‹ Rivarol, sa vie, ses idées, son talent, d'après des documents nouveauxChapitre 197 sur 211 · Voir Discours Préliminaire, p. 139, 140, 1G8, etc · texte numérisé non relu

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5. Voir les notes de son Dante où il explique et raisonne ses hardiesses de langage. Il disait devant Dampmartin {Sotice citée) :«. Toute langue marche sans cesse, et ses changements entraînent ceux du goût. Le style des grands écrivains du siècle de Louis XIV est devenu depuis longtemps trop parfait. BufTon et Rousseau ont par d'heureux changements captivé des suffrages unanimes; mais on voit à regret s'éclipser chaque jour quelques rayons de la gloire de ces grands prosateurs. D'après cette observation, je me suis proposé de devancer mes contemporains, et de me transporter à un demi-siècle. » C'est bien le tort de ses audaces d'être un peu trop des audaces voulues. J'y cherche je ne sais quoi de spontané que je n'y trouve pas toujours.

<lroit; car il parle toujours de lui-même à l'objet aimé, et de son mérite aux puissances. On le représente solitaire, oisif et aveugle : son diadème est suisses yeux1. » — « Quant à la calomnie,... pétrie de haine et d'envie, ce n'est pas sa faute si sa langue n'est pas un poignard 2. » — Au lieu de peindre la vie de façon à éveiller en nous l'idée, il nous offre des abstractions qu'il pare des couleurs de la vie, qui ont je ne sais quel air de mortes en habits de gala, de poupées de cire dont les joues seraient délicatement avivées de carmin. Il avait fort bien dit qu'une métaphore ne frappe qu'à la condition d'être une image neuve et fraîche. La plupart des siennes ne l'ont que nous amuser parce qu'elles sont justes et bien faites, que nous éblouir parce qu'elles se succèdent sans interruption 3, et ses contemporains parlaient déjà de la phosphorescence de son style *; elles ne nous frappent pas parce qu'elles ne nous font rien voir, rien sentir de nouveau. Elles sont du style figuré bien plus que du style imagé.

C'est que, s'il ne manquait pas d'imagination, il a vécu loin de la nature qui peut seule féconder puissamment une imagination. Il n'a eu pour elle que des regards rapides et distraits : « Au sortir de table, raconte Ghênedollé, nous fûmes nous asseoir dans le jardin.... Le soleil qui s'inclinait déjà à l'occident pénétrait jusqu'à nous, malgré l'opulente épaisseur des ombrages, et son disque d'or et de feu, descendant comme un incendie derrière un vaste groupe de nuages, leur prêtait des teintes si chaudes et si animées, qu'on eut pu se croire sous un ciel de la Grèce. Rivarol, après avoir admiré quelques instants ce radieux spectacle

i. Discours Préliminaire, p. 171.

3. Voir dans le Discours Préliminaire, p. 74 : « L'imagination n'est qu'un miroir dont les riches tableaux dépendent des objets que le hasard lui présente : et pour parler sans figure, l'imagination n'est que le sentiment en première instance ». — Pour parler sans figure est assez drôle ici.

4. Voir la préface de YEsprit de Rivarol, et l'article du Mercure du 28 messidor an x, que Sainte-Beuve dit être de Guéneau de Mussv.

et nous avoir jeté à l'imagination deux ou trois de ces belles expressions poétiques qu'il semblait créer en se jouant, se remit à causer littérature '. » Oui, il est prompt à quitter le jardin pour le salon et la contemplation pour la causerie. Chateaubriand et Hugo s'y prenaient autrement pour faire leur palette. Ils ne regardaient pas le printemps ou l'automne d'une fenêtre ouverte sur un beau et noble parc; l'un a couru les landes de Bretagne, les savanes de la Floride 2, erré à travers le bois et le marais 3, rêvé sur la falaise ou sur le pont du bateau, dans le vent du large et les embruns; l'autre, après avoir interrogé la forêt, la montagne et la mer, a exploré la rue et découvert Paris.

Qu'on analyse les phrases métaphoriques de Rivarol : on verra qu'il en puise les éléments dans les sciences, les arts et métiers, l'histoire, et, sans toutefois en abuser, dans la mythologie, bref, dans sa mémoire d'homme instruit plus que dans l'observation personnelle et directe du monde sensible. Il n'a pas su s'affranchir tout à fait des leçons de l'école, plus près encore de Lebrun que de Delacroix. Trop de boucliers et de flambeaux, trop de chars et de vaisseaux! La maxime qu'il ne peut y avoir d'impôt sans enregistrement était jusqu'à la Révolution « le bouclier de la fortune et de la liberté publiques » 4; le duc d'Orléans a profité des fautes du roi, des fureurs du peuple et de toutes les factions de l'Assemblée, il a dirigé les unes et les autres, « afin de s'élever par l'effort de tant de causes ennemies, ainsi qu'un vaisseau monte sur les

i. Chateaubriand et son groupe, II.

2. De là, entre tant de phrases inoubliables, celle-ci sur l'homme : « La femme suspend autour de lui les fleurs de la vie, comme ces lianes des forêts qui décorent le tronc des chênes de leurs guirlandes parfumées » {Génie du Christianisme).

3. Voir dans le Génie des pages qui sont d'un poète sur les marais et leurs hôtes, les oiseaux de passage, hérons ou canards, voyageurs qui arrivent de si loin, ont franchi les mers, et qu'on entend la nuit repartir d'un vol de fantômes pour le grand voyage.

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