Lettre à l'abbé Roman
2. Le portrait placé en tête de l'édition de 1808, de l'édition de 1857 et du Rivaroliana de 1812 est dû à Camiontelle; la physionomie y est assez
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les récits du baron de Théis \ il ne se le serait pas figuré pâle et les yeux morts. Un visag-e rasé, plein et rond, un beau front encadré d'une chevelure brune qui le coiffe à ravir, de grands yeux rayonnants, très ouverts sous l'arcade remontante et saillante des sourcils — le masque de tous les grands parleurs a cette saillie, chez lui si accusée, — un nez légèrement arqué dont les narines aspirent la vie, une bouche rieuse, sans méchanceté, d'inexprimable finesse, et sur tous ses traits je ne sais quoi d'heureux et d'épanoui : voilà Rivarol, le charmant Rivarol, tel qu'il a posé devant le peintre franc-comtois en 1784, tel qu'il était encore en d791, à Manicamp. Dans ses dernières années, ses joues commençaient à pâlir, ses yeux à s'éteindre ^ : n'importe, sur le lit de mort sa tète reste si belle que ses amis en font mouler l'empreinte ^ Mais morte, elle a perdu
vivante, mais trop poupine. Celui de Wyrscli, exactement reproduit à la première page de ce livre, appartient à la famille Tollin, Ceux qui l'ont vu, dans l'été de 1893, à l'Exposition des Portraits du siècle, avaient dû trouver qu'il ne ressemblait guère à la reproduction donnée en 1883 {Œuvres choisies de Rivarol, par M. de Lescure, édition in-8). La peinture en est un peu écaillée; de loin le visage paraît grimaçant et fripé; on se croirait devant l'image de Frontin. Qu'on s'approche, la pénible impression se dissipe, le vrai Rivarol se révèle. Il ne faut jamais regarder Rivarol de loin.
1. « 11 était grand et beau, avait de nobles façons, un regard d'aigle,... c'était l'homme le mieux coiffé de son temps » (notes remises à Arsène Houssaye par le baron de Théis, qui avait fréquenté Rivarol en 1791, à Manicamp; voir Galerie du XVlll" siècle, l""" série : les Hommes d'Esprit). Voir aussi, sur la beauté de Rivarol, Cubières, Sulpice de la Platiôre, et une Lettre du comte de Relleval au journal VApollon, V novembre 1822. Reauté telle qu'ils l'ont moins décrite que chantée.
2. Ghênedollé, qui a vécu près de lui de 1795 à 1797, dit : « Tout l'esprit de Mme de Staël était dans ses yeux qui étaient superbes. Au contraire, le regard de Rivarol était terne, mais tout son esprit se retrouvait dans son sourire, le plus fin et le plus spirituel que j'aie vu, et dans les deux coins de sa bouche qui avaient une expression unique de malice et de grâce ». {Chateaubriand et son groupe, t. IL J'aurai souvent à renvoyer le lecteur à l'ouvrage de Sainte-Beuve, parce que \q journal de Chênedollé ne nous est connu que par là.)
3. Dampmalin, Relation de la mort de Rivarol. Voir aussi Notice sur la vie et la mort de M. de Rivarol par Mme de RivaroL sa veuve, à Paris, chez les frères Levrauit, libraires... (1801), et la Vie philosophique, politique et littéraire de Rivarol par Sulpice de la Piatière. Paris, an X-1802. L'intention de ses amis était de placer son buste à l'Académie de Berlin; voir V Appendice, g 6.
ce qui était son charme suprême : il y a de la joie de vivre dans la beauté de Rivarol.
Quelque chose de plus beau que sa tête, c'est son cerveau, son cerveau si vivant et si sain lui aussi. Que de richesses et quelle clarté là dedans! Rien n'y manque, rien n'y est hors de proportion avec le reste. Les plus précieuses facultés, celles qu'il est le plus rare de voir réunies, s'y mêlent sans se nuire : l'imagination et la raison, l'esprit, le bon sens, la mémoire.... Quelle activité, ou mieux, quelle agilité de pensée! Le même homme qui vient de vous étourdir de sa verve moqueuse, va tout à l'heure s'élever aux plus hautes spéculations : vous battiez des mains, saluez à présent. Le temps de pirouetter sur son talon et la métamorphose est faite. Il prend tous les tons, il joue tous les personnages, et n'est médiocre dans aucun. Une idée qui lui vient ou qu'il s'assimile, se revêt aussitôt d'une forme originale et parfaite, et se case, prête à s'offrir à lui soit demain, soit dans dix ans, s'il a besoin d'elle.
11 est une encyclopédie vivante, et combien plus intelligible, combien plus aimable à feuilleter que l'autre, celle du libraire! « A quoi bon? réplique Lauraguais à quelqu'un qui lui propose de souscrire au Larousse du xvin'' siècle. Rivarol vient chez moi \ » Sciences, littérature, grammaire, politique ou métaphysique, rien n'est fermé à cette intelligence toujours en mouvement, « en puissance » * toujours.
Et quelque chose de plus ravissant que le sourire de Rivarol, c'est sa parole. Elle tient, s'écrie Dampmartin, « du beau idéal » ^ Elle n'est ni le bavardage du mon-
i. Mot cité par M. Alègre, d'après Arsène Houssaye, je crois.
2. « 11 en est de l'esprit et surtout du talent comme de la puissance en amour. La plupart des hommes, et surtout les vieillards, n'ont que des intervalles de puissance. Mais les Racine, les Voltaire étaient souvent en puissance » {Carnets).
3. Dampmartin, Mémoires sur divers événements de la Revolulion et de VÈmUjration (1825), t. II, p. 357. Il répète là ce qu'il avait dit dans sa Notice déjà citée.
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dain, ni la déclamation de la tribune : elle est la traduction instantanée, harmonieuse et lumineuse, des idées qui se pressent en lui et débordent; elle est une intelligence hors lig-ne qu'on entend penser. S'il discute, sa répartie jaillit comme l'éclair, comme la parade d'un Saint-Georges; s'il parle sans être interrompu — et il n'aime pas qu'on l'interrompe, — jamais le mot n'hésite, jamais la phrase ne se casse ni ne se répète \ Tout enfant ^ il va trouver l'évêque de Cavaillon, lui expose son embarras : il est sur le poiat de quitter le collège, faute d'argent pour payer pension. L'évêque l'écoute, l'évêque est pris et se charge de la pension. A vingt-cinq ans, il entre un soir au Caveau, provincial débarqué depuis peu dans le grand Paris où il est un inconnu : il prête l'oreille aux propos qui s'échangent d'une table à l'autre, s'enhardit, intervient dans la discussion, y glisse un mot qui fait rire, un autre qui étonne, lâche enfin la bride à son éloquence, à son génie d'improvisateur; et voici que les conversations particulières se taisent, voici que les joueurs d'échecs, la main suspendue, oublient de « pousser leurs bois » ; on se regarde, on s'interroge à mi- voix, on s'émerveille; le duc de Chartres s'approche, demande le
1. « Invité à dîner avec lui, on oubliait de se mettre à table pour l'entendre. Il n'y avait pas auprès de lui de ventre affamé qui tînt, les sens devenaient tout oreilles, le cœur était dans l'extase, et l'esprit dans l'enchantement » (Cubières, Vie d'Antoine Rivarol). « Mon imagination me retrace souvent cet homme rare dont la superbe ligure et la voix harmonieuse embellissaient la diction qui, chez aucun autre, n'atteignit à un si haut degré de perfection. Entraîné par un charme irrésistible, on ne se lassait pas de l'entendre. Dans sa bouche, les sujets les plus sérieux prenaient de l'intérêt, et les plus arides appelaient l'attention. Sa délicatesse ingénieuse donnait de la valeur aux choses ou légères ou frivoles. Un tact heureux des convenances le sauvait du pédantisme » (Dampmartin, Mémoires sur divers événements de la Révolution et de l'Émigration, t. I, p. 179). « Mme de Staël, dit Chènedollé, n'avait pas une parole plus svelte, plus rapide, plus splendide, plus variée que Rivarol; mais elle l'avait plus vive encore et plus ardente. En un mot, elle était plus tourbillon » {Chateaubriand et son groupe, t. II). Voir aussi la Notice sur Rivarol de H. de la Porte, 1829, p. 7.
2. Sulpice de la Platière, qui conte l'anecdote, dit qu'il n'avait pas encore atteint sa onzième année (Vie... de Rivarol, I, p. 5).
ii RIVAROL.
nom du prodigieux causeur, son nom ignoré hier, demain célèbre, son joli nom qui sonne en fanfare \ A quarante et quelques années, il voit venir à lui, le cœur battant, le jeune Lioult de Chênedollé : il le reçoit, il parle deux heures, et Chênedollé s'en va enivré, pareil à un amant qui sort du premier rendez-vous, les yeux fixés au ciel et la tête en feu, répétant tout le long de la route : « Rivarol est UQ causeur bien extraordinaire M » L'avant- veille de sa mort, il a encore un auditoire qu'il lient sous le charme, et le soir du 11 avril 1801, à la nouvelle qu'il a rendu le dernier soupir, M. de Kriidner laisse à son tour, en manière d'oraison funèbre, tomber de ses lèvres pincées de diplomate le mot de Chênedollé : « C'était un homme extraordinaire... ^ »
En effet. Je n'en vois guère qui aient été plus richement doués. Je crains même qu'il ne soit trop riche. Je me demande avec un peu d'inquiétude comment ont pu se concilier en lui les exigences de ce beau corps et celles de cet admirable cerveau.
Si les tempéraments les plus simples sont, comme il l'a dit \ les plus forts, quelle ne doit pas être la faiblesse du