CHAPITRE XXVI
Paix universelle. — Triomphe et mort de Mazarin. — 1058-1659.
Mazarin, on l’a vu avant la Fronde, avait pendant cinq ans exploité le royaume par la force d’opinion que lui donnait alors une victoire annuelle de Condé. Pendant sept ans (après la Fronde), il se releva, brilla, grandit par les solides résultats des succès de Turenne. 11 en tira cette gloire qu’à la dernière campagne l’Espagne, sérieusement menacée de la perle des Pays-Bas, rechercha, demanda (1658) la paix que Mazarin avait d’abord offerte.
Donc, par deux fois le génie militaire couvrit devant l’Europe la honte d’un gouvernement vil, trompa sur son habileté.
Ce qui est évident, c’est qu'au temps du plus grand péril (1652), et constamment dans les années qui suivent, Mazarin subordonna entièrement les affaires de la France : 1° au placement de sa famille, au mariage de ses nièces; 2° à son avarice, à la création d’une énorme fortune, la plus monstrueuse qu’aucun ministre eût eu jamais. Ni Concini, ni Luynes, ne sont rien à côté.
Pour faire cardinal son frère, il avait presque fait la guerre au pape, et ce frère, un moine imbécile, il le fit vice-roi de Catalogne. Pour cette position si importante, si précieuse, qui nous mettait au cœur de l’Espagne, on eût dû ménager le peuple catalan à tout prix.
Pour marier une nièce au fils du duc d Epernon, il aigrit, prolongea la guerre de Guyenne, la résistance de Bordeaux.
Pour décider le prince de Conti à épouser une autre Mancini, il donna à ce prince, élevé pour l’Église, contrefait, qui, d’ailleurs, n’avait point vu la guerre, l’armée des Pyrénées, celle qui, par la Catalogne et l’Aragon, devait prendre l’Espagne corps à corps.
Une autre nièce épouse le frère du duc de Modène, qui, avec la Savoie, nous fait attaquer et manquer Pavie. C’est par un mariage semblable que le prince Thomas de Savoie gagne le cœur de
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Mazarin. Son fils, le comte de Soissons, épouse Olympe Mancini, dont il aura le prince Eugène, le futur fléau de la France.
Au total, il avait sept nièces, qui toutes eurent des dots énormes, la moindre six cent mille livres (d’alors) et le gouvernement d’Auvergne. La plus riche, dont le mari s’appela duc de Mazarin, eut, à la mort de l'oncle, un million et demi de rentes (six millions de rentes d’aujourd’hui).
M. de Sismondi, savant économiste, s'efforce d’expliquer, comment la France, après la guerre civile, put se remettre sous Mazarin. Vaines explications. Les faits montrent qu 'elle ne se remit pas du tout.
Huit ans après la Fronde, l’année même où meurt Mazarin (1600), les rapports cités par M. Feillel, nous apprennent celle chose lamentable que non-seidement aux provinces frontières (Bourgogne, Picardie, Champagne, Lorraine), mais dans celles de V intérieur, par exemple dans l’Augoumois, la misère était la même qu 'aux environs de Paris. Les pauvres mangeaient encore, comme au temps de la Fronde, les bêtes jetées à la voirie, les disputaient aux chiens.
On a vu l’impuissance, l’insuffisance et la misère des secours qu’essaya d’organiser l’excellent Vincent de Paul, les trois sous par mois qu’on donna dans l’année la plus dure aux populations
les plus affamées. Ajoutez-y les soupes économiques (d’herbe el d’eau claire, c’élait à peu près tout), les magasins charitables, où chacun doit porter ce qui ne lui sert pas. La liste des objets donnés est curieuse; on rirait si l’on ne pleurait : « Dix-neuf lanternes, vingt-six douzaines de chapelets, des vieux peignes, vingt-trois Seringues, etc., etc. (Feillet).
Du jour où Richelieu voulut toucher aux biens d’Eglise, ne put et recula, la Charité, aussi bien que l’Etat, devait perdre à jamais l’espoir. El les petites aumônes tirées par celte Eglise si riche du bon cœur de nos dames et de leurs petites économies, ne purent être que ridicules devant le monstrueux fléau qui peu à peu but le sang de la France.
Quel fléau? Deux pompes aspirantes d’incalculable force.
1° La grande pompe centrale du fisc, l’exploitation violente de la France par un coquin pour un coquin. Je parle de Mazarin et de Fouquet, à qui il conlia les finances.
2” La pompe universelle de toutes les tyrannies locales. Elles ressuscitent sous un gouvernement faible et fripon, qui se sent trop coupable pour accuser aucun coupable; les campagnes livrées aux seigneurs, avides, nécessiteux et luxueux. Nous aurons pour l’Auvergne le récit aimable et
badin du jeune abbé Fléchier, qui montre en ce pays la sauvage horreur du temps féodal, aggravée des caprices d’une tyrannie malicieuse, dont les temps barbares n’eurent jamais l’idée.
Que les peuples soient exploités, volés, c’est, la chose ordinaire. On n’v ferait pas attention s’il n’y avait eu ici dans le vol une lâche audace, une intrépidité de bassesse, qu’on nous passe ces mots, toute nouvelle et originale-, qui ne s’est peut-être vue qu’une fois.
On vit en huit ans celte chose surprenante, miraculeuse, absurde : un homme qui était maître et roi, prenait ce qu’il voulait, et qui pourtant t'olait le roi, c’est à-dire se volait lui-même.
11 était l’Etat en réalité (autant que le fut jamais Louis XIV). El en même temps il faisait des affaires avec l’État, s’était fait financier, partisan, munilionnaire. Il trafiquait des vivres, spéculait sur l’artillerie, gagnait sur la marine. 11 avait pris à son compte la dépense de la maison du roi.
Quoiqu’il eût tant d’esprit pour l’intrigue et le ravaudage (dit si bien Retz), il n’avait ni intelligence ni connaissance de la France qu’il exploitait. l)e sorte qu’à chaque instant, sans tact ni pudeur, à l’aveugle, il faisait des choses immondes. Il avilit les charges, les dignités, en les vendant et les multipliant. « Il aimait mieux faire dix ducs et pairs que donner dix écus. »
Peu avant sa mort, il promet un siège de président à un homme aimé de la reine. L’homme vient le remercier : « Oui, mais j’en veux cent mille écus. » La reine eut beau faire et beau dire; il n’en démordit pas, disant toujours : « J’en veux cent mille écus. » Tout en disant cela, il mourut. Et ou l’eut pour rien (Montglal).
On ne pouvait arriver à lui, à moins d’être joueur. 11 était fort adroit aux tours de carte, et n’avait jamais pu se corriger d’avoir la main trop vive et trop habile. On dit qu’il choisissait les pièces fausses ou rognées pour les passer au jeu.
Il inventa un jeu nouveau, la spéculation sur la guerre. Il ne comprenait pas d’ahord grand’chose aux affaires militaires. Ce qui le prouve, ce sont ces choix ridicules et d’avoir égalé un Hocquincourt au premier général du siècle. A mesure cependant qu’il aperçut qu’il avait en Turenne un génie infaillible, un joueur qui gagnait toujours, il voulut être de la partie; il joua sur Turenne, s’associa d’avance à ses victoires, se lit son fournisseur de vivres, réalisa sur ses conquêtes de gigantesques bénéfices.
Vers la lin, il avait fait encore un pas. Il avait pris un intérêt dans l’entreprise honnête des pirates et des flibustiers qui faisaient la course sur le commerce des Hollandais, nos alliés. Excel-
lente spéculation. On prit en moins de rien trois cents vaisseaux. La Hollande indignée envoya le grand Ruyter, qui prit tout simplement une petite représaille, deux vaisseaux seulement. Mazarin redevint souple, aimable, offrit satisfaction, promit mille choses qu’il ne donna jamais.
On a parlé beaucoup de l’habileté de Mazarin, de sa subtile politique, de sa line diplomatie, de sa persévérance à continuer la tradition d’Henri IV et de Richelieu. On le redit, parce qu’on l’a dit. Ce sont choses convenues que tout le monde répète. Examinons pourtant. Henri IV et Richelieu cultivèrent, ménagèrent, se rallièrent les petites puissances. Le premier s’assura des Suisses, et fut étroitement uni avec les Hollandais. C’est avec ceux-ci que Richelieu eût voulu partager les Pays-Bas. Mazarin se brouilla avec les uns et les autres.
Dans la crise si grave où la rivalité maritime commençait entre l’Angleterre et la Hollande, c’était le moment ou jamais de s’attacher celleci. Mazarin ne voit là qu’une facilité de pirater. Noble commencement de cette longue série de sottises par lesquelles Louis XIV réussit à rattacher solidement la Hollande à l’Angleterre.
Cromwell, tout Cromwell qu’il pût être, avec sa république viagère, n’avait pas fait grand’chose, tant que l’invincible Ruyter promenait
sur les mers le pavillon de Hollande. Cromwell était près de sa mort, et Charles II de sa restauration. L’Angleterre allait retomber. Qui fonda sa grandeur? La politique profonde de Mazarin, hostile à la Hollande, la politique profonde de Louis XIV, qui fait de notre ancienne et de notre meilleure alliée une chaloupe à la remorque du vaisseau britannique.
Littérairement, à coup sûr, la diplomatie française est charmante. Les dépêches de Mazarin, de Lyonne, etc., ne sont guère au-dessous des lettres de madame de Sévigné. Est-ce assez pour justifier l’admiration sans bornes qu’on a montrée pour cette diplomatie aux derniers temps? Regardons, je vous prie, surtout les résultats.
On pouvait s’y tromper en avril 1657, à la mort de l’empereur Ferdinand III. La France ne put faire élire son candidat, le duc de Bavière. Mais les princes du Rhin et autres, s’alliant à la France et à la Suède, n’élurent l'Autrichien Léopold qu’en lui faisant signer l’engagement « de ne donner aucune aide aux Espagnols. »
Ce succès de la France, poussant ceux-ci au désespoir, pouvait les décider à l’alliance monstrueuse de Cromwell, à unir le drapeau de l’État catholique entre tous à celui de la république puritaine. On assure qu’ils offraient au Protecteur d’assiéger avec lui Calais pour y faire rentrer les
Anglais, les rétablir en France, guérir la plaie dont l’orgueil britannique saignait depuis cent ans.
Cromwell, dont le ferme et froid regard voyait très-bien, malgré les succès de Turenne, l’épuisement réel de la France, la faiblesse misérable d’un gouvernement dilapidaleur, demande à Mazarin ce qu’il lui donnera à la place. Et celui-ci est trop heureux que l’Anglais accepte Dunkerque, Mardick et Gravelines, trois ports pour un, que Mazarin se fait fort de conquérir sur l’Espagne pour les lui donner.
Traité, au fond, fort triste, qui faisait de la France la servante de l’Angleterre, lui faisait employer son sang à conquérir pour sa rivale. Avec quel résultat? D’établir les Anglais sur le continent. — Non pas à Calais, il est vrai, mais à deux pas de Calais.
Qui ne voit que Dunkerque, en Flandre, mais si près de la France, n’élait guère moins dangereux, permettant également la descente d’une armée qui pouvait à son choix tomber sur nous ou sur les Pays-Bas?
Le but de Mazarin, dit-on, était d’abaisser à la fois l’Espagne et la Hollande . Son traité avec l’Angleterre eût eu le résultat d’humilier la première sur terre, la seconde sur mer. Politique admirable, zélée pour la marine anglaise!
Turenne eut des succès rapides. Il gagna sur les Espagnols la bataille des Dunes (14 juin 1658), qui nous donna le bel avantage de mettre les Anglais dans Dunkerque. Puis, on prit Gravelines, Ypres, Oudenarde, Menin. On était maître du chemin de Bruxelles. Si l’on y eût été, si l’on eût procédé sérieusement à la conquête des Pays-Bas, on aurait vu bien vile Jes résultats du traité qui mettait l’Anglais à Dunkerque. 11 eût fait volte-face, n’eût jamais permis un tel agrandissement de la France, et, profitant de la descente qu’il avait par nous sur le continent, notre excellent ami nous eût pris par derrière.
La mort de Cromwell qui survint ( septembre 1658) put rassurer sur ce danger. Et, d’autre part, une victoire du Portugal sur l’Espagne encourageait notre conquête. La grande barrière des Pays-Bas avait été brisée par la prise de tant de places. Mais ce fut alors qu’ou traita.
La France, naguère alliée deCromwell, retomba dans ses attractions catholiques, dans le vieux rêve de ses reines, toujours le mariage espagnol. Marie de Médicis y avait tout sacrifié. Combien plus Anne d'Autriche, Espagnole elle-même, et dont le fils était Espagnol par sa mère! La femme née de Louis XIV, prédestinée et légitime, était l’infante, sa cousine.
Autant Anne le désirait, autant Philippe IV. 11
aurait fait ce mariage à tout prix. On pouvait croire qu’une telle union fortifierait l’ascendant moral, déjà si fort, des Espagnols, tant moqués des Français, mais toujours copiés. Du reste, cet excellent père, pour procurer ce grand mariage à sa fille, faisait bon marché de l’Espagne môme. N’ayant qu’un fils à la mamelle, très-frêle et maladif, il envisageait sans effroi l’hypothèse où sa fille (malgré la renonciation qu’elle fit) hériterait de l’empire espagnol. Cette nation si fière n’eût plus été qu’une dépendance de la France (Motteville).
Les Castillans haïssaient moins celle-ci. Leur haine et leur furie était toute contre les Portugais, leurs vaillants frères qui les battaient. Ils croyaient, le lendemain de la paix avec la France, exterminer le Portugal, comme ils avaient déjà soumis les Catalans.
Mazarin, par une suite de fautes, avait perdu la Catalogne. Il sacrifia le Portugal. C’est la base réelle de son Traité des Pyrénées (7 novembre 1659).
Encore un sacrifice du faible au fort, le sacrifice d’un allié aussi précieux contre l’Espagne, que l’était la Hollande contre les Pays-Bas espagnols.
L’abandon de la Catalogne et du Portugal, celui de Naples et de la Sicile dans leur grande crise de 1647, c’étaient les solides services par lesquels
Mazarin pouvait sc vanter d'avoir ressuscité l’Espagne, si elle ressuscitait jamais.
Il prévoyait, dit-on, que l’infante ou ses enfants hériteraient. — Oui, soixante ans après et au prix d’effroyables guerres. Les deux pays étant quasi exterminés, un des morts se coucha sur l’autre. Résultat si lointain, si coûteux, d’avantage si contestable, qu’on a tort d’en tant triompher. Que l’Espagne devînt si française, cela n’a guère paru en 1808 , et depuis.
Ce qui poussa Mazarin à abandonner le Portugal, et à précipiter le mariage (plus que les Espagnols qui le désiraient tant), c’était la pénurie d’argenl. On avait touché le fonds et le tuf. Le financier de Mazarin, le petit Fouquet, son noir diablotin (qu’on voit à Versailles), était à bout de ses tours. Un nouveau gouffre s’était ouvert, qui mangeait autant que la guerre. Ce gouffre était le jeune roi. Depuis deux ou trois ans, ses divertissements, fêtes, bals, concerts, carrousels, avaient pris un vol effréné. Le colossal recueil des dessins des Ballets du voi que possède la bibliothèque, fait deviner combien il en coûtait pour ces folles représentations.
Mazarin le tenait par cet étourdissement des fêtes. Ses nièces en faisaient l’ornement. L’une d’elles, Olympe Mancini, qui avait pris le cœur du
roi, en était l’âme et la déesse. Mazarin, nous dil-on, en fut très-affligé. Je ne le pense pas. A celte même époque, il faisait les plus grands efforts pour en faire une (Hortense) reine d’Angleterre, tentant le vénal Charles II par une dot de six millions. Et l’on veut qu’il n’ait pas saisi l’espoir de faire Olympe reine de France! L’obstacle réel fut Anne d’Autriche. Il avait tout fait pour éloigner d’elle son fils, et lui ôter toute influence. Elle le punit, ce jour-là, de son ingratitude. Sa fierté espagnole se releva. Elle dit : « Si mon fils est assez bas pour faire cela, je me mettrai contre lui avec mon second fils, à la tête de tout le royaume. »
Il ne resta à Mazarin qu’à faire le magnanime. Il écrivit au roi, contre ce mariage, les belles lettres de désintéressement austère qu’on a tant admirées.
Je laisse les amateurs de négociations s’amuser à celles du mariage d’Espagne, qui était fait d’avance par la violente envie que les deux partis avaient de le faire à tout prix. La France y garda les conquêtes de Richelieu, l’Artois, le Roussillon, mais peu ou rien des conquêtes de Mazarin. Elle reudit les places fortes de Flandre, le prix des victoires de Turenne.
Condé rentra et recouvra ses biens, mais non pas ceux de ses amis, qui restèrent sacrifiés. 11 se
retrouva prince du sang, gouverneur de Bourgogne, mais perdu pour tout l’avenir.
On assure que Mazarin, en rendant tant de places de l’intérieur des Pays-Bas, eût pu obtenir de garder Cambrai, mais que l’Espagne le gagna en lui donnant l’espoir de le soutenir au premier conclave, de lui donner la papauté. Rien d’invraisemblable en cela. L’habitude si longue qu’il avait de tromper, de mentir et trahir, put le rendre prenable à ce vain leurre qui, dans son état de santé, devenait pourtant ridicule.
Rien de plus gai que Mazarin au moment où il signe le grand traité à la Bidassoa. 11 écrit à Paris : « Tout va être fini. Je ne ferai pas grand séjour dans le pays basque, à moins que je ne m’amuse à leur voir pêcher la baleine, à apprendre le basque ou à sauter comme eux. »
Cependant le sauteur, au milieu de ces joies, est pincé par la goutte. La poitrine se prend. Il continue au lit sa vie habituelle. Le lit du moribond, couvert de caries, est la table du jeu, le comptoir à vendre les places. Cartes et sacrements allaient pêle-mêle. La seule réparation de ses vols qu’il imagina, ce fut de tout offrir au roi, bien sûr qu’il refuserait. Ce refus le tranquillisa entièrement, et il continua en toNte sécurité son jeu et ses dévotions. Tous en furent édifiés, et trouvèrent qu’il faisait une bonne
fin. Du moins, conséquente à sa vie. Il vécut, mourut en trichant (9 mars 1661).
Il croyait tricher l’avenir. Heureux joueur, il avait eu la partie toute faite. L’augure de sa jeunesse s’était trouvé rempli. Il avait apparu, à vingt-cinq ans, sur un champ de bataille, criant : La Paix! la Paix! ce qui fut le premier escamotage de sa vie. Aux grands et sérieux travailleurs qui sont morts à la peine en Jui préparant tout, il escamote encore la gloire de la paix triomphante de Westphalie, des Pyrénées. Richelieu travailla, Mazarin recueillit. L’un fit l’administration, l’armée, la marine, et mourut justement la veille de Rocroy. L’autre gâta tout et réussit en tout. Grand par Condé et plus grand par Turenne, affermi par l’orage même et l’avortement de la Fronde, il a ce dernier bonheur qu’on fait honneur à son génie de la paix forcée et fatale où l’on tomba par lassitude. Ce piédestal lui reste. Il garde, après la mort, ce masque de l’ange de la paix.
Vraiment, est-ce une paix? Elle arrivait trop lard. L’Allemagne, agonisant sur ses ruines, ne trouva pas la paix dans le traité de Westphalie. L’Espagne, finie et défunte, n'était plus en état de ressentir la Paix des Pyrénées. Et la Fiance elle-même, qui entre par là dans un procès de cinquante ans pour la succession d’Espagne, la
France va trouver dans cette paix et la guerre fiscale au dedans et la guerre sanglante au dehors.
J’ai dit ailleurs (p. 129, 152) ce que je pensais du prétendu système d’équilibre au dix-septième siècle. J’ai hasardé de dire aussi que Richelieu n’y comprit rien, croyant que les protestants, si faiblement liés (par les idées), faisaient un contrepoids au parti catholique, fortement lié (par les intérêts). Dû reste, quand on voit dans ses Mémoires les conditions misérables, accablantes, qu’il fait au Palatin pour le rétablir sur le Rhin, sa partialité pour la Bavière, on sent qu’une telle paix n’eût été qu’une amende honorable des Protestants demandant grâce à genoux, la corde au cou, et que, bien loin d’établir l’équilibre, elle aurait fait dans l’avenir leur irrémédiable déchéance.
On peut prévoir que, si ce grand, ce ferme Richelieu se tient si peu dans l’équilibre, la France des Louvois, des Chamillart, etc., ira de plus en plus gauchissant d’un côté, jusqu’à verser tout à fait dans l’ornière de la Révocation. Louis XIV succède à Philippe II, et la France à l’Espagne. Elle marche à la même ruine.
Cela se voit de loin, et, dès le commencement. Le beau roi de seize ans, revenant de la chasse, en bottes à l’écuyère et le fouet à la main, défend au parlement de demander jamais aucuue
économie. 11 commence la guerre à l'argent. Avec Fouquet, plus tard avec Louvois (malgré les efforts de Colbert), il ouvre contre la France la campagne victorieuse où il vint à bout définitivement de la fortune publique, emportant pour dernier trophée l’immortelle banqueroute de trois milliards à Saint-Denis.
Toute autre nation, après les Mazarin, les Fouquel, les Louvois, tant de guerres, tant de gloire, tant de héros, tant de fripons, resterait assommée à ne se jamais relever. Et celle-ci pourtant dure encore.
Ce brevet d’immortalité, cette Jouvence nationale, comment les expliquer? Le pauvre Sismondi se gratte ici la tête, et ne trouve rien, sinon que peut-être, à force de tuer, les hommes étant plus rares, le salaire croissait pour les survivants, qui souffraient un peu moins. Je ne vois point cela. Yauban et Boisguilbert semblent dire plu têt le contraire dans les lugubres épitaphes qu’ils font de la France de Louis XIV.
La seule explication, je l’ai trouvée dans un auteur anglais du dix-septième siècle, qui, tra- , versant nos plaines à celte époque, vit, non sans peur, une grande foule déguenillée de gens étiques, une ronde de vingt ou trente mille gueux, qui dansaient de tout leur cœur. Ces squelettes, n’ayant pas soupé, au lieu de se désespérer, fai-
saient un bal le soir. C’élait une armée de
Louis XIV.
Oublier, rire de tout, souffrir sans chercher de remède, se moquer de soi-même et mourir en riant, telle fut cette France d’alors. La chanson continue, et la comédie vient. Les grands consolateurs sont nos comiques.
Leur instrument, la nouvelle langue française, née des Mazarinades, y est déjà étincelante.
Elle est dans le Roman comique. Elle est dans les Mémoires de Retz, qu’il commença certainement à Vincennes (1652). Elle va éclater dans le pamphlet mordant, puissant, victorieux, delà Fronde religieuse, les Provinciales (1657). Et déjà aux portes est Tartufe (1 664).
Adieu le gaulois. Salut au français.
La belle forte langue du seizième siècle, qui si souvent vibre du cœur, était un peu pédante. Elle s’accrochait dans les plis de sa robe, se retardait dans les aspérités (pittoresques, admirables) dont elle est hérissée. Ce n’était pas langue de gens' pressés, de gens d’affaires, de combattants qui visent à frapper vile, et ne demandent à la parole que vigueur et célérité.
C’est là le sérieux de la Fronde. Elle ne laisse nul résultat visible, palpable, matériel. Elle laisse un esprit, et cet esprit, logé dans un véhicule invincible, ira, pénétrera partout. Elle a
fait, pour l’y mettre, une étrange machine, la nouvelle langue française.
Cette langue a subi comme une transformation chimique. Elle était solide, et devient fluide. Peu propre à la circulation, elle marchait d’une allure rude et forte. Mais voici que, liquéfiée, elle court légère, rapide et chaude, admirablement lumineuse. Si quelques capricieux (des Montesquieu, des La Bruyère) en exploitent surtout l’étincelle, le grand courant, facile et pur, n’en va pas moins d’une fluidité continue, de Retz en Sévigné, et de là en Voltaire.
La Fronde a fait celte langue. Celte langue a fait Voltaire, le gigantesque journaliste. Voltaire a fait la Presse et le journalisme moderne.
Mais faut-il dire que cette puissance soit celle d’une langue nationale? Non, c’est la langue européenne, acceptée par la diplomatie de tous les peuples, reine hier par Voltaire et Rousseau, et aujourd’hui si absolue, que les autres langues vaincues subissent peu à peu sa grammaire.
Ce terrible engin d’analyse éclaire tout, dissout tout et peut tout mettre en poudre, broyer tout formalisme, lois, dogmes et trônes. Son nom, c’est : La raison parlée.
Un si fort dissolvant, que je ne suis pas sûr que même, pendant le beau et solennel récitatif de Bossuet, on n’ait pas ri sous cape. La France
était, n’était pas dupe. Les deux choses sont peutêtre vraies, et pourraient bien se soutenir. L’enfant est grave en berçant sa poupée (sincère même), la baise et l’adore, mais il sait bien qu’elle est de bois.
Fatalité de la lumière! Elle va pénétrant, par cette maudite langue française, qu’on n’arrêtera pas. Plus d’asile aux ténèbres. Plus de mystère, et plus de sanctuaire obscur. La Nuit divine ( d'Homère) est supprimée. Une telle langue, c’est la guerre aux dieux.