‹ Ris et croquisChapitre 15 sur 37 · NOS BARBE-BLEUE · texte numérisé non relu

NOS BARBE-BLEUE

Nos journaux profitent des fêtes pour nous servir des suppléments littéraires.

Cela soulage leurs lecteurs, lassés des discus-^ sions interminables de la politique, et réjouit ceux qui aiment à entendre causer littérature de temps à autre.

L'idée est excellente et mérite l'approbation de tous.

Mais, comme revers de la médaille, une grande partie de la presse se permet aussi de nous raconter, à la même époque, d'un ton dolent, ses^ petits chagrins... financiers !

Parcourez en effet, votre journal, aux environs des fêtes, et, sauf le cas où votre feuille de prédilection est un modèle du genre, vous y trou-

verez infailliblement un petit entrefilet, parfois un article, toujours le même quant au fond, sujet à mille variations quant à la forme, et rédigé à peu près en ces termes :

" Huit cents abonnés de*** n'ont pas encore payé un sou sur leur abonnement depuis deux ans.

•' Si, à l'avenir, nos louables efforts pour rendre notre feuille aussi intéressante que possible, ne sont pas mieux appréciés, nous serons dans la triste nécessité de renoncer à accomplir une tâche que la négligence d'un grand nombre nous rend de plus en plus onéreuse."

Allons ! direz-vous, c'est encore la vieille histoire, toujours le conte de Barbe-bleue sur le tapis.

Oui, malheureusement, tant il est vrai qu'on rencontre rarement du nouveau sous le soleil.

On le croyait bien enterré pourtant, le spadassin Barbe-bleue, il est vrai que son fantôme effrayait encore les bambins. Il n'en est rien. Il vit encore... et il vit dans sa postérité qui nous

envahit de jour en jour. Seulement, il s'est adouci. Il ne persécute plus les femmes ! Cela n'étant plus permis en pays civilisé ; cependant, comme il lui faut coûte que coûte des victimes, il a jeté son dévolu sur nos publications quotidiennes, hebdomadaires et mensuelles, et gare son grand sabre.

Quelle hécatombe, grand Dieu, quelle hécatombe !

Combien en avons-nous vu disparaître de ces publications : des centaines et des centaines, et l'on ne s'est pas encore avisé de tenir une enquête sur leur disparition mystérieuse. Pourquoi ? Parce que l'on craint des représailles de la part de l'intéressante famille de Barbe-bleue f

Elle est bonne, celle-là, direz-vous.

Soit, mais retraçons les faits, et vous en tirerez ensuite les conclusions que vous voudrez.

Une publication quelconque, journal ou revue, est lancée dans le public avec quelques milliers d'abonnés qu'on a accueillis à bras ouverts, et sans se demander s'ils étaient bien solvables.

Le petit nombre paie son abonnement scrupuleusement, le plus grand nombre fait des promesses.

Les directeurs, sans méfiance, oublient le proverbe et consentent à ce que leur demoiselle (la publication) aille faire une visite indistinctement^ et à terme fixe, à tous ces messieurs qui, en retour, s'engagent galamment, moyennant une. légère contribution, à lui acheter quelques rubanS;, quelques colifichets, souvent même des choses; indispensables à l'existence.

Une année, deux années s'écoulent, les con,. tributions des fidèles étant insuffisantes, on se décide enfin à faire un légitime appel au gousset des abonnés en retard, mais ficht ! leurs plus, belles promesses ne sont que fumée, les masquent tombent, et on les voit s'écrier tour à tour, comme dans un certain opéra de Henri Meilhac et de Ludovic Halevy :

Je suis Barbe-bleue, Barbe-bleue, Barbe-bleue, ah !

Maintenant que j'ai dit comme, L'on m'appelle et l'on me nomme, Chacun comprend à l'instant, Que mon unique pensée Est de la voir remplacée :

(Celle que, celle que) Celle que j'adorai tant !

Après une semblable sortie, le sort de la publication n'est plus douteux. Elle comptait sur ces messieurs pour vivre : ils prononcent sa condamnation sans le moindre remords. Rien d'étonnant, ce sont des Barbe-bleue !

Tant que vous les servirez gratuitement, tout ira à merveille, ils se feront complaisants, officieux ; ils vous laisseront même les clefs de leur -maison, à la condition toutefois, de n'y point voir le coffre-fort, tout comme dans son jeune temps, leur père défendait à ses femmes de pénétrer <ians certain appartement. La disette remplaçant la curiosité d'autrefois, il faut bien se servir des clefs, et la pauvre publication, surprise en flagrant délit de vouloir rentrer dans ses fonds, par toute la famille des Barbe-bleue, s'écrie en vain :

— " Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? "

Elle n'obtient que cette invariable réponse :

— " Je ne vois que le soleil qui poudroie," et puis des Barbe-bleue, des Barbe-bleue, et toujours des Barbe-bleue.

La publication n'a plus qu'à boucler sa malle pour l'autre monde, et les Barbe-bleue qui aiment la littérature et les nouvelles à bon marché en adoptent une autre, et l'aventure se répète.

Voilà, en quelques lignes, l'histoire de presque toutes les publications éphémères qui ont vu le jour sur le sol canadien. Parmi les revues seulement, combien ont su, jusqu'ici, éviter le moulinet du grand sabre des Barbe-bleue. Trois ou quatre tout au plus, et encore, si elles se distinguent sous quelque rapport, ce n'est certes pas sous celui de la prospérité.

Il est grandement temps que nos propriétaires de journaux et de revues réagissent de toutes leurs forces contre cette invasion croissante des Barbe-bleue dans leurs listes d'abonnés, car,

plaisanterie à part, le mal a des conséquences beaucoup plus graves qu'on ne se l'imagine généralement.

Nos littérateurs et nos journalistes en savent quelque chose.

Les revues ne peuvent compter que sur leurs abonnés pour subsister.

Rarement elles s'appuient sur l'annonce. Le scandale et le roman à sensation qui font la vogue de certains journaux, leur sont interdits. Elles ne doivent point se mêler de politique. Aussi, quand l'abonné se contente de leur faire la révérence sans s'exécuter, il y a bien des déceptions : les revues ne rapportent plus rien à leurs éditeurs, les éditeurs ne paient plus les collaborateurs, et ces derniers, lassés de travailler pour la gloire qui, entre parenthèses, ne remplit guère le gousset, laissent rouiller leur plume pour se livrera un travail plus rémunératif; et, comme résultat de cet enchaînement de faits déplorables, de nos jours, où il devrait y avoir plus de littérateurs que jamais, vu les nombreux

collèges et les excellentes académies que nous possédons, on constate un fait bien singulier : certains lettrés se demandent pourquoi il n'y a plus de littérateurs !

Je ne prétends pas accuser les abonnés retardataires d'être l'unique cause du petit nombre de nos écrivains, ce serait exagérer, mais il m'est bien permis d'insinuer que leur complicité avec certaines autres influences qu'il serait trop long de démasquer ici, y contribue quelque peu.

En effet, ayez une revue avec des abonnés exemplaires — ce qui n'existe plus au Canada — les collaborateurs y trouveront nécessairement leur profit, ils se feront moins rares et les essais littéraires seront d'autant mieux faits que leur abondance permettra d'en faire un choix judicieux, et Tonne sera plus réduit à accepter, faute de matière, le premier article venu, bon ou mauvais, ou ce qui est bien pis : des nouvelles malsaines importées de l'étranger, quand il y a encore tant de jolies légendes, tant de faits mémorables dans notre histoire, qui n'attendent qu'un

coup de plume pour reléguer dans l'oubli, ces tristes reproductions qui ne déparent que trop souvent les pages de nos revues.

Le servilisme de quelques-uns de nos journaux canadiens est encore un résultat de la mauvaise volonté des abonnés. Le journal devrait pouvoir, compter sur ses souscripteurs. Le peut-il? Rarement. Il a trop gâté ses lecteurs. Voilà des années et des années qu'il leur donne des nouvelles gratuitement. Si l'abonné récalcitrant payait son abonnement, sauf le cas d'un heureux retour sur lui-même, il y a tout lieu de croire qu'il verrait son journal d'un mauvais œil.

Que voulez-vous, on a fait une institution de sa mauvaise foi et il s'y fie. Pour lui, le journal le plus intéressant est celui qu'il reçoit gratis, et l'usage vient chaque jour consacrer son opinion comme étant la meilleure et la plus économique.

Qu'est-ce qu'un journal obtient avec un semblable système ? Une liste fabuleuse d'abonnés, mais point de revenus. Et voilà comment, pour se maintenir, il lui faut dénicher des scandales,

en inventer quand il n'y en a point, ou encore faire les yeux doux aux chefs du parti au pouvoir, en les proclamant impeccables envers et contre tous.

Est-ce assez édifiant ?

Nos propriétaires de journaux et de revues devraient faire cause commune, et se liguer pour tenir une bonne fois, les abonnés récalcitrants à distance.

— " Vous ne voulez pas payer votre abonnement, leur diront-ils, fort bien ! mais vous n'aurez plus désormais aucune communication avec nos feuilles."

Pour cela, il faudra adopter l'abonnement strictement payable d'avance, et y tenir mordicus. A quoi bon inscrire en gros caractères dans son journal, que l'abonnement est invariablement payable de cette façon, quand tous les ans, à la même époque, là presse recommence ses lamentations, de plus belle, et vient prouver aux faibles qu'ils ont été dupes d'un simple épouvantail, et aux endurcis que leur négligence leur vaut encore un an d'abonnement gratuit.

Puis, le mouvement doit être général, et embrasser toutes les revues et tous les journaux, car autrement c'est faire du zèle en pure perte ; on ne diminuera pas le nombre des lecteurs économes : évincés quelque part, ils se réfugieront ailleurs et tout sera à recommencer.

Ce n'est pas à leur émigration d'un journal à un autre qu'il faut viser, mais c'est à leur conversion !

Leur émigration en favorisant les uns, nuirait aux autres, tandis que leur conversion serait à l'avantage de tous, puisque chacun retrouverait dans ses ci-devant abonnés négligents : des abonnés exemplaires.

Quand nos amateurs de littérature et de nouvelles à bon marché se verront ainsi refusés de tous côtés ; quand ils ne pourront plus lire gratuitement ni à Montréal, ni à Québec, ni à Ottawa, ni aux Trois-Rivières, en un mot, partout où il existe une revue ou un journal, il faudra bien qu'ils délient les cordons de leur bourse et qu'ils fassent amende honorable ; et, c'est avec la

plus vive satisfaction que tous, littérateurs comme journalistes, apprendront enfin la disparition d'une plaie qui afflige depuis si longtemps la presse canadienne, au grand détriment de sa dignité et de son indépendance.

Nos voisins des Etats-Unis sont beaucoup plus exigeants que nous, il leur faut des actes non des promesses. Quand un abonné de leurs journaux ou de leurs revues ne paie pas son abonnement d'avance, à l'époque voulue, qu'il soit membre du Congrès ou non, son nom disparaît immédiatement de la liste et tout est dit. La presse yafikee ne s'en porte pas plus mal pour cela, elle est même très prospère, et l'histoire de Barbebleue, chez l'oncle Sam, reste toujours ce qu'elle devrait être : un conte du bon vieux temps.

Tôt ou tard, toutes nos publications canadiennes seront forcées d'adopter ce système expéditif, il est rigoureux, j'en conviens, mais on l'aura mérité :

Qui aime bien, châtie bien !

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