LE MORT VIVANT
Le marquis retrouva Carini et Carlotta dans la chambre de Raoul. Ils y étaient rentrés après le départ du jeune homme, que son oncle avait accompagné jusque dans la cour.
— Monsieur, dit le marquis à Carini, ne perdons pas de temps en paroles inutiles, et surtout n’essayez pas de jouer au plus fin avec moi, car vous n’auriez rien à y gagner. Pourquoi m'avez-vous dit tout à l’heure : “Je ne vous conseille pas de faire enterrer votre frère.” Quel sens mystérieux cachent ces paroles ? Allons, répondez, expliquez-vous !
— C’est bien simple, monsieur le marquis : j'ai dit cela parce que M. le baron de Simaise n’est pas mort !
— Allons donc ! fit le marquis.
— Je vous le répète, monsieur, dit Carini, le baron de Simaise n'est pas mort !
— Mais le suicide par le poison à été constaté.
— Par un médecin qui ne connaît pas, comme moi, la puissance et les singuliers phénomènes causés par le narcotique que M. de Simaise avait entre les mains.
» Vous avez vu M. Raoul endormi ; une forte goutte du narcotique avait suffi pour lui donner ce long sommeil dont je l'ai tiré. Or, c’est au moins dix gouttes que M. de Simaise a absorbées, sans mélange d’eau, et voilà pourquoi son sommeil léthargique a toute l’apparence de la mort.
» J'ajoute, monsieur le marquis, que le narcotique peut devenir effectivement un poison pour votre frère si, au bout de trois fois vingt-quatre heures, on ne l’a pas réveillé, en lui faisant prendre l’antidote de ce poison.
Le marquis ne put s'empêcher de frissonner.
Il saisit le bras de Carini.
— Et, fit-il, vous seul pouvez...
— Moi seul je puis ressusciter votre frère, comme moi seul j'ai pu réveiller immédiatement votre neveu.
Le marquis regarda l'Italien avec une sorte d’épouvante.
Celui-ci était très calme. Adossé à la cheminée, il se tenait droit, le front haut, le regard assuré. Le misérable se sentait maître de la situation.
Ce fut d’un ton de voix qui ne trahissait aucune émotion qu'il dit en italien à Carlotta :
— Nous sommes sauvés |!
Le marquis restait immobile, comme pétrifié.
Son frère n’était pas mort !
Et pourtant le cadavre était là ; et pourtant le médecin avait constaté le suicide et l’autorisation de procéder à l’inhumation avait été donnée !
— Je vous crois, dit-il à Carini ; allons, il faut sauver ce malheureux !... Qu’attendez-vous pour agir ? Mais pourquoi avez-vous attendu ? N’auriez-vous pas dû parler plus tôt ? Allons, venez, venez vite.
Le marquis entraîna Carini et Carlotta suivit.
La religieuse venait d’être remplacée par la femme de charge, qui devait veiller le mort à son tour jusqu’à deux heures de l’après-midi.
Le baron n’avait pas encore été complètement enfermé dans le suaire, et on voyait ses mains croisées sur la poitrine. Le marquis les toucha ; elles avaient la rigidité et le froid du marbre. Il posa sa main sur le front ; il était glacé.
Il se tourna vers Carini.
— Et vous dites qu'il vit ! fit-il.
— Non seulement il vit, monsieur le marquis, maïs il entend.
— ]l entend!
— Parfaitement. Il a entendu tout ce qui s’est dit dans cette chambre depuis qu’il est tombé en léthargie ; en ce moment, il entend nos paroles et reconnaît ma voix comme il a reconnu la vôtre. J'ajoute que M. de Simaise a parfaitement conscience de l’état dans lequel il se trouve.
— Mais c’est horrible ! Comment, il a entendu constater son décès ?
— Oui.
— Il a senti qu’on le mettait dans ce suaire ? — Oui.
— Ainsi, mis en bière, il aurait assisté à ses propres funérailles. Enterré vivant !
— Oui, on l’eût enterré vivant ; seulement son supplice n’eût pas été de longue durée.
Carini parlait tranquillement, froidement, comme s’il eût disserté sur un cas pathologique.
Le marquis sentait une sueur froide sur tout son corps. Il se disait :
— Oh ! le malheureux, quelles effroyables tortures !
» Au nom du ciel, monsieur, dit-il à Carini, rappelez vite M. de Simaise à la vie, puisque vous avez ce pouvoir.
— J'ai ce pouvoir, monsieur le marquis. J’avais remis au baron quatre flacons contenant des liquides différents : deux poisons, le narcotique qu'il a bu et enfin la liqueur dont je me suis servi pour réveiller M. Raoul, et qui me servira également pour ressusciter M. de Simaise. Votre frère, monsieur, a certainement voulu s’empoisonner ; mais, dans son trouble, il s’est trompé de flacon. Il a donc bu d’un trait le narcotique au lieu du poison qui l’aurait tué du coup.
— C’est horrible ! murmura le marquis.
Carlotta s'était assise et, tout en écoutant avec la plus grande attention, elle regardait tour à tour Carini et le corps du baron.
Après un court silence, le marquis reprit :
— Savez-vous si M. de Simaise a eu immédiatement conscience de son erreur ?
— Pas immédiatement, monsieur, mais au bout d’un quart d'heure.
— Maintenant, monsieur, mettez-vous à l’œuvre.
— Vous connaissez l'effet de mon antidote : ; en moins de vingt minutes je rappellerai M. de Simaise à la vie.
— Mais faites donc, monsieur, faites donc !
— Voici, monsieur le marquis, le petit flacon qui contient la vie de votre frère.
— Je le sais, vous me l’avez dit, répliqua le marquis prêt à perdre patience ; ah ! vous me faites bouillir avec toutes ces lenteurs !
À ce moment, Pedro Castora fut introduit dans la chambre par Landry.
En quelques mots, le marquis mit le jeune homme au courant de la situation aussi étrange que terrible.
— Mais, alors, dit Pedro, qu’attend donc cet homme pour rappeler à la vie M. de Simaise ?
— J'attends qu’on me dise ce qu’on me donnera. Pedro resta confondu d’une pareille impudence. — Hein, ce qu’on vous donnera ? fit le marquis.
— Sans doute. En ce moment, je suis le médecin qui sauve et je fais payer mes visites ; vous m'en devez déjà une.
— Misérable ! exclama le marquis, ne vous ai-je pas promis que vous ne seriez point livré à la justice ?
— C’est vrai, monsieur le marquis, mais cette promesse vous coûte peu... Je sais que vous n’avez jamais eu l’intention de me livrer à la justice ; je connais trop les secrets que vous avez intérêt à cacher au public.
— ÂAssez, dit Castora, que demandez-vous ?
— Cinq millions !
Les deux hommes bondirent.
— Cinq millions de cordes pour te pendre, bandit ! s’écria Pedro, blême de colère.
— Monsieur Castora, riposta Carini, si vous dites un mot injurieux de plus ce sera six millions !
— Carini, dit le marquis, je suis convaincu que vous connaissez, en effet, des choses que je tiens à tenir cachées ; mais vous vous trompez grandement si vous croyez que, pour cela, je ne vous livrerai point à la justice.
» J’ai suffisamment de crédit pour empêcher de dire, dans un procès criminel, ce que je ne voudrais point qui fût dit. Faites donc ce que je vous demande ; la liberté est tout ce que vous pouvez réclamer, c’est tout ce que vous aurez, et c’est assez.
— Je veux cinq millions !
— Hé, vous êtes fou ! fit le marquis en haussant les épaules. Après tout, nous pouvons nous passer de vous ; nous allons appeler ici, immédiatement, les plus habiles chimistes et médecins de Paris, et ils auront raison de cet état léthar-
gique. Carini sourit avec ironie.
— Essayez, dit-il.
— Vous me défiez ?
— Non, monsieur le marquis, non ; mais je vous préviens que vous n’aboutirez à rien. Avant que vos médecins et vos chimistes se soient réunis, aient examiné le sujet, tenté une dizaine d'expériences, qui ne produiront aucun effet, votre
frère aura passé par toutes les phases de la plus épouvantable agonie, et après, dans deux jours, la mort !... Et c’est vous, pour une question d’argent, qui aurez tué votre frère, le père de M. Raoul et de Mi Henriette, la fiancée de votre fils.
» Vous possédez au moins trente millions, monsieur le marquis, et vous êtes généreux, et vous refusez cinq millions pour sauver votre frère |
— Misérable ! riposta le marquis avec une fureur contenue, je vous en donnerais dix, si vous n’étiez pas un infâme scélérat !
Castora n'avait pas quitté Carini du regard ; il avait remarqué que le misérable tenait à la main une petite fiole. Evidemment, c'était l’antidote.
Pedro songea à s’en emparer par la violence.
Soudain, il bondit sur Carini et l’enlaça dans ses bras robustes.
— ÂArrachez-lui le flacon, dit-il au marquis. Carini eut un ricanement infernal.
Avant que le marquis lui eût pu prendre la main, le misérable avait brisé le flacon sur le marbre de la cheminée.
— ]Imbéciles, murmura-t-il.
Ce fut un véritable coup de théâtre.
Le marquis et Pedro étaient muets de stupeur. Cependant M. de Chamarande eut tout à coup une idée.
Il appela d’une voix forte :
— Landry, Landry !
Le serviteur accourut.
— Va chercher Caracole, lui dit le marquis.
Carini tressaillit.
D'un coup d’œil Carlotta le rassura.
— En as-tu d'autre ? lui demanda-t-elle en italien. — Oui, et Caracole sait où cela est.
— Qu'importe, n’aie pas peur.
Landry reparut amenant Caracole.
— Regarde-moi et écoute, dit M. de Chamarande à l’exagent de Carini :
Je t’ai promis la liberté et tu m'as promis, toi, de changer de vie et de redevenir un honnête homme.
— C’est vrai, monsieur le marquis. — Tu veux bien sincèrement redevenir honnête ? — Oui, bien sincèrement.
— Eh bien, Caracole, outre ta liberté je te promets maintenant cinquante mille francs.
— J'accepte.
— Sans savoir ce que je vais exiger de toi ?
— On accepte toujours cinquante mille francs.
— Tu connais les différents liquides, poisons et autres liqueurs de ton ancien maître ?
— Je crois bien, nous les fabriquions ensemble.
— Carini nous assure que le baron de Simaise n’est pas mort, mais seulement endormi.
Caracole s’approcha du lit et regarda la figure du baron. — C’est vrai, dit-il.
— À quoi vois-tu cela ?
— La face n’a pas changé.
— C’est juste.
— Ton maître prétend qu’il connaît le moyen de rappeler à la vie le baron de Simaise.
— Il peut faire cela.
— Comment ?
— En faisant passer dans l’estomac de M. le baron un certain liquide qu’il doit avoir sur lui.
— Il vient de briser le flacon.
— Ah! Mais ça ne fait rien, il en a d’autres chez lui. — En es-tu sûr ?
— Très sûr.
— Et tu sais l’endroit où sont ces flacons ?
— Parbleu !
— Alors on va t’accompagner chez ton ancien maître ; si tu rapportes l’antidote et si tu rends le baron à la vie, tu auras avec la liberté cinquante mille francs qui pourront te
constituer une rente convenable avec laquelle tu pourras vivre honnête hors de France.
— C’est bien.
— Monsieur le marquis, dit alors Carlotta, vous savez que je ne suis coupable en rien, je vous prie de vouloir bien me laisser partir. Une chose urgente m'appelle chez moi. D’ailleurs je ne vous demande qu’une heure de liberté et je reviendrai me mettre à votre disposition. Oh ! je ne veux pas abandonner mon mari; ce serait lâche... Hélas ! c’est pour moi, pour m’enrichir qu'il a consenti à servir les projets de M. le baron de Simaise.
— C’est bien, madame, allez, vous êtes libre, répondit le marquis.
— Je ne comprends pas, pensait Pedro Castora.
Landry, Caracole et Carlotta sortirent, et l’on vit aussitôt l’ancien zouave se placer en faction à la porte de la chambre.
— Carlotta va mettre tout en œuvre pour me sauver, se disait Carini, et voilà pourquoi elle a demandé à se rendre chez elle.
Sa confiance en la jeune femme était si entière, si absolue, qu'il ne pouvait lui venir à l’idée qu'elle fût capable de le trahir. D’un autre côté, malgré la gravité de sa situation, le misérable ne trouvait pas qu'il lui fût absolument impossible d’en sortir.
Après un silence de quelques minutes pendant lequel le marquis était resté abîmé dans ses méditations, Carini reprit la parole.
— Messieurs, dit-il avec un accent plein d’humilité, je suis vaincu : Caracole va vous apporter l’antidote sauveur et je n'ai plus, moi, qu’à implorer votre générosité. Rendez-moi la liberté, monsieur le marquis ; je sais que vous êtes puissant, que vous pouvez beaucoup ; mais vous ne pouvez me livrer à la justice sans provoquer le plus épouvantable scandale.
— Peut-être, dit le marquis d’une voix sourde.
— Je suis sûr de ce que je dis ; mais je suis à votre merci et je veux mériter au moins votre compassion. Je n'ai été que l'instrument de M. de Simaise ; je le prouverai par tout ce qu’il a écrit.
— ÀAh ! vous avez des lettres du baron ?
— Mieux que des lettres, des aveux complets signés de sa main. Eh bien, je m'engage à vous rendre ces écrits.
— À quelles conditions ?
— En échange de ma liberté.
— Nous verrons.
— Vous êtes devenu bien modeste dans vos exigences, dit Castora d’une voix railleuse.
— Je me reconnais vaincu.
— Ce n’est pas malheureux.
— Je vous parle sans arrière-pensée.
— Rien ne nous le prouve, dit le marquis, et nous avons, le droit de nous défier de vous.
Carini baïssa la tête.
— J'ai une question à vous faire, reprit le marquis. — Je suis prêt à y répondre.
— Quand le baron, sera rappelé à la vie, sortira-t-il de son terrible sommeil dans les mêmes conditions que son fils ?
— Non, monsieur le marquis, non, car le cas n’est plus le même.
— Alors ?
— Le baron de Simaise a, comme je vous l’ai dit, conscience de l’état dans lequel il se trouve, il entend et il comprend ; mais, peu à peu, la notion de l’exact s’affaiblit en lui, et quand il reviendra à la vie réelle, il aura complètement perdu la mémoire et ne se souviendra plus même de son nom.
— Cela est vrai ?
— Je vous le jure, sur l’espoir que j'ai de n’être pas inquiété par vous. Ce n’est pas tout.
— ]] sera fou ?
— À peu près. il tombera en enfance ! Le malheureux n'aurait dû absorber que la moitié du flacon dans un demiverre d’eau.
— Voilà la justice de Dieu ! murmura le marquis.
— De cette absorption exagérée, continua Carini, voici les terribles effets : Quand les organes reprendront leur fonctionnement, les forces vitales auront été tellement ébranlées que vous verrez arriver la décrépitude pour ainsi dire à vue d'œil. Les yeux seront sans éclat, éteints, les cheveux tomberont, des rides profondes sillonneront le visage. Le baron deviendra d’une maigreur effrayante, son dos se courbera, ses
dents se détacheront et c’est à peine s’il pourra faire quelques pas en se traînant.
» Bref, l’homme vigoureux hier encore aura fait place à un vieillard perclus, cassé, entièrement méconnaissable, même pour ses enfants |!
— Mais cela est pire que la mort ! exclama Pedro. — C’est mon avis, appuya Carini.
— Et pourtant, dit le marquis, nous ne pouvons pas le laisser enterrer vif !
— Si j'étais à votre place, répliqua Carini, voici ce que je ferais : Le baron rappelé à la vie, je laisserais croire qu’il est mort et je le ferais conduire loin, dans quelque campagne isolée, où il achèverait sa vie.
— Mais, objecta Castora, il y a un décès déclaré ; comment justifier la disparition du mort ?
— Messieurs, ceci vous regarde. Mais rien ne serait plus facile que de mettre n'importe quoi dans le cercueil et de rendre à cette chose les devoirs funèbres.
— Une pareille profanation, jamais ! s’écria M. de Chamarande.
— Je ne vois pas que vous ayez un autre moyen de sortir de l’embarras où vous êtes. Enfin, réfléchissez. Du reste, je n’ai aucun intérêt à ce que vous fassiez ce que je conseille.
Le misérable mentait : il désirait vivement, au contraire, que son idée fût suivie ; car, dans ce cas, à un moment donné, il pourrait exploiter le secret en faisant chanter la baronne de Simaise et ses enfants, et le marquis lui-même.
Pedro Castora creusait la situation et arrivait à reconnaître qu'il était impossible d’en sortir autrement qu’en suivant, le conseil de Carini.
De son côté, le marquis était forcé de s’avouer que, dans l'intérêt de la baronne, de Raoul et de Henriette, il n’y avait pas d’autre solution.