‹ Ris et croquisChapitre 8 sur 37 · CHRONIQUE · texte numérisé non relu

CHRONIQUE

Paysage d'octobre.— Au bazar nous n'irons plus.— Deux monuments. — Prose de décadents.

Un grand artiste contemplait un jour son œuvre. C'était un paysage. Il venait d'y mettre la dernière touche, le coloris de la perfection.

Quel nom allait il lui donner ?

Sur sa toile, des bouleaux et des érables entrelaçaient leurs ramures ; une nuée de feuilles jaunissantes suivaient le souffle capricieux dé la bise ; de rares fleurs inclinaient vers le sol leurs corolles flétries, et semblaient regretter les baisers du papillon noir et de l'abeille au corselet rayé. Des nids délaissés se balançaient dans l'espace, sous les clairs arceaux du bois, et, dans le lointain, fuyant vers les horizons bleus, dispa-

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raissait la dernière hirondelle. Seul, un petit ange aux ailes diamantées, à l'œil mutin, faisait contraste avec le décor assombri qui l'environnait, et s'amusait gaiement à enjoliver les bords mousseux d'un limpide ruisseau, de paillettes cristallines et de trèfles de givre.

Une telle scène suffirait, aujourd'hui, pour nous rappeler l'automne, mais alors il n'y avait point d'automne ni d'hiver ; toute l'année n'était qu'un printemps continuel ; les rosiers n'avaient pointd'épines, les blanches roses s'épanouissaient sans cesse, et le rossignol gazouillait tout le jour»

Dans un jardin rempli de violettes, de magnolias, de jasmins et de buissons odorants, s'élevait un palais de verdure formé de branches de lauriers et de myrtes entrelacées. Ce palais avait été construit par le grand artiste pour deux de ses enfants qu'il chérissait beaucoup, mais ces derniers eurent un jour le malheur d'offenser gravement leur bienfaiteur. Il dut les éloigner avec regret de leur délicieux séjour, et leur faire expier leur désobéissance en commençant à pein-

dre pour eux, une série de tableaux, destinés à leur rappeler jusqu'à la fin des temps, quel était le pays de leur exil et quel sort les y attendait.

Le tableau qu'il venait d'achever était son dixième, il avait donné au neuvième le nom der " Paysage de septembre," et il hésitait entre les noms "d'octobre" et de "décembre" pour le nouveau. Enfin il se décida et sa sentence fut irrévocable :

— En décembre, dit-il, il n'y aura pas une feuille, pas une fleur, pas un brin d'herbe, mais partout dans les bois : des colonnes d'albâtre et des rameaux pliant sous des grappes de givre ;. dans les vallons : des tapis aux blancheurs d'opale, et, suspendues aux corniches des toits : des dentelles aux reflets nacrés et des colonnettes de cristaux. Mon dernier paysage n'est pas assez, froid pour décembre, inscrivons donc sans crainte, au bas de cette toile : " Paysage d'octobre " afin que le mortel ne puisse jamais l'oublier.

Le grand artiste, c'était Dieu ; sa toile : la grande nature qui nous environne ; les deux

exilés à qui le paysage était destiné s'appelaient Adam et Eve, et voilà comment, depuis cette époque, quand la feuille tombe, quand la fleur se flétrit, quand le ciel est pommelé de nuages gris et que l'hirondelle disparaît à l'horizon, nous répétons après le grand paysagiste : " Voilà le paysage d'octobre ! "

Au bazar nous n'irons plus !

Telle est l'exclamation désolée, que poussèrent, un soir, quatre amis des Muses, dans leur cabinet de bohème, en voulant monter Pégase pour capturer en collaboration, une poésie quelconque sur la fin du grand bazar de la cathédrale Saint-Pierre.

Leur chasse à la rime fut-elle heureuse ?

Ecoutez, et vous en jugerez par vous-même, car en voilà déjà un qui monte sur une chaise boiteuse — tribune très économique — tout joyeux, tout fier de pouvoir vous répéter son petit boniment inoffensif :

Sous la coupole de Saint-Pierre, Nuls chants, nuls murmures confus ; La vaste enceinte est solitaire, Au bazar nous n'irons plus !

Une petite observation, en passant, A lire ce quatrain, on ne dirait pas que l'auteur s'y peint en nature. II semble qu'il n'y a rien de commim entre son modeste personnage et un temple désert. Eh bien, il y a en lui les aspirations d'un... maître de chapelle ! Il n'ira plus au bazar. Pourquoi? Est-ce parce qu'il est fini. Nullement. S'il n'y va plus, c'est qu'il n'y a plus de chants^ et plus personne dans la vaste enceinte pour admirer les imtrmures confus d'un chœur qui ne sait obéir à la baguette. Amenez-le à l'écart, dans un vallon solitaire^ et là, murmurez bien bas à son oreille, qu'une place de maître de chapelle l'attend sous la coupole de Saint-Pierre, et vous le verrez changer de refrain.

Mais laissons le deuxième poète lui succéder et déclamer sa période :

Plus de dîners, de gais convives, De rôts, ni de poulets dodus,

Les dames ne sont plus captives Au bazar nous n'irons plus !

Si celui-là n'est pas gourmand, la gourmandise n'est plus un des sept péchés capitaux. Il aime les rôts et les poulets dodus, pas les dindons, par exemple. C'est bien trop sec, et par trop vieux. Calino, l'instituteur, ne lui a-t-il pas appris, d'ailleurs, en son jeune temps, que :

Didon dîna, dit-on, de deux dodus dindons ?

Un mets des siècles mythologiques, pouah L cela doit être indigeste, et savoureux comme un schiste des Laurentides.

Ah j'oubliais... une des grandes raisons pour lesquelles le rimeur numéro 2 n'ira plus au bazar :

Les dames ne sont plus captives \

Comment, les dames étaient en captivité au bazar ! Cela devait être un tour ou une vengeance de vieux garçon. Voulant à tout prix visiter le bazar sans payer son écot, il aurait eu la sage précaution de faire lier toutes les dames,

dans un petit coin, avec une chaîne de soie, afin de laisser le passage libre au plus vertueux des humains. Et les maris qui étaient là l'ont laissé faire ? et l'on a toléié ce sot caprice en plein dixneuvième siècle ? Ami lecteur, sortez de là, si vous pouvez, pour moi, j'y perds mon latin, et j'ai hâte de voir la binette du troisième rimeur :

Adieu ! bouquets, coussins, poupées, Albums, sachets, petits Jésus ; Chroniqueurs, laissez vos épées.

Au bazar nous n'irons plus !

En voici un qui aime les petits bouquets, les coussins, les poupées aux yeux d'azur, et il n'y en a plus au bazar, n'est-ce pas malheureux ? Cependant je ne puis comprendre encore, comment celui qui chérit tant le parfum de la fleur, le moelleux du duvet aux heures d'indolence, le jouet de la fillette, se décide si prestement à leur dire adieu pour toujours, quand il y a encore tant de coussins dans nos boudoirs, et tant de poupées dans les vitrines de nos marchands de fantaisie. Il est aussi un certain vers qui m'a mis tout rêveur.

J'avais cru, jusqu'ici, que les chroniqueurs n'étaient pas dangereux ; qu'avec une plume d'oie, ils ne pouvaient pas faire grand mal, mais il paraît que je suis dans l'erreur, et, comme le disent les fils d'Albion : / must apologize^ car deux chroniqueurs n'ont-ils pas osé croiser l'épée, et donner le spectacle d'un duel homicide, en plein bazar ! (i)

Voilà pourquoi notre rimeur les craint encore, et s'écrie tout effaré :

Chroniqueurs, laissez vos épées !

Il est bien temps, maintenant que le sang a été répandu, de leur donner des leçons d'humanité. S'il avait empêché le duel au moins, s'il avait détourné les armes des combattants ; empêcher le duel ! détourner des épées étincelantes ! pour qui le prenez-vous donc ? Il est bien

(i) Allusion à la joute courtoise de J. D. et de Piétro, à propos d'une boite à ouvrage. Voir le Bazar ^ pages 193, 225, 239 et 275.

trop peureux pour cela. Un homme qui fréquente assidûment : bouquets^ coussins, poupées. n'est pas très fort à l'arme blanche, et, s'il s'avise d'essayer le carquois, et de lancer une flèche, c'est d'une main tremblante, et avec la ferme conviction que les chroniqueurs auront bientôt vécu, et qu'ils expireront avec le trentième numéro du Bazar.

Le quatrième rimeur était déjà à son poste, lorsque la tribune improvisée s'affaissa avant qu'il eût commencé à roucouler la dernière strophe, et la répétition, faute de tréteaux, fut ajournée sine die. C'est bien dommage. Ils étaient si amusants, ces rimeurs, et j'entrevoyais déjà la quatrième strophe, sous une auréole si rose. Enfin, puisqu'ils ne peuvent plus nous recréer, il faut bien en prendre notre parti, et revenir au sérieux :

Muse, changeons de style et quittons la satire, C'est un méchant métier que celui de médire !...

* Plaisanterie à part, le grand bazar de la ca-

thédrale Saint-Pierre, à Montréal, est bel et bien terminé. C'est un des grands événements du mois dernier dans notre cité, (i) On en parle encore, et on en parlera longtemps.

Peut-il en être autrement, quand nous avons toujours sous les yeux, deux monuments destinés à transmettre, d'âge en âge, le souvenir de l'élan charitable de tous les fidèles d'un diocèse, deux monuments impérissables : l'un en pierre, aux énormes assises, au vaste portique et au dôme sublime : œuvre de l'ouvrier, et qui s'appelle la cathédrale Saint-Pierre ; l'autre, élégamment relié, aux pages enluminées, plus mignon, plus léger, répandu par tout le Canada, et même sur les plages de la vieille France : œuvre du penseur, qui lui a donné un joli nom : Le Bazar.

Combien de jaloux n'a-t-il pas fait ce petit journal, jeune en âge, mais aussi vieux par la valeur de ses essais littéraires et historiques, que

(i) Ce bazar commencé le 2 septembre 1886, se termina officiellement le 12 octobre suivant.

bien d'autres grandes revues que je connais, et même, plus savant que ces dernières, qui ne parlent qu'une langue, tandis que cet imberbe, né d'hier, nous a entretenu en français, en anglais, en espagnol, en italien, en iroquois, en algonquin, et même en grec, la vieille langue d'Homère. Son succès, d'ailleurs, ne pouvait être douteux quand on voyait figurer au bas de ses pages remarquables, les noms d'écrivains aussi connus que : Mgr Raymond, MM. les abbés Emard, Proulx, Bruchési, Archambault, l'honorable P. J. O. Chauveau, MM. Suite, Legendre, Bellemare, Prud'homme, Desrosiers, Mignault, Marceau et autres.

Terminons par «ne perle.., décadente.

On sait que les décadents appartiennent à une école littéraire qui fleurit quelque part sur le sol de la mère-patrie.

Tandis que Zola et ses disciples font tout en leur pouvoir pour se mettre à la portée de la lie

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du peuple, les décadents au contraire, font tout en leur possible pour n'être point compris de leurs lecteurs, lettrés comme illettrés, et leur servent une prose qui doit être sefttie mais non comprise.

Témoin : l'extrait suivant d'une de leurs fantaisies, le Thé de Mira?ida, cueilli par la Revue Littéraire et Artistique, de Bordeaux :

*' C'est rhiémale nuit et ses buées et leurs doux comas.

Quartier Malesherbe.

Boudoir oblong.

En la profondeur violâtre du tapis, des cycloïdes bigarrures.

En les froncis des tentures l'inflexion des voix l'apitoie ; en les froncis des tentures lourdes, sombres, à plumetis.

C'est l'hiémale nuit et ses buées et leurs doux comas.

Dehors, la blancheur pacifiante des neiges.

Au foyer la flamme s'allonge et se recroqueville, s'aplatit et se renfle facétieuse.

Et des émanations défaillent par le boudoir oblong, des émanations comme une guimpe attiédie au contact du derme.

Le jour froid des lampes filtre et se réfracte. Le jour des lampes se réfracte en la profondeur violâtre du tapis aux cycloïdes bigarrures ; il se réfracte contre les tentures sombres, à plumetis."

Si le dindon d'une des fables de Florian vivait encore, il aurait raison de répéter comme autrefois, lorsqu'il admirait les merveilles de la lanterne magique :

Je vois bien quelque chose ; Mais je ne sais pour quelle cause Je ne distingue pas très bien.

Le singe avait oublié d'allumer sa lanterne, et les décadents oublient que le beau littéraire exige outre la précision psychologique : la clarté !

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