‹ Ris et croquisChapitre 18 sur 37 · SOUVENIRS · texte numérisé non relu

SOUVENIRS

J'ai voulu les revoir, mes vieux pins, les pins sous lesquels j'aimais à folâtrer aux heures de l'enfance, (i)

■ Ils sont encore là, fiers de leur taille géante^ et découpant leurs cimes séculaires sur un horizon d'azur.

J'ai reconnu leurs troncs rugueux, leurs épaisses ramures et leurs petits cônes bruns : si jolis^ si luisants, quand une main mignonne sait leur donrîer les gracieux contours d'une corbeille de luxe.

(i) Ces vieux pins, plus généralement appelés : "Les gros pins," sont situés près des coteaux, à l'extrémité de la rue des Champs, aux Trois-Rivières.

Le temps les a respectés, mais hélas ! qu'a-t-il fait du cadre enchanteur qui rendait leurs arceaux si mystérieux et si imposants ?

Quelques années ont suffi pour ternir ce gazon, jadis si verdoyant ; pour jeter au grand jour, ces sentiers ombreux, dont je suivais avec délices les capricieux méandres. Plus de fleurettes, plus de bancs de mousse, plus d'arbustes touffus : des brins d'herbe, des broussailles, quelques oiseaux égrenant des trilles languissants, voilà tout ce qui reste pour égayer le séjour de mes vieux pins ; par contre, la locomotive jette son cri strident tout près, et j'entends au loin : le sifflet des manufactures, le bruit monotone des scieries et les clameurs des collégiens en récréation.

O progrès ! que de beaux paysages tu as détruits ; que de vieilles reliques, doux souvenirs d'un passé glorieux tu as fait disparaître !

Si tu n'avais en vue la prospérité de la patrie, l'expansion de notre race, le développement du génie national, je ne te pardonnerais point tes

innombrables méfaits, mais comme tu travailles pour le bien-être de tous, je m'incline et j'oublie tes profanations.

Vous ne les verrez plus revivre, ô mes vieux pins ! les beaux jours d'autrefois ; les beaux jours où, sur vos rameaux résineux : les fauvettes, les pinsons, les mésanges, livraient à la brise leurs gazouillis amoureux.

Qu'elle était belle, la nature qui étalait alors à vos pieds, son riche écrin !

On ne voyait partout qu'un tapis de velours vert, émaillé de marguerites, de muguets, de trèfles, de roses sauvages, de fleurettes aux teintes les plus variées ; ici, c'étaient d'étroits sentiers fuyant sous des massifs verdoyants, des bancs de mousses, des treillis de jeunes

courants en pleine floraison ; là, des touffes de fraisiers, d'airelles, de mûriers et de framboisiers. J'aimais l'ombre des vieux pins, l'imposant refrain du vent qui berçait leurs cimes, les joyeux concerts de leurs chantres ailés; j'aimais à

-contempler aussi : l'écureuil sautant, vif comme l'éclair, de branche en branche ; le gentil oiseaumouche voltigeant avec bruit de fleurs en fleurs ; les brillants papillons, les frêles libellules qui lutinaient dans l'espace, l'abeille qui venait butiner dans le calice des roses.

Puis, la présence de la cigale chantant la saison des moissons dorées, et de la fourmi qui amoncelait, grains par grains, autour de sa retraite, des petits mamelons de sable fin, évoquait en mon esprit la première fable de La Fontaine :

La cigale ayant chanté,

Tout l'été, Se trouva fort dépourvue, Quand la bise fut venue...

Devançant la saison, il me semblait revoir la cigale, tout honteuse, venir mendier quelques grains au logis de la prévoyante fourmi, et avouant piteusement, qu'elle avait chanté nuit et jour, et j'entendais la fourmi fermer sa porte brusquement, en disant avec sévérité :

Vous chantiez, j'en suis fort aise I Eh bien, dansez maintenant.

Qu'advint-il de la cigale ?

L'histoire ne le dit point.

Quelque âme charitable eut pitié de son indigence, sans doute, car elle chante encore plus que jamais, et elle semble tout aussi insouciante de l'avenir que par le passé.

Je me retracte.

J'allais commettre un gros mensonge historique.

On connaît maintenant la suite des aventures de la cigale, et quelle noble leçon elle donna, l'automne suivant, à la fourmi.

On a trouvé dans le gite d'une vieille cigale québecquoise, décédée en 1882, les Mémoires de la cigale de La Fontaine. Ces Méînoires lui avaient été transmis par son aïeule, qui ellemême les tenait de sa trisaïeule, une pure française qui avait émigré au Canada, il y a nombre d'années. Grâce à ce manuscrit, unique en son genre, car nos cigales ne savent plus manier

la plume comme celle du grand fabuliste, on a pu réunir, à deux siècles de distance, les premières et les dernières pages de l'histoire de la cigale.

D'après ces Mémoires^ la cigale passa un triste hiver, et, mûrie par l'expérience, la belle saison arrivée, elle amassa force provisions et ne chanta que lorsqu'il y avait apparence d'orage. Aussi la fourmi, sa voisine^ qui se réglait sur son chant pour sortir et pour remplir son grenier, fit-elle une bien mince moisson, et, aux premières neiges, elle dut frapper à son tour au logis de la cigale qui faisait bombance.

Contrairement à son attente, la cigale lui fit un accueil des plus gracieux et lui offrit même de l'héberger jusqu'au printemps, en ajoutant finement, comme le rapporte L. P. Lemay, dans une de ses plus jolies fables :

Sur la prairie Toute flétrie, Si la cigale chante encor, Pour vous prédire un ciel longtemps d'azur et d'or

Et que, venu l'hiver, elle quête une graine, Qu'elle aura, la pauvrette, oublié d'amasser ;

Ah ! ne vous montrez plus vilaine.

Et ne l'envoyez pas danser ! (i)

J'ai déjà commis quelque part, de méchantes strophes sur l'hiver ; j'en cite ici quelques-unes pour satisfaire ma rancune contre cette saison, aujourd'hui que je me souviens des longs mois durant lesquels elle me tenait à distance des vieux pins, et ne me laissait entrevoir que leur verte parure se détachant sur l'hermine des coteaux :

C'est un enfant à l'œil malin,

Aux lèvres purpurines, Courant par vais, lacs et collines,

Comme un joyeux lutin ;

Il patine sur les étangs.

Glisse dans les clairières, Poursuit au vol dans les bruyères.

Les jolis oiseaux blancs ;

(i) Fables Canadiennes par L. P. Lemay, 1882.

Il veut la forêt, le taillis, Sans feuilles, sans mystères,

Les prés, les landes sans fougères, Les nids, sans gazouillis ;

Il aime l'aquilon, l'automne :

Les vents de la tourmente ; L'épais tourbillon qui serpente,

Les bris de l'ouragan :

En fleurettes, en fins anneaux.

Sur les monts, sur les plaines,

Il sème des corbeilles pleines De givre, de cristaux ;

Alors l'on voit mille glaciers.

Mille massifs de neige.

Sous ses pas surgir en cortège.

Et combler les sentiers ;

Tout se vêt de blanc : le rocher.

Le fleuve, la rivière, La villa, l'antique chaumière,

Le dôme, le clocher ;

Dans les bosquets, plus de concerts.

Plus de refrains, sur l'onde ;

On n'entend que le vent qui gronde Sous les berceaux déserts...

Ils étaient bien déserts aussi, les vieux pins : leurs nids étaient vides, et les oiseaux de neige,

seuls, y venaient par intervalles, braver les frimas et les rigueurs de la saison.

Ces gentils oiseaux 1

J'aimais leur blanc duvet ; il s'harmonisait si bien avec les décors des vallons et des collines du voisinage.

M. Fréchette doit aux oiseaux de neige, des lauriers académiques : s'il eût chanté les moineaux, ces pillards, ces intrigants, ces querelleurs importés, qui relèguent bien loin de nos toits, les quelques artistes ailés qui nous restaient, il n'eût pas eu tant de couronnes.

Vive toujours les oiseaux de neige !

Au retour de la belle saison, avec quelle joie j'accourais sous les vieux pins.

Il faisait si frais sous leurs rameaux ; on y respirait des arômes si suaves, puis la gourmandise y trouvait de si bonnes choses.

Les petites fraises des champs, si vermeilles, si exquises, qui brillaient dans la verdure, parmi

les perles du matin, avaient une mine si engageante !... ah ! il y en avait des fruits sous les vieux pins et des délicieux !

Malheur au poète qui venait rêver sous leurs arceaux : il oubliait toutes ses rimes pour un bluet, une framboise, une mûre !

Aujourd'hui, je ne vois plus de fruits : ils ont suivi les mousses, les courants, les fleurettes, les oiseaux.

Voilà pourquoi, en revoyant mes vieux pins -dépouillés de l'auréole poétique d'autrefois, je ne \eux me souvenir que du paysage familier à ma première jeunesse, de celui qui sera toujours mon idéal !

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