LES DEUX NOURRI CES
Ma première nourrice est de rare normande
(Deux seins ont frissonné sous ma lèvre gourmande)
Or, la trop tendre mère avait cherché, je crois,
La source de son lait en différents endroits :
Voilà comment j'ai pris le vice à la mamelle. Nourrice, en me berçant sur sa gorge infidèle, M'apprenait Barbe-Bleue; et le rusé marmot Trouvait, l'oreille au conte et sans en perdre un mot. Que le brigand changeait très- volontiers de femme. Des décollations dont foisonne le drain*' Je tirais simplement cette moralité :
— Changer est donc bien doux? — Quelle précocité ! J'avais trois ans ornés de pantins à sonnettes,
Et non loin de mon lit un merle à chansonnettes, Siffleur qui de la patte entrouvrait le rideau Pour jeter des refrains grivois dans mon berceau.
— Mais j'ai grandi ; ma lèvre a porté la moustache ;
Barbe-Bleue à mon tour... moins la clef et la hache, |
J'allai, du bon Perrault commentant le récit;
Et le merle échappé courut de nid en nid
Répéter les propos de morale volage
Que nourrice autrefois contait près de sa cage.
— Voilà mon premier lait : tel j'étais, tel je suis. Et voici mon second; car il advint depuis Qu'appelé vers les arts par un vœu de nature, Enfant, j'aimais déjà le marbre et la peinture; Et mon goût altéré par le besoin du beau Trouva pour cette soif nouvelle un lait nouveau.
— Noble dame, du sang de la Vénus païenne, Ma seconde nourrice est née Italienne.
Si vous voulez Ja voir telle qu'au premier jour
Où mon cœur s'entr'ouvrit à ce mystique amour,
Jeune et blonde et suivant sa même rêverie,
Vers le Louvre venez. Gagnons la galerie.
D'abord il faut passer au milieu des Flamands; Mais sans nous arrêter chez ces hôtes gourmands,
Sans caresser du doigt le menton des hôtesses,
Sans goûter au Louvain, sans danser aux Kermesses,
Marchons droit aux Toscans; arrivons... la voici!
C'est toi, Monna Lisa, maîtresse du Vinci,
Belle qui sur ses pas abandonnas Florence Four venir dans nos murs fêter la Renaissance. François premier régnait; il retint Léonard, Et la jeune maîtresse avec le grand vieillard. Lorsqu'aux bras de son roi le peintre eut rendu faîne, La noble France ouvrit ses palais à la dame : Et sans plus détourner tes yeux vers les lointains. Pour voir, de ton balcon, le bleu des Apennins, Tu restas parmi nous, dans notre Louvre assise, A l'ombre de ton voile... et je te vis, ma Lise : La soil' vint à mon cœur; je demandai le sein, Joconde, et tu souris en mère à mon dessein.
0 céleste aliment, exquise nourriture, Que de fois on m'a vu devant cette peinture M'arrèter, et tendant la lèvre au doux portrait, Jeune homme, savourer le bel art à long trait!
— Fidèle depuis lors à nia double originr, D'humeur tantôt lyrique et tantôt libertine, J'ai pris pour canne un jonc de mon premier berceau, Et les pantins sonnants dansent dans mon cerveau; Et toujours, quand le vin du dessert le demande, J'évoque en mes propos la nourrice normande.
Mais, au sein des banquets, que l'autre souvenir Tel qu'une voix d'en haut se plaise à revenir. Plus de viveur! Soudain l'artiste se recouvre; Je nie lève, je pars, j'arrive au fond du Louvre; Joconde tend sa main au baiser du retour.
Et mon couplet se change en strophe, pour un jour.
Voilà comment, au gré de la double influence De l'art Italien, de la galté de France, Voilà comment j'alterne en ma légèreté, Parisien frivole épris de la beauté.