir du coup d'œil de vos magnificences. Tout Paris, le tout Paris connu, j'entends, voudra vous voir, vous connaître, vous serrer la main. Vous serez sur le pavois, on chantera vos louanges sur tous les tons, je connais cela.
» Est-ce que réellement vous ne recevrez que des hommes ? Pourtant, mon cher, des étoffes de soie chatoyantes, des flots de dentelles, des rubans, des fleurs, des diamants qui brillent, des bras cerclés d’or, des épaules nues, des gorges découvertes, des éventails qui jouent font très bien au milieu des habits noirs ; les femmes sont le principal attrait, le charme d’une soirée.
» Mais je crois deviner, c’est un nouveau salon politique que vous voulez créer. C’est le goût du moment. Ces sortes de salon, où l’on s’ennuie plus qu’on ne s'amuse, sont à la mode. Partout on parle politique. Politique intérieure, politique extérieure, politique toujours ; on ne s’occupe que des affaires politiques. Oui, en vérité, on fait trop de politique en France et pas assez d’autres choses.
Pedro Castora se mit à rire.
— Parbleu, dit-il, j'aurais eu tort de vous interrompre, de ne pas écouter votre tirade jusqu'à la fin. Décidément, baron, vous n’aimez pas la politique et vous n’êtes guère admirateur des hommes qui en font ; vous n’entrerez jamais dans leurs rangs. Mais je m’empresse de vous dire que vous me prêtez des intentions qui ne sont pas les miennes. Je ne sais pas encore si je recevrai l'hiver prochain et si je donnerai des
soirées. Je ne désire nullement, je vous assure, faire parler de moi. Je me trouve très bien comme je suis et je tiens plus à ma tranquillité qu’à certaines petites satisfactions d’amourpropre. D’un autre côté, je n’entends rien aux choses abstraites de la politique et je n’aurai jamais l’ambition de devenir, au Brésil ou en France, un tribun ou un homme d’État. Que voulez-vous, chacun a son tempérament. Moi, je suis un homme paisible et j'ai horreur des triomphes de la vanité et de l’orgueil.
» Mais vous pouvez vous rassurer, de Simaise, si j'ouvre mes salons la saison prochaine, si je donne quelques soirées, les femmes n’en seront pas exclues. Je pense comme vous que la femme est l’ornement le plus charmant, le plus gracieux d’un salon, qu’elle en est aussi l’animation, la gaieté, l'esprit.
» Mais, samedi prochain, mon cher baron, ce n’est point d’une réception, d’une fête qu'il s’agit. Je n’aurai avec vous que trois ou quatre invités.
— En ce cas, Pedro, c’est différent.
— Nous causerons intimement, voilà tout.
— Puis-je vous demander quels sont vos autres invités ?
— Certainement. Vous vous trouverez avec le comte de Maurienne, que vous connaissez depuis longtemps, que vous avez déjà vu chez moi ; avec le comte de Violaine, que vous connaissez aussi.
Le baron fronça les sourcils.
— Et puis, fit-il ?
— Et puis un ou deux autres de mes amis dont je n’ai pas encore fait le choix.
— Mais qui seront également des amis de MM. de Violaine et de Maurienne ?
— Naturellement, pour que cette petite réunion soit tout à fait intime.
— Il y a longtemps que vous connaissez M. de Violaine ?
— Depuis l’année dernière ; je l’ai rencontré plusieurs fois chez le comte de Maurienne.
— Ah ! fit de Simaise devenu soucieux.
— M. de Violaine est un fort galant homme, dont l’amitié n’est pas à dédaigner, continua Pedro ; de plus, il a une grande expérience et peut donner d'excellents conseils.
Il y eut un moment de silence.
— Pedro, reprit le baron, est-ce que vous tenez beaucoup à m'avoir à votre dîner ?
— Mais oui, de Simaise, beaucoup, absolument. D'’ailleurs, j'ai votre acceptation.
Le baron se mordit les lèvres.
— Pedro, répliqua-t-il, vous ne me dites pas tout. — Que voulez-vous que je vous dise ?
— Cette réunion a un but.
— Sans doute ; causer intimement, entre amis, je vous l'ai dit.
Le baron secoua la tête.
— Vous manquez de franchise, répondit-il ; avouez, Pedro, qu’il y a entre vous, ma femme et ses amis, un petit complot.
Le jeune homme sourit.
— Peut-être, fit-il.
— Avouez encore, Pedro, que ce n’est pas vous qui avez eu l’idée de nous réunir chez vous samedi.
— J'avoue, de Simaise, j'avoue.
— Oh ! je n’ai pas besoin que vous me disiez que vous êtes dirigé, dans cette circonstance, par le comte de Violaine, qui lui-même obéit aux injonctions de la baronne de Simaise.
Le jeune homme ne répondit pas.
— Certes, poursuivit le baron, je comprends que vous teniez absolument à m'avoir à dîner samedi. Mais, enfin, que me veut-on ? Vous devez le savoir, Pedro ?
— On ne me l’a pas dit ; mais je pense que les amis de Me la baronne de Simaise veulent tenter un rapprochement entre elle et vous, jouer le rôle de médiateurs, en un mot faire cesser ce malheureux conflit, qui pourrait se transformer en une lutte regrettable.
Un sourire singulier glissa sur les lèvres du baron.
Après être resté un moment silencieux, il répondit d’un ton brusque :
— C’est bien, Pedro, je serai chez vous samedi à six heures et demie.
— Et nous passerons, je l’espère, une bonne soirée. Je ne vous le cache pas, de Simaise, ajouta-t-il en souriant, je fais des vœux pour la réussite du complot.
Le baron lui jeta un regard en dessous et répliqua : — Cela dépendra de l’habileté et de la force des conjurés.
— En attendant la bataille, baron, dit le jeune homme en riant, serrons-nous la main.
Il se leva et prit son chapeau et sa canne.
— À samedi, de Simaise.
— Oui, Pedro, à samedi.
Le jeune homme se retira.
Comme on l’a vu, Pedro Castora s’était souvenu des recommandations de M. Lagarde ; le faux nom du marquis de Chamarande n'avait pas été prononcé.
— Âh ! ah !se disait le baron, voilà la lutte qui commence sérieusement et, jusqu’à Pedro Castora, ils sont maintenant tous contre moi. C’est bien, c’est bien; laissons-les venir, nous verrons ; je serai là pour leur répondre. Qu'est-ce qu'ils veulent ? Que je rende Henriette à sa mère ?.. Qu'ils y comptent |
Et un petit rire aigu siffla entre ses dents.
Il ne se faisait aucune illusion, le baron de Simaise, il comprenait parfaitement que les médiateurs n'étaient pas chargés de lui annoncer que la baronne acceptait ses conditions, c’està-dire qu’elle était prête à lui donner les deux millions qu’il demandait.