Voir les Lettres de Rivarol à son. père et à sa tante
2. Dans ses Lettres sur quelques particularités secrètes de Vhistoire, etc., le comte de Barruel-Beauvert prétend que le collège des Joséphites, à Bagnols, avait été fondé par Armand de Bourbon, prince de Conti (il dit plus loin : « par mes ancêtres »?) et que l'instruction s'y donnait gratuitement. Je ne sais s'il faut croire ici Barruel qui parle si souvent à la légère. Le séjour de Rivarol chez les Joséphites, les Sulpiciens et à Sainte-Garde, est attesté par Dampmartin,,son quasi-compatriote {Notice citée). A supposer que les leçons qu'il a reçues chez les Joséphites fussent gratuites ou que l'évêque de Cavaillon ait un temps payé pour lui, il n'est pas sorti de Sainte-Garde avant vingt-deux ou vingt-trois ans, et il n'a pas vécu jusque-là sans rien coûter à sa famille. « Son père, dit Cubières, avait fait de grands sacrifices pour son éducation » {Vie d'Antoine Rivarol).
eussent-ils donné ce qu'ils n'avaient pas, je veux dire le caractère?
Puis, les années de collège et de séminaire, la vie déprimante et veule de l'internat, chez les Joséphites de Bagnols, chez les Sulpicicns de Bourg-Saint-Andéol, enfin à Sainte-Garde d'Avignon \ Les ecclésiastiques qui l'instruisent vont-ils lui imposer la forte discipline dont il a besoin, lui faire une armure de principes et de croyances? Ils le destinent à la prêtrise, ou, si l'idée vient de lui 2, ils ne l'en détournent pas, et me voici un peu inquiet. Rivarol prêtre, ô mon Dieu ! Il n'y a que le xvme siècle pour avoir de ces idées-là! Est-il possible qu'ils aient commis de bonne foi pareille méprise et lui aient trouvé le germe des vertus sacerdotales? La proie était belle. J'ai peur qu'ils n'aient profité de son indolence au lieu d'y remédier. Ce n'est ni par piété, ni par ambition, c'est par faiblesse qu'il s'est laissé tonsurer. Ah ! monsieur l'abbé, couper ces beaux cheveux bruns, quel dommage!... Mais sa faiblesse qui Pavait mis à la merci de ses directeurs a bientôt déjoué leur calcul. Il ne saurait se contraindre, il n'a pas la froide et patiente feinte d'un Julien Sorel. Déjà il avait soutenu sa thèse publique avec éclat devant Pévêque elles notables; déjà il avait « le froc, et les cheveux arrondis » 3; les siens pouvaient rêver pour lui la fortune d'un Bernis. Un beau malin il se débarrasse de sa
1. Au dire de Barruel, les Joséphites étaient jansénistes; est-ce d'eux que Rivarol a appris à tant aimer Pascal? (Voir YÉpitre de Ximénès citée par Sulpice de la Platière.) — Dampmartin dit qu'il n'est entré chez les Sulpiciens qu'à dix-huit ans.
2. L'idée serait venue de lui, d'après Dampmartin, si toutefois je corn, prends bien le galimatias que voici : « Quelques rigueurs de la fortune avaient arraché des parents de Rivarol un aveu qui autorisa son dessein d'embrasser l'état ecclésiastique; mais tandis que des calculs sages et des espérances flatteuses l'entraînaient vers un douloureux sacrifice, la nature le repoussait » (Notice citée). J'ai dit qu'un frère de son père élait prêtre; prêtre aussi le beau-frère de sa tante, de Barruel.
3. J'emprunte ces détails aux Bagnolaises; cela signifie, comme on le verra, que je n'en garantis pas l'exactitude.
l'homme. 19
soutane et si complètement qu'on ne se douterait guère à le voir qu'il Tait jadis endossée ', et se retrouve à Bagnolsà peu près tel qu'il en était parti. Ses maîtres ont fait de lui un humaniste 2, enrichi son cerveau, assoupli sa parole en l'exerçant aux controverses théologiques, et, sans le vouloir, émancipé sa raison en la heurtant au dogme : ils n'ont pas plus affermi sa volonté que fécondé son cœur.
Il reste là quelque temps, plusieurs mois, une ou deux années peut-être, partagé entre sa « bonne paresse » 3 et ses songes de conquête. Il s'ennuie; son ami de Gaste le presse de partir pour Paris 4; son camarade Cubières, qui y est déjà, lui a fait promettre de l'y rejoindre s. Il sent que la patrie de ses goûts est là-bas; il sent que le destin des Rivaroli l'emporte, comme eux, en avant, au loin, vers l'inconnu. Léger est son bagage; courte, la suprême exhortation de ses parents. Jean lui relit la page du Pro Archia où Gicéron a remercié les lettres de si dignement orner et embellir une vie humaine; il lui recommande de ne les point négliger; il s'en remet à elles, et fait bien, du soin de le garder de toute vilenie 6. Catherine lui tend le bras qui ne porte pas de nourrisson \ Ils lui jettent Yadieuvatf des familles de pêcheurs au garçon que l'Océan leur prend et ne leur rendra peut-être pas. Et celui-là, en effet,
1. Peut-être avait-il encore le petit collet à son arrivée à Paris; en ce cas, il s'en est vite défait.
2. A Sainte-Garde, comme à Saint-Charles (où était Cubières), on enseignait la philosophie et la théologie; les études y étaient très fortes, et ces deux séminaires étaient admis à présenter leurs élèves devant l'Université d'Avignon qui conférait les diplômes scolaires. (Voir Alègre, Notices biographiques du Gard, t. Il, p. 198.)
3. Voir sa. Lettre citée par Sulpice de la PlatVere (Vie... de Rivarol, t.I, p. 59).