‹ Ris et croquis [microforme]Chapitre 47 sur 76 · LES MÉTICULEUX · texte numérisé non relu

LES MÉTICULEUX

à Quels drôles de personnages que les méticuleux !

On dirait qu’ils sont toujours sur les épines, tant leur sac de voyage est gonflé de petites craintes et de petits scrupules.

Leur voisin a-t-il commis une peccadille, ils en font aussitôt une montagne :

Parturient montes, nascetur ridiculus mus,

nous dit Horace, dans son Art poétique.

Comme on le voit, avec les méticuleux, c’est le contraire qui arrive.

Plaignons la souris !.…

On les trouve partout, ces charmants méticuleux : dans les professions libérales, dans la poli-

sticu-

pines ;

crain-

e, ils

. c'est

néticu-

la poli-

tique, dans le commerce, dans la littérature, mais, de toute la famille, il faut convenir que les méticuleux critiques sont les plus intéressants.

Ces méticuleux ont lu Musset, Lamartine, Victor Hugo, depuis la première page jusqu’à la dernière. Vous croyez que cela leur assure une certaine facilité pour la rime ? Vous vous trompez grandement.

La livrée du poëte n’est point faite pour eux, c’est celle du critique qui leur sourit.

On peut être critique de bien des manières ; on peut ou emboîter le pas derrière Zoïle, ou poser gravement à l’Aristarque. Les méticuleux ignorant les principes les plus élémentaires de l’impartialité, vous pouvez en conclure immédiatement, que Zoïle sera leur homme.

Quel génie, suivant eux, que ce Zoïle ; quel fameux critique, que de mauvais quarts d’heure :il a fait passer aux œuvres d'Homère, et dire que les grecs furent assez sots pour lui préférer Aristarque, un grammairien, un mythe qui n’y voyait pas plus loin que son nez, en poésie !

Ah ! si Zoîïle eût vécu au Canada, au lieu de le maltraiter comme l'ont fait les admirateurs, les enthousiastes de l’auteur de l’Z/iade, les méticuleux lui auraient élevé, non pas une statue, ce n’est pas la mode chez nous,—le fondateur d'une grande cité attend même encore la sienne,— mais un beau monument, aux teintes d'azur, taillé dans le plus fin cristal du Saint-Laurent |

Présentez un volume de vers aux méticuleux :

ce ne sont pas les beaux passages qu'ils y rechercheront, les strophes où le poète s'est montré vraiment original et inspiré, ils se garderont bien d’y faire la moindre allusion, mais, par contre, s'ils trouvent deux mots : un substantif et son épithète qui, de loin ou de près, ressemblent à ceux employés par l’un des trois poètes ci-dessus, vous serez le premier favorisé de la confidence.

Un vers se termine par les mots: ‘ vague plaintive,”’les méticuleux s’écrient aussitôt : L’auteur a volé Musset ! par ‘* flot paisible : ” il a pla-

té

le le , les ticu- CE l'une ne, — , tail- \ leux :

echeraontré eront hr CONet son lent à ci-desconfi-

‘vague . L'auil a pla-

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gié Lamartine! par ‘ jours inconstants : ” il a pillé Victor Hugo |

Que l’on reproche à nos poètes de s'approprier des vers entiers, des hémistiches même de ces grands poètes, fort bien, mais qu'on leur interdise certaines expressions identiques dont il se sont servies, souvent accidentellement, c’est pousser par trop loin le scrupule. Avec ce système, la poésie ne vivrait pas longtemps. Ce ne serait plus le langage châtié, harmonieux que nous connaissons, mais un dialecte confus, inintelligible à tous.

En effet, s’il faut en croire les méticuleux, puisque Lamartine s'est servi de l'expression ‘“ flot paisible,” elle sort tout de suite du langage ordinaire, et il n’est plus permis aux poètes suivants de l’employer. S'ils veulent exprimer la même pensée, il faudra que le premier d’entr’eux dise : “flot tranquille,” un autre : “le flot qui sommeille,” un troisième : ‘le flot qui roupille, le flot qui dort, le flot qui rêve, le flot qui ronfle,” et ainsi

de suite jusqu’à ce qu'on ait épuisé toutes les in-

sanités et toutes les incongruités possibles, puis | 14 les expressions françaises faisant défaut, on aura recours aux vocabulaires étrangers, et il en résultera, en plein dix-neuvième siècle, un mélange baroque qui nous rappellera certains vers de Ronsard écrits au seizième siècle, que je cite ici { comme échantillon de ce dont on pourrait encore | nous régaler, si l'opinion des méticuleux faisait | loi : O Bacchus ! dit-il :

O Cuisse-né ! Archète, Hymenéen, Bassare, roi, Rustique, Euxboléen, Nyctelien, Trigone, Solitaire, Vengeur, Manic, germe des dieux et père, Nomien, double, hospitalier,

aucoup, forme, premier, dernier, .sneau, Porte-sceptre, Grandime, Lisien, Baleur, Bonime, Nourri-vigne, Aime-pampre, enfant, Le Gange te vit triomphant !”?

Ce sera tout simplement délicieux, n'est-ce

pas P

| 21 Mais comme il pourrait paraître ridicule à 1 |

quelques-uns que la langue française qui depuis

des siècles se perfectionne, s'arrête soudain sur

puis aura n réange rs de te ici ncore

faisait

ère,

est-ce

icule à depuis lain sur

RIS ET CROQUIS 333 la pente du progrès, pour revenir à son point de départ: il est plus probable que nos poètes cultiveront le néologisme, à la façon des décadents de France et de Belgique, de ces décadents, déliquescents ou symbolistes qui, d'après M. Remy Saint-Maurice (1) sont des ‘“ individus alcooliques et rachitiques pour la plupart, rastaquouères de la littérature, ne parlant ni l'arbi, ni le patois, ni le nègre, ayant un idiome à eux, un dialecte fait de mauvais français et de latin de cuisine, et qui, sous prétexte de donner le dernier mot de l’art à leurs contemporains, n'ont guère réussi qu'à leur donner le dernier mot de l’absurdité humaine.”

On ne saurait donc s'étonner, après cela, si l'orgueil des décadents consiste à aligner des vers aussi incompréhensibles que ceux-ci :

Immense et seule lors, et, voix sans voix, pullule

La grande mer du noir 4 YA#W7'pour vagues 7ZOUT,

Sans phare ; et pas ouïe, une rumeur ulule, Sœur d’une mer au loin sous le spleen d’un soir mou,

(1) Revue Littéraire et Artistique, livraison d'octobre 1887, page 800.

ms - c: < = en Fe: D Pr RER SEE ne ol

eee eee O Qne

Comprenez si vous pouvez !

Ululez. Blanc. Sifflez. Claquez. Noir dans le trou, Bourou-boudor Cataclysme, Le tourlourou.

Rapprochez ce distique écrit récemment, du poëme de Ronsard sur Bacchus, écrit il y a trois siècles, et vous verrez que les décadents qui croient avoir fait une grande découverte avec leurs mots nouveaux et leurs expressions burlesques, ne font rien autre chose que de rééditer les plus mauvais vers de Ronsard. Il y a peutêtre moins de latin dans leur triste prose, mais le français n’en vaut guère mieux.

Espérons, pour l’honneur des lettres canadiennes, que nos poètes ne s’efforceront jamais de plaire aux méticuleux, au point de se faire décadents.

Si les méticuleux trouvent que la poésie canadienne n’a été jusqu'ici qu'un plagiat, qu’ils montrent eux-mêmes que leur astre en naissant les a formés poëtes, suivant l'expression de Boileau ; qu’ils émerveillent le monde par l’originalité de leurs sublimes inspirations, mais qu’il

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nous soit pe.mis jusque là de douter de leur bonne foi, et d'accueillir leurs critiques zoiliennes, du silence que mérite tout ce qui sent le charlatanisme et le dénigrement systématique.

Depuis quelque temps, cependant, les méticuleux semblent vouloir se réformer. Ils ne donnent plus signe de vie, dans les journaux du moins. Ils laissent bien échapper encore dans leurs causeries avec leurs intimes, quelques bribes de leur théorie d’éteignoir, mais là se borne leur démangeaison.

Auraient-ils, par hasard, sur leurs vieux jours, quelques remords de conscience ? ou leur bras a-t-1l tellement faibli qu’il ne peut plus brandir Joyeuse?

L'avenir le dira.

En attendant, contentons-nous de prévenir charitablement les méticuleux, que les bains fantaisistes de leur plume dans le noir de l’encrier ne sont guère goûtés du public, et que nombre de lettrés guettent leur prochaine incartade, pour crier :

6 soso ess. haro sur le baudet.”

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