SCENE IX
LES DEUX PRÉCÉDENTS ‘‘ Dennis entre”’.
DENNIS.— Allons, allons, docteur !... vous êtes bien de mauvaise humeur! qu’avez-vons donc sur les nerfs ?
Dr. ScuuLrz.—Riel, tonnerre !
Dennis.—Riel contre nous ! oubliez-vous que nous sommes la race supérieure ?
Dr. ScaurTz.—Si incontestablement, qu’il importe d’avoir recours ‘aux moyens les plus extrêmes pour éloigner de nous toutes ces bandes d’indiens et tous ces métis catholiques et de race française, qui ne sont que des lâches et des ignorants! Que nous reste-t-il à faire pour nous rendre maîtres enfin de tout le Nord-Ouest ?
Vous connaissez les évènements du jour ?
DENNIS.—Je sais que tous les métis sont très excités, depuis que la compagnie de la Baie d'Hudson a transferré tout le Nord-Ouest à la Puissance du Canada. Ils disent qu'ils ont été vendus et achetés comme du bétail, et sont en fureur. De plus, sur l’avis et le consentement du gouverneur McTavish, Riel a organisé un gouvernement temporaire,dont tous les membres ont été élus à l’unanimité par une convention de 4u députés, 20 d’origine anglaise, 20 de sang français.
Dr. Scaurrz.—Et Riel en est le président !!
DENNIS.—C’est le cas, mais cela ne fait rien à Paffaire.
Dr. ScnurTz.—Je ne peux m'expliquer çomment il se fait qu’un catholique comme lui occupe une telle place dans un gouvernement quelconque. Ce qui me choque souverainement c’est de vcir que la plupart des membres de ce nouveau gouvernement sont des métis anglais.
DENNIS.—Eh bien ! pas de mal à cela !
Dr. ScauLTz.—Et ce document qu'ils appel lent liste de leurs Droits et qu’ils viennent d’envoyer à Ottawa, qu’en dites-vous ?
Dennis.—Ce n’est toujours pas le canon Gatling !
Dr. Scauctz.—Non; mais écoutez !.. Dans ce document ils ont eu bien soin d’exposer clairement tous les droits de la nation métisse et les conditions de l’entrée de cette province dans la Confédération canadienne. De plus, ils se proposent d'envoyer des délégués à Ottawa pour S'entendre amicalement de part et d'autre, par rapport à ces droits et conditions dont la garantie seule Les fera consentir à l’annexion de ce pays à la Confédération. Le gouvernement fédéral penrrait avoir la faiblesse d'accéder à leurs
emandes et faire justice à leurs réciamations. Ils soutiennent que la transaction faite entre la CorpRgnie de la Baie d'Hudson et le gouvernement canadien est une insulte à leur nationalité, est une violation du droit des gens, et qu’elle ne les oblige pas à se livrer comme un lot d’animaux vivants. Ils affirment qu’ils sont un peuple sur lequel tombent les rayons du soleil de la civilisation. Ils proclament que le gouvernement
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d'Ottawa n’a pas plus de droit sur eux que le roi de Chine.
DENNIS.—Tout cela ne m'effraie pas.
Dr. Scauxtz.—Pourtant qu'en serait-il de notre parti, si le Cabinet d'Ottawa écoutait leurs prétediians ? Qu'en serait-il de la proclamation
lu gouverneur McDougall et de la commission incendiaire dont il nous a chargés ? Il me semble
ue nous reculerions beaucoup au lieu d'avancer. d'est cette perspective qui m'irrite et me met hors de moi-même.
Dennis.—Docteur, est-ce que réellement votre bravoure s’évanouirait ainsi devant une La Au de métis insurgés et absolument incapables d'entrainer les ministres d'Ottawa dans les faiblesses
ue vous appréhendez? Vous faites-vous ainsi illusion sur les dispositions du gouvernement de la Puissance ? N’avez-vous pas assez de preuve que, comme nous, il veut l’extinctiog de la race française dans le Nord-Ouest et l’accaparement de tout cet immense territoire? Perdez-vous de vue que nos amis, les orangistes, tiennent le pouvoir à Ottawa? Dans le fait qu’il nous envoie le gouverneur McDougall, ne constatezvous. pas la preuve consolante que nous sommes déjà les vainqueurs et les maîtres sur les bords de la Rivière-Rouge et partout dans ces vastes régions pleines de fécondité? Maintenant que nous sommes ici les représentants de l’autorité, que nous sommes chargés de mettre tout à feu et à sang là où nous rencontrerons des rebelles, qu'avons-nous à craindre ? Depuis plusieurs années à venir jusqu'aujourd’hui, nous avons eu de grandes difficultés à surmonter, nous avons eu de sérieux problèmes à résoudre, et néan-
moins n’avons-nous pas réussi ? Tous ces métis, la honte de la civilisation, ont bien été obligés de subir toutes les paroles dures que vous leur avez adressées par la voie de votre journal. Considérant que le Nord-Ouest serait mieux exploité par la race anglaise, Thomes Spence a organisé, ’année dernière, un gouvernement provisoire et arboré le drapeau de la république. N'est-ce pas un magnifique coup d'Etat? Former un gouvernement démocratique au défi du gouvernement légitime du Nord-Ouest, et en contravention à l’allégeance due à la Reine d'Angleterre ? M. Walter Robert Bowan, qui vous a succédé dans la rédaction du North-Wester, ne continuet-il pas à adresser aux métis français catholiques des choses qui ne sont pas des compliments ?
N’avons-nous pas réussi à arpenter des terrains dont les métis se considèrent les propriétaires ? Vous, Dr. Schultz,ne vous êtes-vous pas emparé, avec M. Snow, chacun un mille carré des meilleures terres qui appartiennent aux inétis? Et moi, ne me suis-je pas accaparé cinq milles carrés des terres les plus fertiles et réclamées par les colons de la Rivière-Rouge ? Des émi-
rants d'Ontario ne sont-ils pas venus s’établir
la rivière des Ilots-de-Bois, sur des terrains considérés par les métis français comme leurs propriétés ? Ne se sont-ils pas immortalisés là par une témérité, sans exemple dans toutes ces contrées ? Ils ont changé le nom de la rivière aux Ilots-de-Bois en celui de Boyne, comme pour jeter l’insulte à la religion catholiqus. Après avoir été les auteurs de tels exploits, nous avons cru devoir nous faire appeler Loyaux et, partout dans la province d’Ontario, on nous décerne ce beau titre.
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Dr. ScauLTz.—C'est vrai! je sais bien tout cela? Bravo! Nous avons là le gage des succès qui nous attendent dans l'avenir !
DENnis.—En etfet! Qu’ont fait les métis en face de tant de persécutions ? Ils ont poussé leurs cris de protestations et toutes leurs réclamations n’ont abouti qu’à prouver leur impuissance !
Dr. Scaurrz.—Mais oubliez-vous que Riel et sa bande, au nombre de 18, ont eu le courage et la force d'arrêter les opérations de l’arpenteur Webb que vous aviez envoyé à la Pointe-du- Chêne? Ils ont mis leurs pieds sur les chaînes des arpenteurs et les ont forcés de se retirer.
DENNIS.—C’est parce qu’en prévision d'une telle éventualité j'avais donné à Webb instruction de ne pas résister. Il en aurait été bien antrement, si j'avais voulu fournir à lui et à ses hommes les moyens de pousser plus loin leurs travaux d’arpentage. Ne sont-ce pas autant de triomphes que nous avons remportés contre la nation métisse française et catholique ? En avansnous eu peur, quand l’enlèvement deses plus belles terres l’a poussée à la plus extrême indignation ? Au contraire, nous lui avons affirmé que nous étions les représentants de l'autorité, nous l’avons traitée de rebelle, de révoltée, d’insurgée, et il lui a fallu nous laisser arpenter les terrains occupés par elle !
DR. SCHuLTZ.—Dennis, je n’ai jamais nié que la valeur et l'influence de notre parti se soient agrandies considérablement depuis un certain nombre d'années, et les métis connaissent bien les griefs qui les ont portés à tant se plaindre.
DENNis.—Toutes sortes de persécutions ont
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été dirigées contre eux, pour les priver de leurs emplacements et pour leur enlever l'honneur.
On nous dit que le souffle empesti de l’immoralité a été déchainé contre eux, ainsi que contre les sauvages. Ils ont dû dépérir sous l’action délétère de cette immoralité immonde. |
De. Scauyzrz.—Parbleu ! qu’on ait fait subir anx métis toutes sortes de misères et toutes espèces d’infamies, je n'ai pas à sympathiser avec eux. Je ne désire qu'une chose : c’est d’arracher les richesses de ce sol aux inétis canadiens-français surtout, qui ne sauront ni ne
ourront jamais les exploiter comme il faut:
coutez, Dennis ! La réflexion sur tout ce que vous venez de me raconter, change mes idées.
Poussé par les seides orangistes qui le soutiennent, grâce à l’aplatissement des chefs conservateurs de la province de Québec, le ministère d'Ottawa forcera quand même tout le Nord- Quest à entrer dans la confédération.
Den.1s.—Certainement ! peu importe au Cabinet, si c'est son droit ou nou ! Il faut que l’acquisition d’un aussi grand pays couronne tous les expédients politiques auxquels il est obligé d'avoir recours constamment.
De. Scaurta.—Dans tous les cas, nous avons à nous féliciter pour avoir choisi les meilleurs terrains.
DENNIS.—Oui ! mais il faut bien se l’avouer : les métis ont été réellement traqués comme des bêtes fauves. Victimes de tant d’extorsions, accablés d'insultes et d’outrages, indignés contre la compagnie de la Baie d'Hudson qui les avait livrés pieds et poings liés au Canada, excités au suprême degré lorsqu'en réponse à leurs repré-
de leurs onneur.
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sentations et à leurs demandes, la chambre fédérale leur a envoyé 300 carabines, 30,000 cartouches et un leutenant-gouverneur canadien sans droit sur eux, il n’est pas étonnant qu’ils aient organisé un gouvernement provisoire qu’ils se soient mis sous lés armes en aussi grand nombre, qu'ils se soient emparés de Fort-Garrÿ etfqu’ils parlent d'envoyer à Ottawa le Père Ritchot, John Back et Alfred Scott. Mais tout cela ne m'épouvante pas. Ils n’obtiendront rien dans la capitale de la Puissance. L
Quant à nous, nous n'avons pas de temps à perdre pour réduire tous ces métis insubordonnés. Nous allons bien les contraindre à venir avec nous acclamer l’arrivée du premier lientenant-gouverneur. Bien que comme moi vous détestiez les sauvages, prenez encore tous Îles moéts d’en ranger autant que possible de notre côté. Ce sera autant d’alliés qui nous serviront à soumettre les métis.
Dr. SCHULTZ.—J’ai déjà gagné l'alliance des sauvages Chippeways et des Sioux, grâce à l’aide de Shermann et de Monkman.
Dennis.—Très bien! quant à moi, j’ai l’amitié des sauvages Swampies ou Muskegon, que j'ai déjà réunis au Fort-de-Pierre. De plus, j'ai envoyé à Webb l’ordre de former quatre compa-
ies au Portage-de-la-Prairte. Avec le major
oulton comme lieutenant, je prendrai le commandement de toutes ces forces. Vous remonterez la rivière avec tous vos hommes, et, notre jonction étant opérée près de Fort-Garry, nous nous emparerons de la cathédrale de l’évêque Taché, nous attaquerons les familles des soldats de Riel pour forcer ces derniers à se débander,
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puis enfin nous ferons prisonniers tous les rebelles. Allons, docteur, hâtons-nous ! Réprimors ces troubles ! Rien à craindre du côté du ouvernement fédéral, toujours appuyé par ’orangisme et toujours content des actes de notre loyauté! Marchons donc contre Riel. A bas la compagnie de la Baie d'Hudson ! A bas l’évêque Taché ! A bas la croix des missionnaires ! À bas les métis catholiques. Vive les anglais ! Vive les orangistes ! Vive McDougall ! (Zis sortent tous les deux.)
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