IL A ETE TIUE DE CET OUVRAGE I
Sept exemplaires sur papier de Hollande , numérotés à la presse de I à j.
F.XEMPLAmE ^s" 3
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays., y compri; la Suède. la Norvège et le Danemaric.
Rivarol est à la fois très connu et très inconnu : très connu comme homme d'esprit, très inconnu comme écrivain, philosophe, homme politique. C'est que sa carrière a été coupée en deux par la Révolulion. Quand les temps calmes furent revenus, il était mort et la première partie de son œuvre fut oubliée, tandis que la seconde, qu'il n'était plus là pour défendre, demeurait pour ainsi dire inédite, perdue en un gros in-quarto imprimé à Hambourg.
Ces deux tronçons du beau serpent ne se sont pas encore rejoints dans l'esprit des hommes. Pour la plupart Rivarol est demeuré un brillant causeur qui rivalisait avec Ghamfort; pour quelques autres, qui ne voient que le Rivarol de la Révolution^ c'est un politique éloquent et clairvoyant, une sorte de Mallet du Pan.
Rivarol, à la vérité, fut un critique, et, comme tel, il critiqua successivement les œuvres, les hommes et les idées qui passionnaient l'opinion.
Né en lySS, il vint à Paris, vers l'âge de vingt ans, mena d'abord la vie'obscure d'un jeune homme pauvre. Son esprit, ses manières agréables, la grâce de son visage lui valurent bientôt des relations et dans le monde des lettres et dans celui des salons. Il connut Voltaire, BufFon, d'Alembert, puis tous ceux qui succédaient à ces grands hommes dans l'estime publique; il trouva même qu'ils y prenaient trop de place, et cela éveilla son esprit critique. Jamais il ne consentit à être la dupe d'un La Harpe, d'un Thomas, d'un Le Brun, d'un Garât. Il poussa même cette défiance un peu loin, et on peut lui reprocher d'avoir méconnu Beaumarchais et madame de Staël : mais ses réserves n'étaient pas toutes d'ordre httéraire.
Le premier écrit de Bivarol est une Lettre critique sur le poème des Jardins^ qui venait de paraître; Grimm y trouva beaucoup de méchanceté et beaucoup de vérité. En somme, sous une forme un peu gauche, c'était, formulée sur l'heure, l'opinion de la postérité : l'abbé Delille y reçoit le premier des coups sous lesquels devait, à la longue, il est vrai, succomber sa gloire factice.
Rivarol allait donner à la sienne une base assez durable avec son Discours sur T Universalité de la langue française, morceau écrit pour l'Académie de Berlin, qui le couronna. Ce discours, dont les parties historique et philologique ont nécessairement beaucoup vieilli, apparaît encore tel qu'une œuvre maîtresse et
niVAROL
qu'on ne lit pas sans un ^rand plaisir littéraire. Par bonheur, celui qui faisait un si juste éloge de la lanj^ue française écrivait lui-même dans un style d'une belle originalité; nous en sommes plus satisfaits qu'on ne le fut de son temps: le goût, en 1785, était bien gâté. Dans le même temps, il collaborait au Mercure de France, lanrait de temps en temps quelque brochure amusante, quelques-unes de ces parodies où il excellait : Le Chou et le Navet (encore contre l'abbé) ; le Sonrje d'Athalie^ pour ridiculiser M'"® de Genlis, Grimod de la Reynière, La Harpe, Garât, et bien d'autres ; le Récit du portier du sieur Caron de Beaumarchais, plaisanterie difficile à comprendre aujourd'hui. Tout cela lui avait déjà fait bien des ennemis, comme on peut le croire. Cependant, a ennuyé de leur petit nombre, dira plus tard une de ses victimes, Flins des Oliviers, il attaqua tout le peuple littéraire à la fois». Ce fut dans le Petit Almanàch de nos grands hommes pour l'année i j88.
Tout le monde faisait des vers. Jamais on ne vit d'époque plus poétique. La France, inactive, se répandait en odes et en bouquets, en stances, en énigmes et en chansons. Piivarol résolut de faire le dénombrement de tous ces « grands hommes », qui se prenaient vraiment au sérieux et qui commençaient à duper le public. 11 ne faut pas s'y tromper, cet Almanàch, sous sa figure de plaisanterie, est une œuvre de bonne critique, de celles qui remettent à
leur place hommes et œuvres, une de ces opérations dont la cruauté indispensable a presque toujours d'heureuses suites.
La Révolution, qui vint l'année suivante, montre d'ailleurs que, sous sa dédaigneuse ironie, Rivarol cachait un esprit d'une logique et d'une pénétration rares. Il avait déjà faitses preuves d'excellent écrivain dans sa traduction de V Enfer de Dante, d'excellent philosophe dans ses Lettres à M. Necker, à propos de son livre sur VImportance des idées religieuses, il allait, dans le Journal Politique National, cumuler ces deux talents, auquel un troisième s'ajoutait : le talent de la critique politique. Au milieu de l'agitation universelle, il garde son sang-froid; parmi les utopistes et les metaphysiciens.il garde sa raison pratique. Disciple de Montesquieu, il est le premier écrivain français qui ait appliqué à l'histoire contemporaine la méthode de V Esprit des Lois. Cesiun réaliste; c'est un physicien.
On dira qu'il s'est trompé et que la France s'est parfaitement tirée de l'anarchie où il la croyait engagée pour très longtemps. Gela n'est pas certain; car l'anarchie politique n'a été vaincue que par le plus terrible et le plus positif des physiciens : Napoléon.
Mais laissons l'appréciation des événements politiques. Quelle que soit l'opinion que l'on professe, •on admirera dans Rivarol, avec la richesse du style, la richesse de la pensée. Mettons-nous en face de son
récit des Journées d'octobre comme devant un récil de l'histoire romaine et nous ne pourrons nous défendre au moins d'une profonde émotion esthétique.
Ces pages où des contemporains retrouvaient le génie de Tacite n'absorbaient pas Rivarol au point de lui faire oublier qu'il avait de l'esprit. Il entremêlait ses graves Résumes d'histoire, de petits articles des plus piquants et des plus élégants ; mais quand il voulait être tout à fait à son aise, il s'adressait aux Actes des Apôtres, Dans ce long et amusant pamphlet politique, cinq ou six morceaux appartiennent évidemment à Rivarol, et ce sont les meilleurs de la collection. Il n'a presque jamais rien signé, mais jamais écrivain n'eut moins besoin decette déclaration de propriété. Après cent et quinze ans, dans ce fouillis des Actes, on met la main sur le Rivarol avec une parfaite certitude. La seule cause d'erreur, c'est qu'il fut imité de toutes parts avec frénésie : Champcenetz, s'il n'était si jovial, pourrait parfois faire illusion. On a cru voir la main de Champcenetz dans certains articles du Petit Almanach ; peut-être la pourrait-on voir aussi, ou celle de tels autres, dans tels passages de Petit Dictionnaire des grands hommes de la Révolution : ce petit livre reste bien, comme le premier, l'œuvre de Rivarol, l'écrit d'un homme doué à la fois de beaucoup de bon sens et de beaucoup d'esprit. Les deux ouvrages, le littéraire et le politique, semblent, en bien des parties, rédigés de la semaine dernière :
an y trouverait, si on était niécliant, toutes so d'allusions à la littérature d'aujourd'hui) à la po que d'aujourd'hui.
Avant de quitter la France, où sa position était venue critique, Rivarol essaya de donner à Louis ] quelques conseils aussi sages que modérés : on retrouva dans l'armoire de fer. En juin 1792, il ga Bruxelles, puis Londres, puis Hambourg, en k^ puis Berlin, où il devait mourir, en 1801.
Son séjour à Hambourg fut très fécond. G*es qu'il écrivit ce Discours préliminaire à un dictionm de la langue française, qui est un traité presque ct plet de philosophie. Encore n'est-ce qu'une prem partie ! Œuvre un peu confuse, ce Discours préli naire contient des chapitres admirables. Celui Animaux, que l'on trouvera plus loin, est un cl d'œuvrede raisonnement et de science. Rivarol ain les sciences ; il était très instruit, s'intéressait à t( Malheureusement, toutes ses idées sortaient à la f l'une entraînant l'autre. Il ne manque de rien, ni dées, ni de style, d'esprit encore moins, s'il est po ble; il manque un peu de talent de coordination, ne peut pas cependant dire de lui ce qu'il a dit Lauraguais : « Ses idées sont dans sa tête comme carreaux de vitres en caisse : claires chacune à par obscures ensemble. » Piivarol n'est jamais obscur est parfois un peu trop éblouissant.
De Voltaire à Chateaubriand, et parallèlemen
son ennemie, M"'^ de Staël, llivarol est le meilleur écrivain français. On pourrait le définir un Chateaubriand voltairien, si l'on ne song-eait qu'au Discours préliminaire,crt il défend dans cet écrit à peu près les mêmes idées philosophiques que Chateaubriand, et parfois celles de De Maislre; mais il est absolument incrédule. Il sait que toutes les religions sont vraies, c'est-à-dire fausses; aussi veut-il qu'on les apprécie non d'après leur vérité, mais d'après leur utilité. Ceux qui sont venus après lui sont tombés dans leurpropre piège; et, à force de dire que la religion était utile, ont fini parla croire vraie; Piivarol est resté ferme jusqu'à la fin: voyez le Dialogue entre un roi et un fondateur de religion.
On espère que le présent volume donnera une idée assez exacte des diverses formes du talent de Rivarol. En plusieurs parties : il peut passer pour inédit : jamais par exemple on n'avait réimprimé ni ses articles des Actes des Apôtres, ni son Petit dictionnaire ; les Lettres, éparses en quatre ou cinq ouvrages documentaires, sont réunies pour la première fois. La plupart des autres chapitres n'avaient pas revu le jour depuis les Œuvres complètes (et qui ne le sont pas) de 1808. Il ne tient qu'au public d'ailleurs que les œuvres réellement complètes de Rivarol puissent voir le jour. S'il est de notre avis, s'il pense que Rivarol est, en même temps qu'un penseur original et un critique très sûr, l'un des plus agréables et des plus spi-
rituels et des plus curieux écrivains français, il saura bien réclamer qu'on le lui donne tout entier.
Pour donner un commencement de satisfaction aux curiosités que ces Plus belles pages ne satisferaient pas encore entièrement, on a fait imprimer à part quelques-uns des opuscules de Rivarol. La place a manqué pour les donner complets et il était impossible de les mutiler, alors que d'autres écrits supportent cette opération sans faiblir.
Relatant la manière dont le Petit Almanach « a été composé et imprimé tout ensemble », Rivarol ajoute, en raillant : « La postérité apprendra tous ces détails avec le plus vif intérêt. » Le moment du « vif intérêt » est enfin venu, ou plutôt revenu, pour Rivarol, et la postérité va le lire avec autant de plaisir que ses contemporains.