SCENE V
Lee wémre; IIEL, DUMONT, JACKSON, OUELLETTE, ISRESTER entrent.
Riet.—Allons, chère femme, je m’imagine pourquoi tu verses de si abondantes larmes! Ne pleure done pas. Écoute-moi! je ne suis pas encore parti pour le Nord-Onest. Je comprends combien ce depart te serait pénible ! Une telle séparation s'accompagne de déchirements!.. Mais, je l'en prie, examinons la question.
MaRGUERITE.-—Je sais qu'un noble devoir Uappelle et qu'il l'est difficile de ne pas y répondre. Mais ne dépendons-nous pas de toi? Situ l'éloignes de nous, qui va nous tenir à l'abri de tant de misères ? Si, [à-bas, tu succombes sous les traits de l'ennemi, qui pourra alors nous consoler et avoir soin de nous ?
Riez.—Chère femme, nous ne voulions pas nous mettre sous les armes pour anéantir ‘ou chasser cette vermine qui porte son travail destructeuT jusqu'aux racines de l'arbre de notre nationalité. Notre intention est seulement d’adresser, plus solennellement que jamais au gouvernement d'Ottawa, des pétitions par lesquelles il verra que nous sommes franchement décidés à nous faire respecter et à obtenir les titres que nous solicitons depuis tant d'années.
MaRGuERITE.—Il est clair que je ne gagnerais rien à vouloir empêcher de te rendre dans le
Nord-Ouest. Le patriotisme t’emportel tu te fais illusion sur les écueils auxquels tu t'exposes. Je ne veux pas t'accuser de témérité. Oh Î non; puisqu'il ne s’agit que d'intentions de paix. Mais écdute, Louis : te voyant à la tête d'une nation eu butte à l'iniquité, sachant qu’elle compte sur toi pour sa délivrance, tu deviendras terrible comme un lion et ton ardeur belliqueuse ponrrait entraîner ton peuple aux armes et le faire marcher contre ses oppresseurs. Qu'adviendräaitil si, en cas de guerre, tu tombais entre les mains des ennemis? Ceux qui gouvernent à Ottawa te haïssent tant el sont si injustes à l'égard de tous nos pauvres compatriotes, qu'ils se serviraient du vain prétexte de haute trahison pour terminer tes jours sur la potence. N'est-ce pas qu'il en serait ainsi, mon cher Louis ? ë ' Riez.—Tu veux donc que je laisse ensevelir notre patrie sous les flots dévastateurs des injustices les plus affreuses ? tu veux done que jé reste sourd aux gémissements de nos frères en détresse ? Entraînés dans l’abime, ils me tendent la main pour les sauver! puñs-je leur tourner le dos ou les regarder périr sans faire le moindre mouvement pour les secourir? ' MaARGUERITE.—C'est bien triste et lamentable de voir ceux de notre race terrassés par les méchants! Maïs puis-je souffrir que tu coures ke danger de devenir victime de cette secte enragée qui, comme une panthère, attend l’occasion la lus favorable pour se précipiter sur toi et te dévorer ? Si, pour opposer une barrière inanchissable aux torrents destruéteurs de la perfidie orangiste, qui inondent les belles prairies du Nord-Ouest, tu plonges ta femme et tes enfants
dans la plus grande des infortones et la douleur la plus euisante, ne vaut-il pas mieux que tu demeures avee nous ? Les lamentationS des métis arvicupeut à tes oreilles, et ton cœur te porte a voler à leur secours; c'est magnitique | mais n'as-tu pas mes pleurs pour le releuir Ici ?
Ricc.—Ma femme !.... Embrasse-moi (lis s'embrassent.) Que puis-je faire? j'éprouve un déchirement qui m'enleve toute liberté d’&ction !.
Dumonr.— Madame fuel, je ne peux nier que c'est déchirant pour vous de voir partir votre mari pour une entreprise aussi grave que celle de veuir donner la liberte au petit peuple de la Saskalchewau. Laissezmol vous avouer sincèrement, néanimuins, que Vous Vols exugérez aotre situation, Venant du théâtre de nos troubles, nous connaissons la portée des événements et pouvons vous aflirmer el vous garantir qu’aucun de nous n'aura à se compromettre aux yeux de la loi. Soyez convaineue que, dans l’accomplissement de la mission importante qui lui est imposée, \otre époux, votre soulien ne perdra pas la vie: Nous vous prometlons que uous aurons bien soiu de lui et que nous saurons le préserver de lous malheurs. Eu face de cette assurance, lui refuseriez-vous de vous résigner au sacrifice de le laisser courir :à la défense de nos foyers si alominablement maltraités ?
RiEL.— D'ailleurs, chère Marguerite, ne nous faisons-uous pas les défenseurs d’un peuple odieusement persécuté? N'avons-nous pas, alors, Dieu avec nous ? Supposaut que je succomberais pour la patrie, ne peuses-lu pas que le bon Dieu te prendrait sous sa protection loute-puissante ? Vive Dieu et la patrie !
Tous chantent :
Mourir pour la patrie C'est le sort le plus beau } bi Le plus digne d'envie. }
Riez.—Ecouie, ma chère femme, nous allons arranger les choses comme des gens sages. Vu que les événements se corsent dans le Nord- Ouest, je vais partir dès ce soir, si tu le veux. Dans quelques semaines, tu l'en viendras avec les entants à St-Vital. Tu seras là beaucoup plus près du théâtre de nos travaux: Je vais donner des ordres pour les préparatifs de ton départ et pour que le voyage se fasse de la manière la plus heureuse. ‘
MarçGuëriTE.—Eh bien ! Louis, je corresponds aux élans de ton patriotisme. Vos protestations pe me font pas renoncer à la conviction que làbas tu mourras victime de ton dévouement.
Cependant, ta cause étant celle d’uu héros, je souhaite que tes aspirations atteignent leur but. Pars, Louis, et que Dieu aide ton chemin. S'il faut ta mort, pour planter l'arbre de la liberté daus le Nord-Ouest, ce sera un sactifice qui me fera gémir tous les jours de ma vie. Fasse le ciel qu'un tel héroïsine soit pour moi et les enfants une source de bénédictions. (£le pleure). Nous vivioné si tranquilles et si heureux... mais il importe de sauver la patrie... ce mot si doux, la patrie !.., Allons! cher Louis, courage et au revoir. (£tle se jette au cou de Riel et l'embrasse.)
Rec (il embrasse sa femme\.—Eh bien ! chère femme, je vais te laisser!... (prenant sa main) mais je me console!.,. Ce ne sera pas pour bien
longtemps. Bonjour, ma chère, et que le bon DivuMe protège aver mes chers pelils enfants. (71 prend ses enfants qui pleurent avec leur père et eu mére.)
Dumont (regardant V'arquerite).—Le conrage ne vous manquera pas, chère amie! Une belle récompense suivra avant longlemps cet acle sublime de générosité. (Tous les délégués lui donnent la ina et enrtent avec Riel.)