II PRÉFACE
Mais M. de Lescure était de la race des aimables érudits qui au bon vieux temps publiaient des aîias et dont le principal souci est de glaner des historiettes à travers l'histoire. S'il avait mis en scène et non sans agrément les contemporains de Rivarol, décrit leurs passe-temps, recueilli leurs légers propos, il laissait dans Fombre bien des points de la biographie de Rivarol, et y mêlait des traits empruntés à la légende; il ne nous révélait qu'à demi l'homme et ne nous faisait point du tout connaître le penseur. Il apportait le cadre ; il restait à y mettre le portrait.
C'est ce portrait que j'essaie.
Après le livre de M. de Lescure, après les articles de MM. Barbey d'Aurevilly, Paul Bourget, Caro, dont son livre et la petite édition publiée presque en même temps des OEiivres Choisies avaient été l'occasion, il n'était possible de renouveler le sujet qu'à la condition de remonter aux sources , c'est-à-dire de fouiller l'énorme masse de brochures, rapports, mémoires, correspondances, pamphlets, journaux, que la Révolution a entassée dans les Bibliothèques publiques de la France ou de l'étranger et dans les dépôts d'Archives. 11 fallait non seulement comparer entre elles les biographies de Rivarol qu'ont écrites les hommes de son temps, tantôt en jaloux, tantôt en amoureux — c'a été son destin d'être détesté ou adoré comme une femme, — non seulement opposer Cerutti à Sulpice de la Platière, Cubières à Dampmartin, H. de la Porte à Chênedollé, Mme de Rivarol à Claude-François de
PRÉFACE. m
Rivarol, mais interroger les recueils périodiques du règne de Louis XVf , Almanachs, Mercure de France ou Journal de Paris, et les journaux de la Révolution depuis les Actes des Apôtres jusqu'au Courrier de Madon, depuis le Journal Royaliste jusqu'aux Annales patriotiques et littéraires... J'interromps l'énumération qui remplirait plusieurs pages. Les citations que je produirai montreront que mes recherches n'ont pas été sans résultats. Aux Archives du ministère des Affaires étrangères, en particulier, où jusqu'ici personne n'avait songé à s'enquérir de Rivarol, j'ai découvert une mine de curieux documents.
J'en dois d'autres à l'obligeance de M. et de Mme Tollin que je ne saurais trop remercier. La petite-nièce de Rivarol a bien voulu s'intéresser à l'enquête que j'avais entreprise. J'ai pu examiner en toute liberté de volumineuses liasses d'actes notariés, d'actes de l'état civil, de lettres, de papiers jaunis et vénérables qui me permettaient enfin d'établir la généalogie de Rivarol, et de pénétrer dans l'intimité de sa vie ou de la vie des siens. J'ai eu la joie 'de manier ce qui reste de sa correspondance avec ses parents, de retrouver parmi de vagues paperasses le manuscrit, tout entier de sa main, d'un Mémoire qui n'avait jamais été publié. Il m'a été donné de compulser à loisir quatre des Carnets (les autres ont péri) sur lesquels il notait ses réflexions. Ceux-là datent de la fin de son séjour à Londres et du commencement de son séjour en Allemagne (les comptes, d'abord en guinées et en schellings, y sont ensuite chiffrés en
l^ PRÉFACE.
florins ot en Ihalors) ; ils nous font assister au travail de sa pensée entre 1794 et 1796, alors qu'il était en pleine maturité d'esprit et de talent. M. de Lescure, qui les avait eus le premier entre les mains, n'a pas jugé utile de les ouvrir, et déclare étourdiment qu'ils sont bourrés de remarques grammaticales. Il ne s'est pas douté qu'ils contenaient un trésor. Au reste, des précieuses reliques que le comte Edouard de Rivarol et plus tard M. et Mme ToUin lui avaient communiquées, il a rarement su tirer parti.
Enfin, outre tous les écrits de la fin du xvm® siècle qui pouvaient me renseigner sur Rivarol, j'ai lu ses propres écrits. La déclaration risque sans doute de sembler naïve : elle a sa raison d'être, puisqu'une bonne partie de son œuvre, puisque son chef-d'œuvre même, le Journal Politique National, ne se peuvent lire qu'à la Bibliothèque de la rue Richelieu. Il écrivait le 24 janvier 1801, deux mois avant sa mort, à son ami de Gaste : « Vous dites que vous n'avez pas tous mes ouvrages : mais si vous les aviez, vous seriez plus avancé que moi : ce sont vraiment des feuilles des sibylles; autant en emporte le vent ». Quoiqu'il eût le goût des beaux livres édités avec art — l'impression du Discours Préliminaire^ les deux réimpressions du discours de V Universalité^ faites soUs ses yeux, en sont la preuve , — sa nonchalance l'avait empêché de rassembler en uiie édition unique et définitive tant d'opuscules tirés à peu d'exemplaires, anonymes, et par là doublement exposés à se perdre. Peut-être