‹ Rimes d'un bisal̀eulChapitre 51 sur 75 · RETOUR DE VOYAGE · texte numérisé non relu

RETOUR DE VOYAGE

Après une relecture de " Lumen " à mes enfants.

Malgré mes vœux d'ermite et malgré mon grand âge, Je viens de faire, mes enfants, un long voyage, Tout seul, sans malle, enfin sans rien à mon usage.

— Comment! sans être accompagné par l'un de nous, Partir ainsi, grand-père, à quoi donc pensiez-vous? Allez-vous tous me dire, et que c'était peu sage!

— Ah! chers petits, c'est que cette expédition Ne pouvait s'accomplir que seul et sans bagage. Deux mots vous en donneront l'explication.

La voici simplement : je reviens de la Lune!

— Pendant que vous dormiez, trouvant l'heure op- Sans me servir des procédés de Bergerac, [portune, Usant d'une méthode aujourd'hui fort en vogue, Avec une invocation psychique... crac!

Mb RIMES D'UN BISAÏEUL

Voilà que, tout d'un trait, en plein éther je vogue Et redescends sur le satellite rêvé, Presque aussitôt parti qu'aussitôt arrivé; Sans plus attendre ce qu'on vient de nous promettre, De le voir l'an prochain à distance d'un mètre. — Si, pareil au vieillard dont a parlé Nadaud, Voulant, avant que de mourir, voir Carcassonne, J'avais dit que, tout comme ce bon vieux rustaud, Je voulais voir la Lune, — assurément personne N'aurait douté de la perte de ma raison.

Cependant, j'en arrive avec toute ma tête, Ayant trouvé des gens d'une bonté parfaite, Supérieurs à nous par la comparaison. — L'air y renferme tout ce qui sert à la vie Et, sans manger, on se nourrit en respirant, Ne soupçonnant en rien le spectacle écœurant D'actes auxquels notre nature est asservie.

Mais le mariage est à ce peuple inconnu, Chacun se reproduit sans douleur et sans peine, Dès que le corps, à certain âge est parvenu, Comme la fleur des champs dont est mûre la graine; Un être tout pareil à la mère, à l'aïeul,

A son flanc pousse, ainsi que la chose se passe Dans les oignons de la tulipe et du glaïeul.

Pas de femme jalouse, ou d'homme qui se lasse Du bonheur, de la joie et du gouvernement.

Vous désirez sans doute que je vous révèle Le moyen que Ton a, dans cet état modèle, Pour être heureux ainsi; — or, voici le comment : Au centre de la Lune est un gros bloc d'aimant Occupant le sommet d'une montagne immense, Comme un Bouddha passif tout fier de sa puissance, Et qui n'attire pas uniquement le fer, Mais tout : le bois, l'or et l'argent, l'âme et la chair; Exerçant un attrait dont on subit l'empire, Après lequel et sans repos le cœur soupire, Ainsi qu'on voit des saints, dans le ravissement, Indifférents à tout autre délassement, Aux pieds de l'Eternel, la phalange pressée De sa vue occuper leur constante pensée.

Chacun s'incline ici devant le bloc d'aimant Qui sur le peuple subjugué règne et gouverne. On n'y connaît pas plus ce qu'est un parlement Qu'un café-restaurant, cabaret ou taverne.

il» RIMES D'UN BISAÏEUL

Et la paix y fleurit sans interruption Grâce à la passion étrange et toujours même Qui tient tous les cœurs sous sa domination.

L'amour de son prochain étant la loi suprême, On passe la vie à s'aimer éperdument.

— Que c'est chose admirable et doit être charmant D'aller voir tout cela! Nous vous prions, grand-père, Une autre fois, quand vous voudrez quitter la Terre, Pour retourner là-haut, de nous prendre avec vous !

— Il me faut renoncer à ce bonheur si doux De pouvoir exaucer, hélas! votre supplique;

Bien que, pour vous, mon cœur soit plein de vœux

Mon amour égoïste en est la cause unique, [fervents,

Je suis vieux et ne puis quitter, mes chers enfants,

Cet ici-bas où j'ai mes vieilles habitudes,

Et vous, là-haut, ignorant mes inquiétudes,

Vous croyant déjà dans la Sion des élus,

Vous n'en sauriez partir : — je ne vous verrais plus.

Page 1