LES CRJTIQUKS POLITICO-LITTÉRAIRES
Les critiques politico-littéraires sont les frères de lait des méticuleux. Passez-les en revue, vous ne trouverez encore parmi eux que des Zoïles, pas un seul Aristarque.
Doivent-ils critiquer un volume de poésies ? Vous croyez qu'ils commenceront par lire attentivement l'œuvre qui leur est soumise, qu'ils annoteront tous les vers réclamant soit un blâme, soit un éloge, puis qu'ils confieront à de blancs feuillets les impressions nées de leur lecture. Vous n'y êtes point. Leur premier soin est de mettre leurs jambes en mouvement, et de faire des visites ! ! I
Drôle d'entrée en matière, direz-vous, pour des critiques.
RIS ET CROCiLJIS 337
Très drôle, si vous voulez, mais le fait est authentique.
Et qui visitent-ils ainsi ?
Les gens bien renseignés seulement : le rédacteur en chef de leur journal, d'abord, puis tous les gros bonnets de leur parti politique, grands cabaleurs devant les hommes, et qui savent sur le bout du doigt pour qui un tel a voté, lors des élections municipales, locales ou fédérales.
Ils les soumettent, tour à tour, à un interrogatoire en forme au sujet de l'auteur qu'il s'agit d'exalter ou de fustiger :
Quelle est sa couleur politique ? est-il rouge, bleu, national ? ses tendances en journalisme sont-elles libérales ou conservatrices ?
Et; suffisamment renseignés là-dessus, ils regagnent béatement leur sanctuaire de critique, ayant sur leur calepin tout ce qu'il faut pour gratifier l'auteur d'un éreiiitement en règle, ou d'une bouffée d'encen>.
Aussi si la couleur et les tendances politiques
du poète concordent avec celles du critique politico-littéraire, son volume sera immédiatement un bijou, un chef-d'œuvre, il le parcourra en entier pour y cueillir tous les beaux passages, et s'écriera que ses citations sont les parties les plus faibles de l'ouvrage, et le lecteur de se dire : " Puisque les parties faibles sont si sublimes, l'auteur dans ses meilleures strophes doit se montrer le plus grand des poètes : un Lamartine, un Victor Hugo, ni plus ni moins ! "
Par contre, le poète n'est point du parti du critique politico-littéraire ; il l'a même attaqué dans les journaux de la presse ennemie : aussitôt, son œuvre est une élucubration, un fiasco complet ; le talent et l'auteur n'ont jamais parcouru le même sentier. Le volume est examiné à la loupe quant à ses défauts. Les platitudes sont cueillies avec soin, et les beautés dédaignées intentionnellement, afin de faire croire au public que les beaux passages n'étant que des platitudes, les strophes faibles ne doivent pas valoir grand'chose.
Quand donc certains de nos critiques se metront-ils au-dessus de l'esprit de parti ? quand donc se décideront-ils à ne voir dans nos poètes non pas l'homme politique, mais le poète même, non pas ses antécédents de partisan, mais l'œuvre même qu'il a écrite, le poëme qu'il a créé ?
Cette manie de ne voir dans les ouvrages d'amis politiques que des chefs-d'œuvre, et dans ceux des adversaires de son parti que des productions fades et sans art, paralyse notre littérature dans son développement.
Les auteurs, comme on se l'imagine, n'écoutent que les dithyrambes de leurs confrères de coterie. Pourquoi se soucieraient-ils d'ailleurs, des observations parfois judicieuses des profanes, quand ces derniers voilent le peu de bien que renferment leurs critiques, d'une teinte de partialité qui révolte ?
Puis, la composition est si facile, quand on peut se permettre des licences extravagantes, pécher même contre les règles de l'harmonie, et
quand on est sûr de rencontrer tout un cercle de badauds qui trouveront toujours nos innovations admirables et sublimes !
Et voilà ce qui fait croire aux écrivains de la vieille France qu'il n'y a point de critiques au Canada, ou du moins, si nous en avons, ils sont fièrement indulgents.
Personne parmi nos poètes n'a été plus maltraité que M. Louis Fréchette par les critiques politico-littéraires, et pourtant, M. Paul Verdun, dans un article où il considère La Légende cTufi peuple, (i) comme " une de ces œuvres qui supportent la discussion sans en être amoindries " et qui a " le grand et rare mérite de palpiter d'un souffle puissant " trouve matière à faire les réserves suivantes :
" Sans doute, il ne rencontre pas (Louis Fréchette) parmi les Canadiens enthousiastes, la critique rigoureuse avec laquelle nous autres Parisiens, nous voyons examiner chacune de
(i) Voir Le Sevieu?-, livraison du lo février i
nos œuvres, et cet ent/iousiasine tourne à son détriment. Souvent l'épithète rime avec l'épithète, la rime manque de richesse, ou bien l'harmonie du vers est rompu par un rejet désagréable à l'oreille. Emporté par son sujet, l'auteur travaille trop vite. Que M. Fréchette me permette de lui dire : Cette rapidité nuit à la perfection de sa facture. Il acceptera cette remarque comme venant d'un ami qui croit lui être plus utile par cette parole franche que par une louange mensongère "
M. Fréchette peut remercier les critiques politico-littéraireSjde lui avoir attiré ce compliment, et les inviter à méditer avec lui, s'ils ont vraiment à cœur de doter leur pays d'une littérature franchement nationale, d'une littérature aussi remarquable pour le fond que pour la perfection de la forme, ce passage de l'auteur des Pensées: (i)
" Si la société, même littéraire, eût été di-
(i) M. de Bonald.
visée sous Louis XIV comme elle l'a été depuis, les grands écrivains d'un parti auraient été méconnus ou méprisés de l'autre, et nous n'aurions pas une littérature nationale." et ces quelques lignes d'un auteur reconnu comme autorité en littérature : (i)
..." Lorsque les lettres ont subi l'influence des agitations politiques, les jugements de la critique ne sont guère autre chose que des ressentiments de vanité ou des admirations de coterie. Malheur aux lettres qui s'adressent ainsi à des intérêts d'amour-propre ou à des ambitions isolées ! Elles sont sans avenir, car la postérité n'existe pas pour les partis."
Sachons rendre justice aux qualités de nos poètes ; sachons aussi relever leurs erreurs ; mais faisons-le impartialement, sans parti pris, sans animosité, tout comme si la personne de l'auteur nous était inconnue, et si nous n'avions devant nous que l'œuvre d'un écrivain anonyme.
(i) M. Laurentie. De P Etude et de l Enseignement des Lettres.
L'un de nos sénateurs les plus en vue, nous a dernièrement donné un bel exemple.
Ceux qui ont lu les déplorables incartades de Cyprien alias Fréchette, dans la Patrie de jadis, doivent se rappeler avec quelle injustice criante il traitait le rédacteur de r Etendard. Il ne lui épargnait ni les sarcasmes, ni le gros sel.
Si la victime de cette inique persécution avait écouté l'esprit de parti et encore plus son ressentiment, si elle s'était prévalue du système prôné depuis si longtemps par les critiques politico-littéraires, elle aurait accueilli, sinon par des invectives, du moins par le silence La Légende d'un peuple de M. Louis Fréchette. Or, qu'avons-nous vu ? Le 24 décembre dernier, l'hon. F. X. A. Trudel fit dans VEteiidard^ une appréciation du dernier volume de M. Fréchette, au cours de laquelle, après certaines réserves préliminaires, il rend ainsi hommage au talent de son détracteur d'hier :
" Il nous semble que La Légende d'un peuple s'impose, bon gré mal gré, à l'attention du peu-
pie canadien. Il nous semble qu'elle mérite de la part de tout canadien, ami de son pays, l'hommage dû à une belle œuvre nationale.
" Car si le poète a des torts envers l'immense majorité de ses concitoyens, et suivant nous il en a de bien graves, s'il a prêché naguère contre le droit, la doctrine, la charité, l'humanité, même contre les lois littéraires et les règles de la grammaire, d'un autre côté. Dieu lui a donné un admirable talent, une âme de poète, un cœur de patriote, et ces nobles facultés il vient de les employer largement, de les dépenser avec prodigalité, nous serions tentés de dire royalement 'SÀ M.. Fréchette n'exécrait tant les rois, à célébrer les grandeurs, les gloires de notre patrie canadienne..
" Il vient d'élever au peuple canadien ce qui^ dans notre humble opinion, est un monument impérissable de gloire, un monument plus éloquent que tout ce que- le bronze et le marbre eussent pu attester auprès des générations futures en l'honneur des héros de notre histoire.
" Voilà pourquoi, nous rendons hommage au
mérite de l'œuvre, et cet hommage, comme ce témoignage, nous les lui décernons de grand cœur."
Pareil oubli de Tinjure et du parti chez un homme politique se rencontre si rarement qu'il mérite d'être signalé comme un précédent de bon augure. Espérons que cet acte d'indépendance ne sera pas isolé, que M. Trudel trouvera des imitateurs, et que nous verrons bientôt la disparition des critiques politico-littéraires, plus politiques encore que littéraires, si l'on se rappelle que pour les auteurs de ces critiques, la littérature n'est rien et la politique est tout.
Il n'y a point de Httérateurs, point de poètes pour eux, ils ne connaissent que l'adversaire oul'ami politique, d'où leur intérêt de faire de la critique littéraire au point de vue du parti.
Supprimez le mobile de cet intérêt ; faites leur fouler aux pieds leur défroque de partisan : vous, les verrez abandonner l'arène immédiatement,, leur vocation de critique n'ayant plus sa raisoiL. d'être.
Regretterons-nous alors leur effacement, leur
désertion des rangs des détracteurs de nos poètes ?
Ceux qui connaissent le tort qu'ils ont fait jusqu'ici à la poésie comme à la littérature canadienne, ne pourront que s'en réjouir ; pour le moment, contentons-nous de ridiculiser leur pose fantaisiste de critiques impartiaux, quand ils n'ont jamais su faire autre chose dans leurs appréciations, que de soumettre la littérature à la politique, l'esprit littéraire à l'esprit de parti !
LA POESIE AU SALOuN.
Il est dix heures du soir.
Empruntons la baguette magique d'une fée d'antan, et pénétrons dans un de ces salons coquets, luxueux, comme on en rencontre souvent à Montréal, au cours des visites du Nouvel-An, par exemple ; un de ces salons où les luminaires déploient pompeusement leurs myriades de cristaux aux facettes capricieuses et artistiques ; où les cadres aux riches moulures sont environnés d'une foule de satellites bordés de peluche et aux formes triangulaires, oblongues et même " fer à cheval " ; où les étagères, les corniches, sont surchargées de statuettes, de babioles, d'ouvrages de fantaisie ; où le piano étale avec complaisance son blanc clavier parsemé de raies d'ébène ; un
de ces salons enfin où vous ne foulez que tapismoelleux, nattes soyeuses, et où vous voyez des» poissons dorés se jouer dans un bocal aux ciselures fantastiques et des fleurs rares s'épanouir dans des corbeilles de luxe.
Rien n'est plus poétique, direz-vous, que ceséjour ! et les heureux mortels qui le possèdent doivent être des amateurs de l'art et du beau,, des esprits d'élite, qui n'ont rien de commuiT avec les esclaves du luxe et de la vanité.
Votre jugement, hélas, est trop hâtif et n'a pour fondement qu'une cause purement accidentelle. Vous vous êtes prononcés comme ceux qui, en voyant un cadre superbe, se disent, sanspousser plus loin leur reconnaissance : " Quelle belle toile ! " Le plus souvent, ce qu'on a ainsiproclamé un chef-d'œuvre, n'est qu'une croûtede la plus belle eau ; mais on a formulé son opinion, elle doit rester .intacte ; y revenir pour la modifier, serait faire un acte contraire à la dignité d'un connaisseur émérite.
De même pour le salon que j'ai évoqué, vous:
n'avez vu que le cadre, regardez bien la toile maintenant, et vous me direz si les personnages qui y figurent répondent bien à l'idéal que votre imagination se plaisait déjà à caresser.
J'ai dit qu'il était dix heures. C'est pénétrer bien tard dans un salon, mais comme nous y passons inaperçu, grâce à notre talisman, personne n'y trouvera à redire, et l'étiquette ne nous fera pas un crime d'une infraction dont elle n'a j)as même eu connaissance.
La compagnie est nombreuse, et les joyeux passe-temps de la veillée passablement épuisés. Il y a eu du chant, de la musique, la demoiselle de la maison a très bien exécuté la Caravane, grand succès de la fanfare de la Cité, au jardin Viger. On applaudit encore à outrance. Quel talent !... comme c'est enlevé !... La Carreno n'aurait pas fait mieux, s'écrie-t-on complaisamment de tous côtés, mademoiselle avait bien naturalisé quelques dièses par-ci par-là, mais au ciel artistique, les étoiles de première grandeur peuventelles briller sans faire jaillir quelques fioritures -de leur cru ?
Le programme des divertissements tirant à sa fin, on réclame ensuite une déclamation, non par goût, mais par une pure fantaisie de singer les voisins. Monsieur, qui est un prince de la finance, a lu dans le journal, la veille, qu'une soirée sans poésie est un jardin sans fleurs, une pelouse sans gazon ; qu'aujourd'hui, tout chef de famille se piquant de distinction, tient à ce que la déclamation figure dans les soirées de première classe, et notre hôte qui, en toute chose, vise à l'homme de qualité, à la façon du Bourgeois-gentilhomme de Molière, de mettre sans retard en pratique l'avis de la feuille et d'inaugurer à la première occasion, le passe-temps proposé.
Nous assistons à son premier essai du genre. Nous doutons qu'il y retourne, sauf dans le cas où son médecin lui conseillerait, pour chasser ses insomnies, un médicament soporifique des plus énergiques.
En effet, à peine l'un des jeunes invités, poète à ses heures, avait-il commencé à déclamer un passage de Lamartine, que le nouveau Mécène
ferma un œil, puis deux, et finalement s'endormit ; quant aux autres assistants, ils continuèrent à causer avec un acharnement inexplicable : modes, théâtres, ou médisaient du prochain, si bien qu'à la dernière strophe, malgré le feu, malgré le brio que le jeune parnassien avait mis dans sa déclamation, dans tout le salon, il n'y avait plus que le barbet de la maison, qui, gravement assis, le regardait avec admiration, se disant probablement, en remuant la queue : " Comme il jappe bien celui-là, c'est dommage qu'il n'ait que deux pattes, à nous deux nous aurions vite effarouché tous les chats du canton !"
Puis, le déclamateur reprit tranquillement son siège, prenant philosophiquement son parti de l'insuccès de sa déclamation, en songeant, qu'aprés tout, il avait toujours réussi à faire un exercice oratoire, comme il en faisait seul parfois dans sa chambrette, et comme dans l'antiquité, Demosthène préparait ses PJiilippiques, en haranguant les flots courroucés de l'océan.
Ce ne fut que dix minutes après qu'on s'aper-
ç\it que la déclamation était finie, et qu'on risqua quelques applaudissements.
Le maître de la maison se réveilla sur ces entrefaites, et son premier souci fut de s'informer pourquoi il n'y avait pas encore eu de déclamation. On s'égaya naturellement de cette distraction à la La Fontaine,puis,comme il se faisait tard, les invités commencèrent à se retirer, le déclamateur tout d'abord, son succès inouï en étant probablement la cause.
Les absents ont toujours tort, dit le proverbe. La conversation entre ceux qui restaient se lança donc à bride abattue sur les invités partis, chacun eut son plat et sa douche, et, sous ce rapport, l'on pouvait dire que le déclamateur avait •eu les honneurs de la soirée.
— C'est un charmant garçon, commença le maître de la maison, c'est dommage qu'il fasse des vers.
— Oui, répondit un gros négociant, gourmé dans sa suffisance et ne mesurant les hommes qu'avec l'aune dont il se servait pour mesurer sa
marchandise, c'est vraiment dommage. Ils ont une triste lubie, ces poètes ; depuis nombre d'années ils voient clair comme le jour qu'à rimer, ils ne réussiront jamais à attraper un équipage, et ils persistent quand même dans leur bêtise, nous entretenant, à chaque instant, dans un idiome incompréhensible, quelque chose comme l'iroquois ou le nègre. On n'y voit que nuages ajourés, blonds rivages, forêts ombreuses, que gracieuses sylphides et nymphes séduisantes ; langage, en un mot, que tout homme bien posé et qui n'a point d'araignée au plafond rougirait d'employer.
— Que voulez-vous, reprend la doublure de M. Jourdam, il y a des mortels nés pour faire le bouffon tout le temps de leur vie, et les poètes appartiennent à cette intéressante catégorie !
Je me hâte d'ajouter que les négociants qui tenaient ces propos médisants ne faisaient point partie de nos cercles littéraires, qui comptent heureusement beaucoup de leurs confrères en négoce, mille fois plus intelligents, et qui se font
même une gloire d'honorer les poètes et d'avoir des bibliothèques bien fournies où la poésie occupe la première place. N'allez pas croire, non plus, que les négociants, les financiers sont les seuls à décrier les poètes ; certaines célébrités appartenant aux professions libérales ne se gênent nullement de renchérir encore sur leurs dires, et savent même les laisser bien loin dans la plaine, lorsqu'ils s'avisent de vous faire le portrait fidèle d'un poète.
Mais revenons à nos causeurs. Grâce à notre courte distraction, leurs confidences anti-poétiques doivent être très avancées. Effectivement, les voilà qui abordent le chapitre du mariage.
— Je me suis aperçu, dit le gros négociant, que notre déclamateur de tout à l'heure faisait la cour à mademoiselle votre fille. Me serais-je trompé ?
— Ne craignez rien. J'ai l'œil vif et la parole brève, parfois ; si jamais je m'apercevais de semblable chose, il aurait affaire à moi, et il verrait que le meilleur moyen de se faire éconduire
quelque part, surtout en fait d'amourettes, c'est de tourner des alexandrins !
— Je vous approuve en tous points, car autrement, ce serait un grand malheur pour votre aînée, accoutumée jusqu'ici à toutes les séductions de l'opulence et à toutes les jouissances de la bonne chère. A la première alerte, soyez furibond, faites une scène, et si vous suivez mon conseil, vous verrez l'amoureux déguerpir plus vite qu'il n'était venu. Tenez, je ne vous le cache point, si votre fille épouse un poète, elle est finie ! Je ne lui donne pas trois jours de vie. L'amour c'est fort bien, mais avouons-le entre nous, ce n'est guère nourrissant, puis, quand à un repas substantiel, on substitue sans transition, une nappe où l'on ne voit que de la soupe aux madrigaux, des rondeaux bouillis, des sonnets rôtis, mets indigestes par excellence, faut-il s'étonner si l'on crève au dessert en avalant une épitaphe à la vanille !
Et voilà ce que l'on pense des poètes en plein dix-neuvième siècle, dans quelques-uns de nos
salons prétendus aristocratiques, pas tous heureusement, car nos poètes n'auraient plus qu'à entonner leur hymne de partance.
D'où vient cette antipathie pour les rimeurs ? d'où naissent ces préjugés contre tout ce qui touche à la poésie et à la haute littérature ? A l'égoïsme regrettable de tout un nombre de personnages plus ou moins intéressants, plus ou moins malicieux, imbus d'idées économiques, utilitaires et anti-artistiques, philosophes dévoyés qui ne trouvent bien que ce qu'ils font, n'estiment que les bouquins de leur profession, et n'admirent que les goussets rebondis. Qu'ils se nomment méticuleux, critiques politico-littéraires comme ceux que nous connaissons déjà, ou adorateurs du veau d'or, indifférents et épiciers littéraires, comme ceux qui vous seront introduits prochainement, ils n'ont qu'un but : déprécier la poésie et rabaisser outre mesure ceux qui la cultivent. Ils seraient malheureux sans cela, car il leur manquerait quelque chose qui n'est pas à dédaigner : la supériorité intellectuelle !
Souvent le poète plane dans des régions un peu élevées pour le commun des mortels, et si on lui demande de restreindre son essor, il évoque la réponse de Lamartine aux critiques qui lui reprochaient de trop s'élever. " Je n'y tiens pas assez pour descendre, à vous de monter si vous voulez de moi."
Nos incompris voudraient bien suivre ce conseil, et monter si possible, mais comme leurs ailes sont un peu écourtées, et que le soleil pourrait faire fondre la cire qu'elles renferment, ils préfèrent adopter le parti le plus sûr : crier sur tous les toits que la supériorité intellectuelle du poète est inférieure à la leur. De cette façon, ils esquivent une chute honteuse, et, à force de répéter la même chanson, ils savent qu'ils finiront par attirer les rieur; de leur côté. Aussi quand leur flair leur découvre un favori des Muses, quels cris, quelle jubilation dans leur camp 1 Ils oublient leurs rhumatismes, vident leurs encriers, épointent leurs plumes en jouant au charivari sous la fenêtre du malencontreux rimeur.
Ils feraient bien mieux pourtant de nous épargner ces scènes ridicules, en restant tranquillement à leur foyer, sans se soucier si la veilleuse de la mansarde éclaire un mortel tournant un alexandrin ou un cordonnier qui cheville une semelle. Mais non, on dirait vraiment que le fait de livrer un poète à la risée publique est «ne espèce de réhabilitation pour eux, cela les élève de cent coudées aux yeux de la foule !
Quand on les voit parader ainsi avec leurs bannières multicolores et leurs sottes pancartes, cherchant sous un prétexte futile à semer le trouble et la confusion dans le sanctuaire de quelque poète, il semble qu'un beau jour, un décadent, un vrai décadent en chair et en os, égaré sur le sol canadien, sortira enthousiasmé de la foule et ne pourra s'empêcher de les saluer au passage, par ces vers quasi immortels qui peindraient si bien leur allure grotesque :
Pieds gais, pieds las, le nez en l'air, pieds gais, pieds las,
Des Ahuris le troupeau passe, Pieds gais, pieds las, pieds las, pieds gais, drôle de glas
Des Ahuris la grande masse !