Actes des Apôtres, n
l'étaient pas, il n'y en avait pas un dont l'intérêt fût le seul mobile! Dans le cas de Chamfort, dans l'aventure de cette âme délicate et blessée, qui après avoir si finement savouré les grâces et l'esprit de l'ancienne France s'élançait avec ivresse à la conquête de la France nouvelle, Rivarol ne veut rien voir que les manèges d'un roué qui abandonne ses protecteurs au jour de leur disgrâce et passe en transfuge dans le camp du vainqueur *. Un autre jour, c'est Mme de Staël qu'il outrage dans l'Epitre dédicatoire de son Petit Dictionnaire 2. Mais il réserve ses traits les plus acérés pour Mirabeau 3. Il sent que celui-ci, comme l'a si bien dit Lamartine, est la Révolution ellemême, vivante, incarnée en un homme. Il le poursuit sans relâche ; il n'a pas assez des superbes invectives qu'il lui a lancées dans ses Résumés, dans son tragique récit des
1. Voir le Petit Dictionnaire. N' est-il pour rien dans la Lettre de félicitations du club patriotique d 'Andrinople à Chamfort (Actes des Apôtres, n° 5)? Ne seraient-ils pas de lui ces vers queGrimm attribuée tort à Rulhière,et qui figurent au n° 21 des Actes :
Deux grands auteurs, tous les deux gens de bien,
Servaient jadis sous les aristocrates;
Mais le métier n'étant plus bon à rien,
Ils se sont faits professeurs démocrates.
Qu'ils sont brillants, parlant de droit public!
Qu'ils sont charmants, enseignant leur district!
En prose, en vers, on les a vus de glace :
Ils sont de feu pour changer notre sort.
Je les admire, un seul point m'embarrasse,
C'est de savoir lequel est le plus fort,
Du fier La Harpe ou du brave Chamfort.
Il avait été très lié avec Chamfort avant la Révolution (voir sa Lettre à l'abbé Roman); mais même alors il s'en fallait bien qu'ils fussent deux esprits jumeaux, comme le ferait supposer la tradition qui ne sépare pas leurs noms.
2. Champcenetz, insulteur en titre de Mme de Staël, l'excitait en ce genre de prouesses; cela n'excuse point du tout Rivarol.
3. Avant la Révolution déjà, il y avait eu entre eux des chocs. Voir Grimm, avril 1787; duc de Lévis, Souvenirs et Portraits, 1780-1789 (Paris, 1815), p. 215. « Dans une dispute littéraire, Mirabeau s'emporta contre Rivarol et lui dit qu'il était une plaisante autorité, et qu'il devait observer la différence qu'il y avait entre leurs réputations. — Ah! M. le comte, reprit Rivarol, je n'eusse jamais osé vous le dire » (Mémoires et Correspondance de Malle t Dupan).
journées d'octobre. Il met en circulation une multitude de formules qui font le tour de la presse royaliste d'abord, de de la presse démocratique ensuite, après « la grande trahison ». « Quel moyen a-t-on de compter sur un homme à qui il faut toujours compter? L'argent ne lui coûte que des crimes, et les crimes ne lui coûtent rien » \ « Mirabeau est capable de tout pour de l'argent, même d'une bonne action 2. »
J'hésite à lui attribuer la parodie de la première scène à'Athalie, quoiqu'il s'y trouve un assez bon vers :
Auras-tu donc toujours de si longues oreilles, Peuple ingrat?... 3
Puis-je ne pas lui attribuer celle de Phèdre, où Mirabeau, jaloux de la faveur dont Laclos jouit auprès du duc d'Orléans, confie ses chagrins à Barnave?
Ah! douleur non encore éprouvée!
A quels mépris nouveaux ma vie est réservée! Tout ce que j'ai souffert, les huissiers, les recors, Ma funeste jeunesse et mes anciens remords, Et de plus d'un arrêt la trop publique injure N'étaient qu'un faible essai du tourment que j'endure !
L'argent est le seul prix qu'on me fit espérer; J'attendais le moment où j'en allais tirer.
1. Le mot est cité plusieurs fois dans les Actes (n° 267; t. X, épilogue) comme un des meilleurs de Rivarol; il est dans les Carnets. Desmoulins, à son tour, le cite et le trouve excellent, lorsqu'il conte la mort de « Catilina » (Révolutions de France et de Brabant).
2. Le mot est dans le n° 181 des Actes, et dans les Carnets. Il a répété la même idée sous d'autres formes : « M. de Mirabeau, corsaire à plusieurs pavillons ».... « Un agioteur disait de lui très-sérieusement : c'est Thomme le plus net de l'Assemblée ; il dit : je veux tant, et il n'y a pas à marchander ; j'aime à traiter avec lui. — Les filles de Venise ont aussi leur prix sur leur porte » {Journal Politique National, 3e série, n° 6).
3. Actes des Apôtres, n° 27; dialogue « sur la terrasse des Feuillants » entre un provincial et un garde national; Mirabeau, Condorcet et Chamfort y sont attaqués, soit dans les vers, soit dans les notes; puis viennent les députés Goupil, Bouche, Dutrou, Pétion, Perdrix, Salle, Fricot, l'Asnon, qui
Vont de leurs noms heureux embellir notre histoire.
Nourri chez la Le Jay, que j'avais éprouvée.... Mais par son triste époux ma main trop observée N'osait dans son comptoir s'enfoncer à loisir ; Je goûtais en tremblant ce funeste plaisir; Et sous un front galant déguisant mes alarmes, Il fallait bien souvent lui parler de ses charmes.
Je touchais au moment de vendre ma patrie : Laclos seul en profite et j'en ai l'infamie !
Barnave répond, le console :
Vous volez. On ne peut vaincre sa destinée... . Est-ce donc un prodige inouï parmi nous? L'argent n'a-t-il encor triomphé que de vous? l etc.
De Rivarol aussi doit être la Lettre de M. V Mette à M. Riquet-à-V Enchère, ci-devant comte de Mirabeau; il vient d'apprendre l'arrêt que Chabroud a rendu, après une enquête de plus de dix mois, dans l'affaire des 5 et 6 octobre; Mirabeau est mis hors de cause! Dérision! Qu'une grêle de sarcasmes lui fasse au moins expier son triomphe : « Votre réputation, toujours intacte, ne connaît ni la hausse ni la baisse. Naguère, en parlant de M. Necker, on disait proverbialement : ce grand homme, et en parlant de vous : ce coquin. Eh bien! M. Necker n'est plus le grand homme, et vous êtes toujours ce coquin de Mirabeau.... A la hauteur où vous êtes, vos ennemis
1. Actes des Apôtres, n° 19. Là reparaît le mot sur Target « maître de décrier tel mot, » etc. Toutefois certaines plaisanteries sur « la transpiration gluante » des mains de Mirabeau me permettent de garder des doutes. Rivarol a malmené Laclos pendant la Révolution, parce que Laclos était au duc d'Orléans; il faisait quelque cas de l'écrivain, de ses Liaisons dangereuses, « ouvrage très-moral dans le fond, puisqu'il y peint fort bien le vice et la corruption des mœurs, mais dont on lui fit un crime à cause de l'étrange réputation dont il jouissait. Si Molière avait eu de mauvaises mœurs, on lui aurait reproché le Tartuffe. Au reste, ce roman est écrit d'un style agréable, mais sans imagination et sans éclat » {Journal Polittique National, 2e série, n° il, note). Je signale aux admirateurs de Laclos trois articles de lui sur un roman traduit de l'anglais (Mercure des 17, 24 avril, 15 mai 1784) et un sévère article de Mallet Dupan sur lui (Mercure du 26 août 1786).
même conviennent que le gibet est le seul genre d'élévation qui vous manque V.. »
Se souvient-on du portrait que les Mémoires d' 'Outre- Tombe nous ont conservé de Peltier, « grand, maigre, escalabreux 2, les cheveux poudrés, le front chauve, toujours riant et rigolant », et de la scène qui suit le portrait? Chateaubriand errait dans les rues de Londres, transi, affamé, avec son compagnon d'exil La Bouëtardais à qui une attaque venait de tordre la bouche. Peltier, lui aussi, habitait Londres; il n'était pas encore ambassadeur du roi nègre qui lui paya plus tard ses appointements en sucre, mais il gagnait beaucoup d'argent à publier son journal et à exhiber une petite guillotine qui coupait le cou tantôt à une oie, tantôt à un canard. Il rencontre les deux exilés faméliques, les emmène à la taverne, les bourre de rosbif, les noie de porto, et tout d'un coup s'interrompt de les servir pour demandera La Bouëtardais : « Comment, M. le vicomte, avez-vous ainsi la gueule de travers? » Et quand M. le vicomte lui explique, d'une voix à peine distincte, que la chose lui est arrivée la nuit en chantant dans sa mansarde ouverte à tous les vents : 0 bellaVenere, se souvient-on du rire qui secoue Peltier, de ses cris, de ses trépignements, de ses coups de pied sous la table?... Si oui, on connaît l'homme, et on peut se figurer son délire de joie, ses « ah! ah ! » ses « pouf! pouf! » le jour où Rivarol lui a lu sa Lettre à M. Riquet. Et les Apôtres applaudissent avec lui, et toute la quadrille se reprend de plus belle à harceler Mirabeau;
1. Actes des Apôtres, n° 181 ; là est le' mot sur Cerutti, là le mot sur Mirabeau « capable de tout, même d'une bonne action », etc. La lettre contient une plaisanterie d'un goût douteux sur les mœurs de Villette; quiconque a lu les journaux royalistes de 1789 à 1792 la connaît d'avance. Je crois qu'il ne s'est point passé un jour pendant ces trois années où elle n'y fût imprimée sous une forme ou sous une autre. Je suis bien fâché que Rivarol l'ait reprise à son compte deux fois, ici et dans le Petit Dictionnaire-, c'est deux fois de trop.
2. Vieux mot de Brantôme qui a le sens d'arrogant, et caractérise bien les allures de ce marquis de Mascarille, Pellier.
c'est à qui plantera sa banderille enflammée dans le cou du taureau qui meugle, écume, mais ne s'arrête pas pour si peu ; et les uns après les autres, sur l'air de Biribi, sur l'air de :
Voilà, mon cousin, l'allure,
Mon cousin, Voilà, mon cousin, l'allure!
sur l'air de La faridondaine la faridondon, de La bonne aventure oh! gué, du Petit mot pour rire, de N'y a pas de mal à ça, Colinette, ou à' Il m'en souviendra, Larira, ils injurient en chantant.
Tout ceci ne me plaît guère. L'envie vient de crier : arrivez, braves gens du faubourg; venez venger « votre petite mère Mirabeau » *; venez venger la Révolution et balayez-moi tous ces freluquets. — Mais non, il ne faut pas crier; les braves gens accourent d'eux-mêmes, formidables, et de ceux qui ricanaient ou qui chantaient il n'en est guère qui ne doivent tout à l'heure mourir sur le pavé ensanglanté de Paris ou, plus triste destin peut-être, sur la terre d'exil.
C'est pourquoi je me refuse à traiter Rivarol de « vil pamphlétaire » dans un beau mouvement d'indignation oratoire renouvelé de M. de Broë. Quelle que soit la cause pour laquelle on se bat — et la sienne, en somme, n'était pas si mauvaise, — nous ne haïrons jamais en France des hommes qui se battent. Un dialogue rimé, dans les Actes, met aux prises un jacobin et un ci-devant. Le jacobin jure, menace, hurle à la fin de chaque couplet :
J'veux être un chien!
A coups d'pied, à coups d'poing, Je t'casserai la gueule et la mâchoire!...
1. Voir dans Michelét le récit du 5 octobre, l'arrivée des poissardes qui demandent : « Où est notre petite mère Mirabeau? »
l'autre essaie de lui parler raison, lui montre tous les maux que la Révolution a déjà causés, peu à peu s'échauffe, s'exaspère, et, au dernier couplet, s'écrie à son tour :
J'veux être un chien!
A coups d'pied, à coups d'poing, On s'cassera la gueule et la mâchoire ! i
Hors qu'il ne parle pas ce français-là et qu'il reste ganté pour faire le coup de poing, Rivarol ressemble assez au ci-devant de la chanson. Avant de se battre, et de se battre comme un diable, il a essayé de discuter. Jusqu'aux journées d'octobre, quoique ce soit « disséquer des vivants que d'écrire une histoire si récente 2 », il n'outrepasse point ses droits d'historien. Lorsqu'en racontant le meurtre de Foulon et de Berthier, il transcrit d'une main frémissante le mot tant de fois reproché depuis à Barnave : « Le sang qui coule est-il donc si pur? » il ne nomme même pas Barnave : « Nous ne voulons pas dévouer les personnes à la postérité, mais seulement les forfaits et les mauvaises maximes, plus criminelles encore que les mauvaises actions 3 ». Qui lui a su gré de sa modération? A peine les premiers numéros de son Journal ont-ils paru que la droite l'accuse de trahir la cause de la noblesse et du clergé \ la gauche d'être aux gages du ministère5. Un souscripteur lui réclame son argent en menaçant de le dénoncer au Palais-Royal 6. Luchet, l'abbé Fauchet, Vanval et Bassinet sont à ses trousses, et lui infligent l'épithète qui fait alors frétiller les quinquets au bout de leur corde : aristocrate 7 ! Bataille?
1. Actes des Apôtres, n° 262. L'air de Paris à ce moment sentait la poudre. Barruel-Beauvert parle d'une discussion chez Mme de Beauharnais, en 1792, sur Corneille et Voltaire, qui finit par une provocation d'une part, une menace de dénonciation à la police de l'autre (Lettres sur quelques particularités secrètes...).