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RIS ET CROQUIS 229 Et voilà comment vous la voyez parcourir à grands pas sa chambrette, frapper son moelleux tapis, d’une mule impatiente, puis s'arrêter soudain devant son miroir, et le consoler par un monologue impromptu, où la Denise de la chanson est trouvée bien naïve.

Ecoutons ses confidences, elles nous intéresseront peut-être :

A son miroir de Venise, Ma tante a mis un rideau,

Disant, petite Denise, Ah ! tant s'aimer n’est pas beau !

Et tu l’as crue, Denise, ta tante ? naïve, va ! comme si l’on ne savait pas qu’elle a voilé sa glace pour ne point voir ses rides et sa verrue à la Cicéron. Ah ! je les devine toutes, ces belles d'antan, prêchant la morale et surtout l’oubli du miroir, parce qu’elles n’y voient plus elles-mêmes que leur disgrâce. Elles sont modestes, oui, parce qu’elles ne peuvent faire autrement. Puis, ce n’est pas beau de trop s'aimer soi-même?

Encore une nouvelle! Mais si l’on ne s’aimait

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point, qui donc nous aimerait? Est-ce Armand qui jurait ses grands dieux qu’il était prêt à sacrifier sa vie pour une de mes œillades, et qui, un jour, en me voyant tomber accidentellement à l’eau, n'eut pas même le cœur de me tendre une perche? Est-ce Arthur qui m'appelait tous les soirs sa jolie fée, son adoration, sa bien-aimée ! et qui un beau matin, convolait à mon insu, et entreprenait le banal voyage de noces? Est-ce Alexandre qui après m'avoir fait préparer mon trousseau, et m'avoir fait rendre au pied des autels, brillait par son absence à l'heure même du mariage et me laissait revenir à la maison, seule comme une sotte, parce qu’il avait cru bon, dans l'intervalle, d'aller faire la cour aux Américaines des frontières ? Si je te connaissais, Denise, voilà ce que mon expérience pourrait t’'apprendre, an sujet de ces beaux, de ces galants damoiseaux, qui sont toujours en courbettes, en saluts, et qui ont laissé leur cœur sur une girouette, afin qu’il soit plus au courant des brises favorables.

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Maintenant c’est en cachette, Que j'entre dans le boudoir :

Est-ce donc être coquette, D’interroger un miroir ?

Mais non, petite Denise, interroger son miroir n’est pas de la coquetterie. Comment saurais-tu autrement si tu es belle, si tes yeux sont bie noirs, ta chevelure bien ondée, tes lèvres rouges comme le corail, tes joues roses comme des pommes d’api? Marcelin, ton amant? Oui, un bon juge en fait de beauté. Lui et Oscar, mon prétendant actuel, doivent faire la paire! Tu ne connais pas Oscar? C’est dommage, un beau garçon, ma chère, avec des cheveux couleur de pain d'épice et un nez aussi grec que celui de la belle Hélène. Malheureusement, il est bien naïf, songe donc, il me trouve ravissante, irrésistible!

ah, ah, ah ! aussi il ne me voit qu’en grande tenue, quand ma tête est bien hérissée d’aigrettes, quand les draperies du salon m’encadrent et projettent de l’ombre sur mon front poudré et sur mes cheveux blonds de teinture. S'il me voyait

dans mon négligé, il changerait vite de chanson,

mais nenni ! il n’aura pas cette consolation de sitôt. J'aime bien Oscar, mais j'aime encore mieux mon miroir ! Ilest plus fidèle, et il sait me dire avec une discrétion rare, si cette boucle veloutée, se met plus élégamment sur une épaule plutôt que sur une autre, si cette mantille blan” che s’oublie en plis bien gracieux, si ce bouquet pare davantage mon corsage ou ma chevelure, si mes poudres sont bien ménagées : le rose pâle sur le blanc mat, veiné de bleu. Et l’on appellerait cela de la coquetterie? allons donc! Je suis née pour plaire, je crois, et comment pourrais-je plaire, si je n'avais mon miroir pour m'aider à corriger les défauts de la nature?

Moi, je préfère pour cause

Cet ami du temps nouveau,

Il dit si gentilles choses Bien plus nettes que dans l’eau.

Bravo Denise ! c’est fort bien dit. On ne le

croirait point, mais tu as de l'esprit parfois. Si tu

étais près de moi, je t'embrasserais, tant cette franchise me plaît :

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On ne le rfois. Si tu tant cette

Ma tante elle se regarde, Beaucoup plus que moi, vraiment.

L’avouerais-je ! elle se farde,

Ça, pour plaire assurément.

Que deviendrait sa peinture,

Et tout l’art de son pinceau,

Si jamais par aventure,

Ma tante tombait dans l’eau.

Voyons, petite Denise, tu veux te moquer de moi, je crois, on dirait que je suis ta tante ! Je me farde, oui! comme ta tante, mais avec plus de raison qu’elle, puisque je suis encore à l’âge où il suffit d’un peu de poudre pour plaire. Ta tante se mire plus souvent que toi, dis-tu ? J'en doute, car sur ce sujet là, notre sexe est rarement sincère. Sa peinture t'inquiète? Voudrais-tu jeter ta tante à l’eau, par hasard, pour voir ce qui en

résulterait ? Si jamais je rencontre ta tante, je lui dirai de se méfier de toi, et de se bien garder de t'amener quand elle ira à l’Ile Ste-Hélène. Tu es dangereuse, vois-tu, et moi-même, si j'étais ton amie, je craindrais pour ma peinture... Dans tous les cas, ce serait un malheur pour ta tante,

de tomber à l’eau, oui, un grand malheur, l’eau

deviendrait trouble, et puis, cela pourrait lui

faire manquer un parti. À son âge, tu sais, il ne fait pas bon d’être difficile, Pour avoir dédaigné du goujon, le héron de la fable fut bien

aise de rencontrer un limaçon. Colle cette ma-

xime sur son miroir, tu lui rendras un fameux

service |!

J'épouserai quoiqu’on dise, Marcelin qui, tout joyeux, Hier me disait Denise,

Dans mes yeux mire tes yeux !

Dans mes yeux mire tes yeux ! Que tu es folle,

Denise, d’épouser Marcelin ; un miroir vaut bien

mieux que ses yeux, je pense. Peut-on faire

valoir tous ses attraits, là-dedans. Impossible !

nous nous y verrions trop en raccourci. Si ton

amant avait l’œil du Cyclope, passe ! et encore,

je ne sais trop, le miroir a beau être grand,

quand on n’aime pas le cadre !..

Laisse, crois-moi, ma promise :

Glace, parfum, oripeau,

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Viens, le clocher de l’église Là-bas se mire dans l’eau !

Le triple sot! En voilà une demande en mariage, par exemple. Qu'Oscar vienne m'en faire une semblable : il sortira...sans toupet ! Laisser glace, parfum, oripeau, puis ma peinture ! non, non, jamais ! je coifferais plutôt Ste Catherine ! mais toutes ces choses font ta beauté, Denise, et tu les sacrifierais à Marcelin, un Néron s’il en fût, un vrai Barbe-bleue ! Tu ne commettras point cette sottise, j'espère. Oripeau, un mot nouveau, je suppose ; car je ne sais ce qu’il signifie. Mais pardon, je me rappelle une définition qui m’a fait rêver, l’autre jour. Elle est du cru d'Oscar. Oripeau, m'a-t-il dit, tout bas, c’est tout ce qu’on appelle faux brillant. Cela venait comme un cheveu sur la soupe. J'aurais dû rire, mais un soupçon m’arrêta : s’il avait deviné l'éclat factice de ma chevelure ! Je ne le crois pas ; il est trop myope, et il n’est pas du calibre de Marcelin aux yeux-miroirs, il ne songera jamais à

me faire quitter : glace, parfum, oripeau ; si toute-

fois cela arrivait, je lui ferais la révérence, et bonjour, monsieur ! Lui ou un autre, peu im-

porte, je tiens à ma politique avant tout: mon

miroir, mes parfums et mes poudres avant les hommes ! C’est bien invitant, oui, un clocher qui se mire dans l’eau, et dire que Denise en raffole ! Il est donc sur le bord de la rivière, ce clocher, et moi qui redoute l’eau comme une poule, surtout quand je suis en toilette. Sois en assurée, Denise, tu ne me verras pas à ton mariage. Si le pied me glissait en voulant pénétrer dans le temple, grâce à une marche humide, à une pelure d'orange ou de banane, on ne sait pas ! Ah jamais, non jamais de la vie, j'épouserai celui qui me dira:

Viens, le clocher de l’église Là-bas se mire dans l’eau !” Et la raison, la connaissez-vous, lecteur ?

Berthe, la coquette, avait vu dans son miroir le Mane, thecel, pharès de Balthazar :

Que deviendrait ma peinture Et l’art exquis de mon pinceau, Si jamais, par aventure, Je venais à glisser dans l’eau !

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