‹ richebourg - jean_loup_2Chapitre 71 sur 84 · NOUVELLE CRISE · texte numérisé non relu

NOUVELLE CRISE

Ces coups de sonnette semblaient annoncer une heureuse intervention.

Avec cette présence d'esprit dont les femmes sont pourvues dans les moments les plus critiques, Charlotte cria de toutes ses forces :

— Julie, ouvrez, ouvrez vite |

Tous les acteurs de cette scène émouvante restaient immobiles.

Bien que Jean ne cessât pas de tenir Paul Mairat, celui-ci ne faisait plus aucun effort pour se dégager.

Les coups de sonnette, diversion inattendue, avaient jeté tout à coup sur la colère du jeune homme, comme une douche glacée.

— Monsieur, dit-il au fils du marquis, vous pouvez me Iâcher ; Paul Mairat n’est pas un assassin, il sait se servir d’une épée.

Julie n’avait pas attendu l’ordre de sa maîtresse pour aller ouvrir.

L’éclat des voix avait attiré son attention, et sans savoir de quoi il s’agissait, elle comprenait qu’un drame se passait près d’elle et que l’arrivée d’une personne quelconque allait probablement y mettre fin.

— Ah ! venez, venez vite, madame, dit-elle, reconnaissant la tante de Charlotte ; je ne sais pas ce qui se passe, mais on a l’air de s’égorger !

Carlotta poussa un cri étouffé et se précipita dans le salon.

D'un coup d’œil elle devina que l’incident qu’elle redoutait tant s’était produit.

— Malheureux ! s’écria-t-elle, en courant vers Paul, que Jean avait laissé libre, qu’avez-vous fait ?

— Paul est fou, ma tante, il vient d’insulter Mr° la baronne de Simaise et son fils !

— J’ai eu tort, répondit Paul, je le reconnais ; mais...

— ÀAh ! Paul, Paul, dit tristement Carlotta, vous avez plus tort encore que vous ne le pensez... Ceux que vous avez insultés et que peut-être vous avez provoqués.

— Oui, j'ai provoqué un Simaise, le fils du baron de Simaise... [Il aura à me rendre compte de la ruine, du déshonneur de mon père, de la mort de ma pauvre mère...

— ÂAssez, Paul Mairat, dit Carlotta d’une voix impérieuse, vous n’avez aucun compte à demander à M. Raoul de sSimaise !... Ces quatre personnes qui sont devant vous sont dignes de tous vos respects.

— Mais mon père a été...

— Taisez-vous ! l’interrompit Carlotta avec autorité, je sais mieux que vous l’histoire de Pierre Mairat... Votre père, Paul, a été indignement trompé, et comme son mari, votre mère a cru à la calomnie |

— Dois-je vous croire ?

— Oui, vous devez me croire... D'ailleurs, et heureusement, j'ai sur moi la preuve que la famille de Simaise n’a été absolument pour rien dans la ruine de votre père.

Et tirant de sa poche la lettre d’Hortense, Carlotta la tendit au jeune homme.

— Lisez, continua-t-elle, en attendant que je vous fasse plus amplement connaître le complot dont Pierre Mairat a été victime.

» Allons lisez, lisez... et après, malheureux, humiliezvous.

Paul regarda celle qui lui parlait ainsi, et à son regard indigné, à l’autorité de son accent, il commença à comprendre qu'il pouvait, bien être la victime d’une erreur monstrueuse.

Cependant il ne prenait pas la lettre, que lui tendait Carlotta.

Ce fut Charlotte qui s’en empara.

— Lis les dernières lignes, lui dit sa tante, et lis à haute voix, après quoi je vous dirai tout.

Charlotte lut le post-scriptum.

La baronne et la marquise se regardaient sans rien comprendre.

— Mesdames, dit humblement Carlotta, je vous supplie, avant de vous éloigner, de pardonner à ce malheureux jeune homme.

La marquise de Chamarande répondit d’une voix grave :

— Je sais trop, nous savons, trop, M* de Simaise et moi, ce que c’est que la fatalité et le malheur pour ne pas comprendre qu’il y a au fond de tout ceci une déplorable erreur et quelque mystère terrible. Nous pardonnons sans même demander aucune explication.

— Oh ! madame, merci ! dit Charlotte.

Tendant de nouveau sa main à la jeune fille, la baronne ajouta :

— Mr la marquise de Chamarande et moi, nous n’oublierons jamais ce que nous vous devons.

Charlotte lança à Paul un regard indéfinissable et, pour toute réponse, s’inclinant sur la main qui lui était tendue, elle baisa religieusement le petit livre de messe que la baronne lui avait donné d’une façon si simple et si touchante.

— Venez, mes enfants, dit la marquise à Jean et à Raoul.

Sur un regard de sa mère, le jeune de Simaise prit la parole.

— Monsieur, dit-il à Paul Mairat qui, tout honteux, baïissait la tête, vous avez failli commettre une mauvaise action ; mais vous êtes un homme de cœur et je crois m'adresser à un honnête homme en vous tendant loyalement la main.

— Je vous tends aussi la mienne, dit Jean.

Et, comme Raoul, il fit un pas vers le jeune homme, la main tendue.

Paul, de plus en plus confus, s’inclina sans rien dire, prit dans les siennes les deux mains qui lui étaient si noblement offertes, et s’affaissa sur un siège en fondant en larmes.

La marquise fit un signe, et après avoir jeté un dernier regard de commisération sur le jeune homme et gratifié Charlotte d’un sourire, elle se retira suivie de la baronne et des deux jeunes gens.

En sortant, Jean mit quelques louis dans la main de Julie toute surprise.

Charlotte et Carlotta s’empressèrent de réconforter Paul, qui, sous l’empire d’une réaction salutaire, mais violente, s’abandonnait à un accès de désespoir, en maudissant son aveuglement.

Tout à coup, Carlotta poussa un cri rauque et tomba sur le parquet, en portant ses deux mains à sa poitrine.

— Grand Dieu ! s’écria Charlotte pâlissant ; qu’y a-t-il ?

— Là, là, murmura Carlotta d’une voix étranglée, du feu, du feu !.…

— Au secours, au secours ! cria Paul, tiré de sa torpeur par le spectacle qu'il avait sous les yeux.

De son côté, Charlotte, tout en relevant sa tante, appelait sa bonne :

— Julie, Julie !.….

Celle-ci accourut.

— Courez vite chercher un médecin, dit Paul.

— Un prêtre, prononça Carlotta avec angoisse.

Ce cri d’agonie mit au comble l’épouvante de Charlotte.

— Un médecin, un médecin, courez vite ! ordonna Paul une seconde fois.

— Un prêtre, vous dis-je, reprit Carlotta en proie à de telles souffrances qu’elle croyait sa dernière heure venue.

Julie était déjà partie.

Carlotta se tordait sur le lit où on l’avait étendue. — De l’eau, de l’eau ! murmura-t-elle.

Paul, s’empressant de la satisfaire, lui tendit un verre d’eau qu’elle but avidement, pendant que sa nièce lui essuyait le front que baignait une sueur froide.

La malade poussa un soupir de soulagement.

Déjà Charlotte se rassurait ; mais ce n’était qu’une courte trêve. La crise reprit bientôt avec une nouvelle intensité.

Aux douleurs physiques que Carlotta ressentait dans la poitrine et dans la tête, vint s’ajouter une surexcitation nerveuse causée par toutes les émotions éprouvées depuis plusieurs jours.

Paul avait toutes les peines du monde à maintenir la pauvre femme sur son lit. Tout à coup le délire s’empara d'elle, et, comme la nuit précédente, elle eut une horrible vision.

De même que dans son rêve, elle voyait Carini sortir de son cercueil le visage contracté, les yeux flamboyants, menaçant, épouvantable.

Le spectre se dressait dans son suaire et s’avançait vers elle les bras tendus prêts à la saisir, la malheureuse agitait les siens dans le vide comme pour repousser l’ombre vengeresse, et des paroles entrecoupées et des cris de terreur s’échappaient de ses lèvres.

— Va-t’en ! va-t’en ! criait-elle... Tu étais maudit !... Tu avais mérité cet effroyable châtiment. Tu veux m’emmener ! Non, non, jamais !... Grâce, grâce !... À moi, à moi !...

Charlotte était glacée d’effroi.

Paul écoutait, cherchant à comprendre.

Et le médecin n’arrivait pas.

Le prêtre ne venait pas non plus.

Enfin la crise diminua et la malade tomba dans un état de prostration physique qui, moins effrayant sans doute que la fièvre de l’hallucination, n’était, toutefois, rien moins que rassurant, quant aux suites, car il pouvait être l’état précurseur de la mort.

Le médecin arriva.

C'était un homme expérimenté. Mais que pouvait-il faire, dans l’ignorance absolue où il était du mal et de ses causes.

— Voyons, dit-il après avoir tâté le pouls de la malade et interrogé sa respiration, voyons, qu'est-ce qu'il y a eu ?

» Je crois à une violente crise de nerfs, mais j'ai besoin de savoir ce qui l’a précédée.

— Ma tante s’est plaint d’abord de douleurs atroces dans la poitrine ; elle disait qu’elle avait le feu en elle.

— Est-ce la première fois qu’elle éprouve ces douleurs ?

— Non, elles sont assez fréquentes, paraît-il, mais j'en ignore absolument les causes.

— Que fait-elle quand elle souffre ainsi ?

— Elle boit de l’eau fraîche.

— Quel régime lui fait suivre son médecin ?

— Je ne crois pas qu'elle ait un médecin.

— Pas de médecin !

— Oui, monsieur, et cependant elle souffre beaucoup. — Une toux grasse ?

— Une toux sèche, au contraire, accompagnée d’une soif ardente.

Le médecin hocha la tête.

— C’est grave ? fit Charlotte anxieuse.

— Je ne puis rien dire tant que je n'aurai pas interrogé la malade ; mais, évidemment, il y a autre chose qu’une indisposition.

— Elle a eu le délire.

— Ah!

— Voyez son anéantissement.

— Elle a en ce moment une forte fièvre.

— Elle a demandé un prêtre.

— Terreur de malade... je ne crois pas que nous en soyons là.

— Bien vrai, monsieur ?

— Je ne vois point la vie menacée.

— Oh ! merci, monsieur.

— Je vais vous rédiger une ordonnance qui suffira pour le moment.

Je reviendrai ce soir.

Le docteur prescrivait un calmant que Julie fut chargée d'aller chercher immédiatement chez le pharmacien.

Comme le docteur se retirait, le prêtre arrivait.

Le médecin de l’âme salua le médecin du corps et lui demanda à mi-Voix :

— Est-il encore temps ?

— Certainement, monsieur l’abbé ; je crois bien que la malade s’est effrayée à tort.

Le prêtre était un vieillard au visage ascétique, mais au regard bienveillant.

— Il paraît, dit-il à Charlotte, que la malade n’est pas aussi mal qu'elle le croit.

— C’est l’opinion du médecin, monsieur l’abbé, mais moi j'ai peur.

— Ah ! Et pourquoi avez-vous peur, mon enfant ?

— Parce que j'ai toujours entendu dire que les malades avaient le pressentiment de leur fin.

— Eh bien ?

— Eh bien, dit Paul, elle a demandé un prêtre avec une telle insistance...

— Le prêtre est venu, mes enfants.

— Devons-nous la réveiller ?

— Non, gardez-vous-en bien. J’attendrai. Le sommeil est le grand réparateur des forces humaines.

Le prêtre s'installa au pied du lit pendant que Charlotte mettait un peu d’ordre dans la chambre et que Paul se préparait à sortir.

Le jeune homme avait besoin de rafraîchir ses esprits profondément troublés par toutes les scènes qui s’étaient succédées depuis quelques heures.

Au bout d’une petite demi-heure, Carlotta sortit de son affaissement et se prit à regarder autour d’elle, tout en ressaisissant ses pensées.

— Ah ! lui dit Charlotte en l’embrassant et en essayant de sourire, comme on le fait avec les enfants que l’on veut tromper sur la nature de leur mal, tu as dormi et joliment bien, chère tante.

— J'ai dormi ?

— Oui. Et maintenant tu vas boire ceci, ajouta Charlotte, en présentant à sa tante une cuillerée de la potion prescrite par le docteur.

Carlotta obéit.

Alors seulement elle aperçut le prêtre et tressaillit.

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