SCENE PREMIERE
Jean, balayant^ un plumeau suspeîidu au bras.
Joue bien du balai, petit Jean ; promène gentiment ton plumeau de gauche et puis de droite, sur les meubles et sur les cadres de monsieur... et de madame... Tiens ! je l'oubliais encore cette belle nonchalante. C'est bien sa faute aussi, pourquoi ne vient-elle pas voir ce qui mijote dans la marmite ? Il me semble que dans trois semaines, elle aurait bien pu... Tonnerre ! quand j'y pense... moi qui croyais avoir trouvé une sinécure, quand mon maître, le mois dernier, vint m'annoncer en sautillant, qu'il convolait en premières noces... oui, en premières noces. J'ai failli lui sauter au cou, tant j'avais le cœur content. {Déposant son balai.) Ah ! si j'avais pu prévoir ce qui m'attendait, je lui aurais bien dit en lui tirant la meilleure de mes révérences : Vous vous mariez, monsieur ?...eh bien, bonjour ! Qu'on est donc malheureux, de ne pouvoir lire dans l'avenir ! Je riais, je pleurais, je dansais, je
faisais tous les temps. Je me disais : petit Jean, tu vas vivre de tes rentes, maintenant, dormir sur tes lauriers : plus de balayage, plus d'époussetage, plus de cuisine ; madame fera tout cela, désormais ; tu n'auras plus qu'à prendre soin de Pégase, et qu'à promener l'heureux couple, en voiture, avec ton habit des dimanches et tes gants vert pomme. Que j'ai été bête, oui, mille fois bête, de m'être laissé berner de la sorte, moi un descendant direct du fameux petit Jean qui, grâce à sa finesse, obtint la main de la fille du roi... avoir du sang royal dans les veines, et servir monsieur et madame Rondeau ! C'est à mourir de honte ! Oui, mon maître est bel et bien marié, et, vous voyez ? {Reprenant son balai.) j'ai encore le plumeau au bras et le balai à la main ! Mais madame, direz-vous, que faitelle ? Ce qu'elle fait ! Ecoutez! {Cn entend /es faibles accords dun piano à gauche.^ Depuis son arrivée, c'est là toute son occupation, et elle se prétend 'a plus habile ménagère du canton ! Ma foi, si monsieur n'avait qu'elle pour lui préparer
le pot-au-feu, bien sûr, il ferait carême toute l'année, et pas un carême d'aujourd'hui, mais un bon vieux carême d'autrefois : au pain et à l'eau. La sinécure, hélas ! je la tenais quand mon maître était garçon. Aujourd'hui, c'est bien différent : il faut que je m'échine pour trois, que je balaie pour trois ; je dis trois, car madame en vaut bien deux par les embarras qu'elle me cause. Je disais qu'elle ne faisait que pianoter, ce n'est pas tout à fait exact : elle a encore un autre petit défaut qui donne continuellement des démangeaisons à mon pauvre balai. Le croiriez-vous, madame raffole du papier de soie. Elle ne peut plus s'en passer. Il lui en faut dans ses appartements, dans ses veillées et même, je vous le dis tout bas, jusque dans sa toilette. Elle ne sera satisfaite que lorsqu'elle en aura garni toute la maison : depuis la cuisine jusqu'au salon, depuis la cave jusqu'au grenier. Les murs du salon étaient bien blancs, bien proprets, bien décents du temps de monsieur, eh bien, j'ai honte de le
dire, on ne les reconnaît plus. Elle en a fait un véritable étalage de marchand de bric-à-brac. Ce ne sont que fleurs de papier par ici, et fleurs de papier par là ; que fers à cheval ici et fers à cheval là, et des bouts de rubans, y en a-t-il une provision ? Tous les matins, c'est à plein panier que je cueille les découpures ! Ce n'est pas tout. Quatre ou cinq fois la semaine, tous les gros bonnets du village et de la ville, reçoivent des invitations, et le soir, madame en grande tenue, et la bouche en cœur, leur distribue des bonbons dans du papier de soie de couleur, et dans ce papier de soie, il y a des petits bouts de papier imprimés qui font le tour du salon et qui font tomber les invités en pâmoison, quand j'enrage, moi, en songeant au tracas que vont me donner le lendemain, tous ces. ..tous ces. ..comment appellent-ils ça ?...tous ces mottes. ..mottes... mottos ou mottes à je ne sais quoi. En voilà assez, je crois, sur le compte de madame : je ne dirai donc pas comment, lorsqu'elle se passe une broche de fer rougie, dans les cheveux...
criche ! on voit surgir sur son front toute une forêt d'accroche-cœur. Ah ! je ne vous le cache point, si j'avais une femme de ce calibre-là, je lui coifferais la tournure d'une affiche de nuisance publique, et je l'enverrais promener par la ville. Aussi c'est moi qui plains monsieur, allez, et je ne voudrais pas pour tout l'or du monde, rester deux heures dans ses culottes ! mais, nom d'un petit bonhomme ! il l'a bien voulu. Pourquoi allait-il se choisir une compagne à la ville, quand il y avait ici, dans le village, de belles grosses filles, bien rougeaudes, bien bâties, aussi habiles cuisinières que sages ménagères... Pouah ! elles étaient bien trop communes ! c'était une dame qu'il lui fallait, une précieuse, une pincée qui sût le piano et eût le port d'une reine. Oui, elle le sait le piano ; elle danse aussi, pas trop mal, mais c'est tout ce qu'elle sait. Ma foi ! si toutes les demoiselles de la ville lui ressemblent : je les félicite de leur savoir-faire, et s'il n'y a que moi pour aller leur faire la cour, elles peuvent s'attendre à rester longtemps vieilles filles, car, je
préfère encore Françoise broyant le lin, filant au rouet, faisant de la bonne soupe, à toutes ces Eva, ces Laura, ces Stella pianotant depuis le matin jusqu'au soir et se faisant des frisettes, du soir au matin. Et vous croyez jouir d'une lune de miel perpétuelle en telle compagnie ? Nenni ! Si monsieur s'en trouve bien, tant mieux ! pour moi, je ne puis m'empêcher d'avouer qu'il a été bien gauche. D'ailleurs, qui vivra verra ; mais silence, petit Jean, le voici. Qu'a-t-il donc ? Il ne me paraît pas être dans son assiette. Ah ! ah, il n'est pas aussi gai que le jour de ses noces. {Faisant semblant (Tépousseter). Je parie que la lune rousse commence à lui friser le toupet !