DEVANT SON MIROIR
MONOLOGUE CRITIQUE d'uNE COQUETTE
Berthe est bien charmante, mais à ses heures de coquetterie, elle se permet de faire de la critique !
Les chansonnettes lui plaisent rarement : l'une n'est pas assez sentimentale, l'autre pleurniche comme une Madeleine, celle-ci est une boutade 4e vieux garçon, celle-là une échappée de jalouse.
Vous connaissez la bluette intitulée Le Miroir j ses strophes sont bien innocentes, n'est-ce pas ? eh bien, elles lui sont tombées sur les nerfs ! Pourquoi ? Parce qu'elle a cru y voir son meilleur ami, son ami intime, le miroir, vilipendé l
Et voilà comment vous la voyez parcourir à grands pas sa chambrette, frapper son moelleux tapis, d'une mule impatiente, puis s'arrêter soudain devant son miroir, et le consoler par un monologue impromptu, où la Denise de la chanson est trouvée bien naïve.
Ecoutons ses confidences, elles nous intéresseront peut-être :
A son miroir de Venise,
Ma tante a mis un rideau,
Disant, petite Denise,
Ah ! tant s'aimer n'est pas beau !
Et tu l'as crue, Denise, ta tante ? naïve, va î comme si l'on ne savait pas qu'elle a voilé sa glace pour ne point voir ses rides et sa verrue à la Cicéron. Ah ! je les devine toutes, ces belles d'antan, prêchant la morale et surtout l'oubli du miroir, parce qu'elles n'y voient plus elles-mêmes que leur disgrâce. Elles sont modestes, oui^ parce qu'elles ne peuvent faire autrement. Puis, ce n'est pas beau de trop s'aimer soi-même ? Encore une nouvelle ! Mais si l'on ne s'aimait
point, qui donc nous aimerait ? Est-ce Armand qui jurait ses grands dieux qu'il était prêt à sacrifier sa vie pour une de mes œillades, et qui, un jour, en me voyant tomber accidentellement à l'eau, n'eut pas même le cœur de me tendre une perche ? Est-ce Arthur qui m'appelait tous les soirs sa jolie fée, son adoration, sabien-aimée ! et qui un beau matin, convolait à mon insu, et entreprenait le banal voyage de noces ? Est-ce Alexandre qui après m'avoir fait préparer mon trousseau, et m'avoir fait rendre au pied des autels, brillait par son absence à l'heure même du mariage et me laissait revenir à la maison, seule comme une sotte, parce qu'il avait cru bon, dans l'intervalle, d'aller faire la cour aux Américaines des frontières ? Si je te connaissais, Denise, voilà ce que mon expérience pourrait t'apprendre, an sujet de ces beaux, de ces galants damoiseaux, qui sont toujours en courbettes, en saluts, et qui ont laissé leur cœur sur une girouette, afin qu'il soit plus au courant des brises favorables.
Maintenant c'est en cachette, Que j'entre dans le boudoir :
Est-ce donc être coquette, D'interroger un miroir ?
Mais non, petite Denise, interroger son miroir n'est pas de la coquetterie. Comment saurais-tu autrement si tu es belle, si tes yeux sont bien noirs, ta chevelure bien ondée, tes lèvres rouges comme le corail, tes joues roses comme des pommes d'api? Marcelin, ton amant? Oui, un bon juge en fait de beauté. Lui et Oscar, mon prétendant actuel, doivent faire la paire ! Tu ne connais pas Oscar ? C'est dommage, un beau garçon, ma chère, avec des cheveux couleur de pain d'épice et un nez aussi grec que celui de la belle Hélène. Malheureusement, il est bien naïf, songe donc, il me trouve ravissante, irrésistible! ah, ah, ah ! aussi il ne me voit qu'en grande tenue, quand ma tête est bien hérissée d'aigrettes, quand les draperies du salon m'encadrent et projettent de l'ombre sur mon front poudré et sur mes cheveux blonds de teinture. S'il me voyait dans mon négligé, il changerait vite de chanson,
mais nenni ! il n'aura pas cette consolation de sitôt. J'aime bien Oscar, mais j'aime encore mieux mon miroir ! Il est plus fidèle, et il sait me dire avec une discrétion rare, si cette boucle veloutée, se met plus élégamment sur une épaule plutôt que sur une autre, si cette mantille blan" che s'oublie en plis bien gracieux, si ce bouquet pare davantage mon corsage ou ma chevelure, si mes poudres sont bien ménagées : le rose pâle sur le blanc mat, veiné de bleu. Et l'on appellerait cela de la coquetterie ? allons donc ! Je suis née pour plaire, je crois, et comment pourrais-je plaire, si je n'avais mon miroir pour m'aider à corriger les défauts .de la nature?
Moi, je préfère pour cause Cet ami du temps nouveau, Il dit si gentilles choses Bien plus nettes que dans l'eau.
Bravo Denise ! c'est fort bien dit. On ne le croirait point, mais tu as de l'esprit parfois. Si tu étais prés de moi, je t'embrasserais, tant cette franchise me plaît :
Ma tante elle se regarde, Beaucoup plus que moi, vraiment.
L'avouerais -je ! elle se farde, Ça, pour plaire assurément.
Que deviendrait sa peinture, Et tout l'art de son pinceau.
Si jamais par aventure.
Ma tante tombait dans l'eau.
Voyons, petite Denise, tu veux te moquer de moi, je crois, on dirait que je suis ta tante ! Je me farde, oui ! comme ta tante, mais avec plus de raison qu'elle, puisque je suis encore à l'âge où il suffit d'un peu de poudre pour plaire. Ta tante se mire plus souvent que toi, dis-tu ? J'en doute, car sur ce sujet là, notre sexe est rarement sincère. Sa peinture t'inquiète ? Voudrais-tu jeter ta tante à l'eau, par hasard, pour voir ce qui en résulterait ? Si jamais je rencontre ta tante, je lui dirai de se méfier de toi, et de se bien garder de t'amener quand elle ira à l'Ile Ste-Hélène. Tu es dangereuse, vois-tu, et moi-même, si j'étais ton amie, je craindrais pour ma peinture... Dans tous les cas, ce serait un malheur pour ta tante,
<ie tomber à l'eau, oui, un grand malheur, l'eau deviendrait trouble, et puis, cela pourrait lui faire manquer un parti. A son âge, tu sais, il ne fait pas bon d'être difficile. Pour avoir dédaigné du goujon, le héron de la fable fut bien aise de rencontrer un limaçon. Colle cette maxime sur son miroir, tu lui rendras un fameux service !
J'épouserai quoiqu'on dise, Marcelin qui, tout joyeux, Hier me disait Denise, Dans mes yeux mire tes yeux !
Dans mes yeux mire tes yeux ! Que tu es folle, Denise, d'épouser Marcelin ; un miroir vaut bien mieux que ses yeux, je pense. Peut-on faire valoir tous ses attraits, là-dedans. Impossible ! nous nous y verrions trop en raccourci. Si ton amant avait l'œil du Cyclope, passe ! et encore, je ne sais trop, le miroir a beau être grand, quand on n'aime pas le cadre !...
Laisse, crois-moi, ma promise :
Glace, parfum, oripeau.
Viens, le clocher de l'église Là-bas se mire dans l'eau !
Le triple sot ! En voilà une demande en mariage, par exemple. Qu'Oscar vienne m'en faire une semblable : il sortira... sans toupet ! Laisser glace, parfum, oripeau, puis ma peinture ! non, non, jamais ! je coifferais plutôt Ste Catherine ! mais toutes ces choses font ta beauté, Denise, et tu les sacrifierais à Marcelin, un Néron s'il en fût, un vrai Barbe-bleue ! Tu ne commettras point cette sottise, j'espère. Oripeau^ un mot nouveau, je suppose \ car je ne sais ce qu'il signifie. Mais pardon, je me rappelle une définition qui m'a fait rêver, l'autre jour. Elle est du cru d'Oscar. Oripeau^ m'a-t-il dit, tout bas, c'est tout ce qu'on appelle faux brillant. Cela venait comme un cheveu sur la soupe. J'aurais dû rire, mais un soupçon m'arrêta : s'il avait deviné l'éclat factice de ma chevelure ! Je ne le crois pas ; il est trop myope, et il n'est pas du calibre de Marcelin aux yeux-miroirs, il ne songera jamais à me faire quitter \glace^parfumyOripeau; si toute-
fois cela arrivait, je lui ferais la révérence, et bonjour, monsieur ! Lui ou un autre, peu importe, je tiens à ma politique avant tout : mon miroir, mes parfums et mes poudres avant les hommes ! C'est bien invitant, oui, un clocher qui se mire dans l'eau, et dire que Denise en raffole ! Il est donc sur le bord de la rivière, ce clocher, et moi qui redoute l'eau comme une poule, surtout quand je suis en toilette. Sois en assurée, Denise, tu ne me verras pas à ton mariage. Si le pied me glissait en voulant pénétrer dans le temple, grâce à une marche humide, à une pelure d'orange ou de banane, on ne sait pas ! Ah jamais, non jamais de la vie, j'épouserai celui qui me dira :
Viens, le clocher de l'église Là- bas se mire dans l'eau ! "
Et la raison, la connaissez-vous, lecteur ?
Berthe, la coquette, avait vu dans son miroir
le Mane, thecel, phares de Balthazar :
Que deviendrait ma peinture Et l'art exquis de mon pinceau,
Si jamais, par aventure, Je venais à glisser dans l'eau !
BOULE DE iNEIGE ET LOUP-GAROU
Il y avait grand vacarme, un soir de décembre, chez le père Crédule, au village de Garou-
ville.
La cuisine, pièce de réception par excellence, de l'humble chaumière du digne vétéran, était
bondée de veilleux.
Les uns gesticulaient, les autres criaient, les vieux oubliaient de rallumer leurs pipes culottées et les jeunes, chose étonnante, faisaient fi des charmes incontestables de mademoiselle Olivette Crédule, jolie brunette de dix-sept printemps, et... le vrai portrait de son père !
Bref! on se serait cru en vraie campagne électorale, si les mots "chasse-galerie" et "loup-
garou," mille fois répétés, n'eussent prouvé qu'on était loin d'un engagement en règle entre bleus et rouges.
Au moment où je vous introduis dans ce milieu bruyant et superstitieux, le petit Sornet, le coq de la jeunesse de l'endroit, venait de faire entendre un hum particulier, signe caractéristique qu'il en savait plus long que ses voisins sur le thème de la discussion.
Aussitôt, silence complet sur toute la ligne, car on savait que le petit Sornet avait eu, dans le cours de l'après-midi, une entrevue avec le Dr Malin, l'Esculape du village, au sujet d'une aventure arrivée, la veille, au brave docteur, et qui n'était guère de nature à rassurer les peureux.
— C'est vrai comme vous m'entendez, commença le jeune héros, le docteur m'a dit comme ça — et il était d'un grand sérieux cet' fois, not* docteur, et il n'aurait pas ri pour ben de quoi :
" Il était bien minuit, je venais de soigner un malade en danger. En passant devant le pin
fourchu, au bas de la colline à Grandpré, je vis soudain un petit homme noir sortir du creux de l'arbre, et prendre sa course vers le sommet de la colline. Je ne me serais guère occupé du personnage, si je ne l'avais vu traîner à sa suite
sur la neige, une queue, mais une queue
longue comme d'ici à demain. Il y avait longtemps que le petit homme noir avait disparu au haut de la colline, et la queue sortait, sortait toujours, en frétillant comme une anguille. Je crus voir le diable en personne, et, sans prendre le temps de mesurer cette queue phénoménale, je pris mes jambes et j'arrivai à la maison plus mort que vif. "
Encore une fois, c'est vrai comme vous m'entendez, et not' docteur l'a ben dit qu'il n'avait jamais conté une mejitrie, de sa vie ! —
Cela devait être vrai, en effet, et tous en étaient convaincus, car le docteur était savant et peu crédule de sa nature, puis le petit Sornet n'était pas un gars ordinaire. Il possédait une mémoire de quatre. Il était loin de parler suivant
les règles quand il conversait, mais quand il s'agissait de rapporter un discours, un sermon, il n'avait pas son pareil à dix lieues à la ronde, et il s'exprimait avec toute la netteté et la correction de langage de ceux qu'il avait entendus.
Garouville n'ayant pas de pasteur résidant, et ses habitants ne pouvant aller souvent à la messe au village voisin, vu leur éloignement, le petit Sornet s'installait dans la barouche du facteur rural, le samedi soir, et revenait le dimanche, à la brune, sur le même véhicule, après avoir entendu le sermon du curé qu'il s'empressait de répéter aussitôt textuellement à toute la population rassemblée dans l'une des maisons de la localité.
Les personnes qui avaient entendu le curé, le matin, et le petit Sornet, le soir, ne se faisaient aucun scrupule d'avouer que le sermon était identiquement le même, et qu'il n'y avait de différence que dans la personne du prédicateur.
Donc, il n'y avait pas à en douter, le bon docteur avait vu un personnage extraordinaire.
Etait-ce le diable, ou bien un loup-garou doté
d'une queue démesurée? Les opinions étaient partagées, néanmoins, après mûre délibération, le loup-garou obtint finalement tous les suffrages, attendu que— style de notaire — le diable n'avait rien à gagner à exhiber ainsi gratuitement sa personne, et que, d'un autre côté, toute la famille Sansfaçon en revenant un soir, de la noce, avait rencontré près du pin fourchu. Coquin, un luron qui avait été contraint de quitter le village, plusieurs années auparavant, à propos d'une peccadille quelconque.
L'obscurité avait été trop profonde, cette nuitlà, pour pouvoir distinguer la fameuse queue. Elle devait exister quand même, puisqu'on avait cru entendre un frôlement inaccoutumé dans les longues herbes bordant la route.
Coquin courait le loup-garou, cela sautait aux yeux, et il était du devoir de tout bon chrétien de le délivrer à tout prix. On était unanime làdessus. Restait le choix des armes. Personne n'en avait, pourtant il en fallait coûte que coûte! L'inspiration vint heureusement aux braves ha-
bitants de Garouville, sous la forme d'une vieille épée rouillée, suspendue à la muraille, relique des temps héroïques où l'aïeul du père Crédule s'était illustré en maintes occasions.
— Voilà Durandal, s'écria le petit Sornet, qui se rappelait une citation historique du curé voisin, et s'il faillît à l'honneur, nous saurons bien improviser des armes I
— Oui, oui, répétèrent les autres, faisant chorus, nous improviserons des armes !
Ceci était bel et bien, mais il fallait compter avec l'imprévu. Aussi, avant de marcher au combat, chacun se munit-il d'une arme quelconque : celui-ci avait fixé une hache au bout d'une longue branche d'érable, celui-là avait attaché un grappin au bout d'une corde, puis, sous la conduite du père Crédule brandissant son épée légendaire, on était parti en colonne, dans la direction du pin fourchu, sur le refrain :
Malbrough s'en va-t-en guerre, Mironton, mironton, mirontaine, Malbrough s'en va-t-en guerre, Ne sait quand reviendra.
Le refrain roula rondement pendant quelque temps, mais plus on se rapprochait du champ de bataille, plus les voix modifiaient leur diapason.
On était encore loin du pin fourchu, que plusieurs commençaient à rengainer leurs bravades, et regrettaient amèrement de s'être embarqués dans cette galère. Ils continuèrent à avancer néanmoins, faisant bonne contenance malgré leurs angoisses intérieures, mais à un détour du chemin, pan ! leurs résolutions belliqueuses se dissipèrent comme une fumée, et ils détalèrent avec une vitesse de cinq lieues à l'heure, laissant le père Crédule, le petit Sornet et trois autres, tout ébahis de se trouver sans arrière-garde. Cette découverte faillit les mettre eux-mêmes en déroute, et ils se préparaient déjà à faire queue aux déserteurs, quand le respect humain vint heureusement à leur rescousse. Que dirait-on le lendemain, dans le village, s'ils revenaient sans avoir touché leur loup-garou ?
Ils poursuivirent donc leur route fort peu rassurés sur l'issue de leur campagne nocturne, et atteignirent, sans nouvelle alerte, le pin fourchu.
Crédule, le doyen de la bande, en capitaine émérite, embrassa d'un coup d'œil, les avantages et les désavantages du terrain, puis assigna à chacun son poste et ses fonctions.
Il plaça le petit Sornet à droite de l'ouverture du pin, et lui recommanda de tenir son grappin prêt à toute éventualité. A José échut le poste à gauche de l'arbre, avec mission de happer le loup-garou au passage, avec sa corde à nœud coulant, tandis que ses deux autres compagnons se tiendraient par derrière pour lui prêter mainforte ; puis, au signal convenu, les nouveaux engins de guerre de nos Archimèdes en herbe, se mettaient en mouvement, et Coquin, à sa sortie de l'arbre, serait maîtrisé par le nœud coulant, le grappin empêcherait sa queue de frétiller, et le père Crédule avec son épée, opérerait la.... délivrance !
Comme on le voit, son plan était savamment combiné.
Ainsi posté on attendit une longue heure.
Le vent qui gémissait dans les sombres rameaux, venait seul, par intervalles, rompre la monotonie de l'attente.
Nos braves en embuscade commençaient à s'ennuyer.
Enfin Crédule crut entendre un léger bruit dans la cavité de l'arbre.
— Attention, mes amis, dit-il tout bas, la danse va commencer !
A peine avait-il proféré ces paroles, que son attention fut attirée par un bruit insolite qui se produisait sur le sommet de la colline à Grandpré.
On aurait dit la chute d'un corps ; cette chute fut suivie d'un craquement de broussailles, puis, un rayon de lune perçant soudain l'obscurité, découvrit aux sentinelles affolées, une masse grise descendant la pente de la colline, dans leur direction, avec une vitesse vertigineuse.
Déjà remplis d'effroi par l'alerte prématurée de Crédule, cette apparition mit le comble à
leur terreur. On avait bien prévu le cas où le loup-garou sortirait de l'arbre, mais non celui où il bondirait vers eux comme un lion déchaîné.
La situation était intolérable, et sans plus s'occuper de leur honneur en jeu : corde, grappin, branche d'érable, allèrent tomber pêle-mêle dans la neige, et sauve qui peut ! le père Crédule avec les autres.
La boule grise allait un train d'enfer, et le père Crédule, qui n'avait plus ses jambes de quinze ans, reçut bientôt un vigoureux croc-enjambe, et alla s'étendre de tout son long dans la neige. Il y serait encore sans la peur qui le releva plus vite qu'il n'était tombé. Il prit de nouveau sa course, oubliant de lancer un cartel à celui qui avait surpris en traître un vétéran de 181 2, et arriva à son logis, jurant, mais un peu tard, qu'il n'irait plus, de ses vieux jours, délivrer des loups-garous.
Il y eut bien des insomnies, cette nuit-là, à Garouville, et nos preux étaient loin d'y être étrangers. Moins maltraités, la plupart, que le
père Crédule, ils n'en dormirent pas mieux, et l'aurore soulevait déjà son rideau rose, qu'ils croyaient encore apercevoir à leurs fenêtres, la silhouette d'un petit homme noir, les menaçant avec un rictus sinistre, de sa queue fabuleuse.
Malgré leur débandade, le grand jour retrouva nos héros de la veille sur le terrain de leurs exploits. Ils venaient recouvrer les objets perdus. On a beau avoir peur, l'intérêt ne s'avoue jamais vaincu.
Sornet trouva son grappin, le grand José son lazzoy et le père Crédule, qu'on n'espérait plus revoir en ce bas monde, ne trouva rien.
Le diable avait-il trouvé Durandal de son goût?
Il fallait bien y croire, après les vaines perquisitions faites çà et là, dans la neige.
On allait renoncer à la partie.
— Oh ! le beau couteau ! dit tout-à-coup une voix enfantine non loin d'eux.
Chacun se retourna pour voir un bambin en
extase devant une boule de neige colossale. Ils avaient été suivis à leur insu.
— Mon épée ! dit le père Crédule, en apercevant la pointe du prétendu couteau.
On s'approche de la boule, on palpe, on enlève la neige tout autour de la pointe acérée, plus de doute, c'était bien Durandal, et elle avait même transpercé la boule de neige de part en part.
Comment était-elle là ?
On ne devina rien, d'abord, tant la trouvaille avait été inattendue, mais le premier moment de surprise passé, le petit Sornet pouffa de rire et s'écria :
— Bravo ! le père Crédule n'a pas manqué son loup-garou !
Malgré la déconvenue de tous, un éclat de rire universel accueillit cette piquante sortie.
L'aventure en serait restée là, tant ceux qui y avaient pris part désiraient qu'elle demeurât cachée. On comptait sans l'enfance, qui est terrible, et ne connaît point de secrets, aussi le soir,
grâce au bambin au couteau, l'histoire de la mystification était-elle répandue par tout le village, et on ne parlait que des chevaliers sans peur et sans reproche qui délivraient leurs loups-garous en perforant des boules de neige !
La présence de la boule, en ces parages, s'expliquait assez facilement.
Il y avait eu un léger dégel, la veille, et la. neige étant devenue malléable, les gamins de Garouville en avaient profité pour ériger au sommet de la colline dominant le pin fourchu, un énorme bonhomme de neige, avec une bedaine à rendre jaloux tout avocat bien posé.
A l'heure où Crédule et ses compagnons fai» saient le quart auprès de leur arbre, un coup de vent ayant ébranlé le chef-d'œuvre des bambins, le nouveau colosse avait pivoté sur ses bases, puis, rencontrant la pente de la colline, il avait roulé avec une vitesse inouïe dans leur direction, et sans prendre la peine de constater l'identité
du volumineux personnage — ce ne pouvait être que le diable en costume de nuit — ils avaient décampé sans se faire prier, pas assez vite, cependant, pour empêcher la boule de frapper le père Crédule, en passant, et de le gratifier d'un billet de parterre en échange de l'épée de son aïeul, dont il n'avait pas encore osé se départir.
Il paraît que depuis cette aventure héroï-comique, on ne croit plus aux loups-garous à Garouville.
C'est bien le moins.
Quant au Dr. Malin il rit encore de l'issue drolatique de sa campagne contre la superstition populaire.
Si les crédules s'assuraient toujours de la taille et du physique des loups-garous et des fantômes qu'ils évoquent sans cesse dans leurs récits au coin du feu, ils verraient à l'instant, que l'objet de leurs insomnies répétées, n'est après tout, qu'une boule de neige en promenade ou qu'un équivalent ejusdem farince.