‹ Rivarol, sa vie, ses idées, son talent, d'après des documents nouveauxChapitre 204 sur 211 · Sa tanle Françoise · texte numérisé non relu

Sa tanle Françoise

une de femme : je n'attends qu'une occasion sûre : elles sont rares.

« Je finis ma lettre, car je suis accablé d'ouvrage : vous savez ce que c'est qu'une entreprise comme celle du Diclrc de la langue : il s'agit de refondre entièrement cette Langue française et de la brasser jusque dans ses fondements. On prétend que cette opération me vaudra deux cent mille francs : Dieu le veuille! J'ai, outre cela, sur le chantier, une Histoire de la Révolution et un grand Trailé sur la nature du corps politique.

u Si je n'avais pas craint de vous séparer trop de ma mère, je vous aurais proposé en 92 de venir à Paris et de me suivre : vous m'auriez été très-utile; mais réflexion faite, il faut du repos à votre âge, et je me suis privé de cette douceur J. Au reste, voilà la paix; j'espère que nous nous rapprocherons. Vous me parlez de la petite fille de Paule; qui a-t-elle donc épousé? Se souvient-elle toujours de moi? Je vous embrasse tous de cœur et d'àme. A propos, mille tendres remercîments pour votre quatrain. Vous avez donc dérouillé votre veine pour moi; je suis charmé que vous soyez toujours ami des Muses : qui n'aime point les vers a l'esprit sec et lourd.

Quand vous applaudissez à mes faibles écrits,

De votre cœur vous parlez le langage, Mais vous ne songez pas qu'en louant votre fils, Vous ne louez que votre ouvrage.

« Dites-moi en peu de mots jusqu'à quel point la Révolution et la guerre ont dégarni votre pays d'ouvriers et de cultivateurs, et si la journée de travail est renchérie. Croyez-vous qu'avec vingt-cinq louis vous pussiez ranimer un peu vos champs?

« Je voudrais savoir aussi ce qu'est devenu votre clergé. Le curé m'écrivit en 1789 ou 90 en style révolutionnaire : j'espère qu'il aura eu le temps de cuver la Révolution et qu'il doit être bien dégrisé 2. Je finis tout de bon. Voici un mot du petit et un autre de ma sœur. Jnformez-vous en mettant votre réponse à la poste, s'il ne faut pas affranchir pour l'Allemagne jusqu'à vos frontières. »

[1797, à sa tante Françoise.]

18 août.

« Je voudrais, comme César, dicter à quatre en même temps, pour répondre à la quadruple lettre que je viens de recevoir : je voudrais

1. En 1792 Jean avait soixante-cinq ans. Je ne vois pas bien le pauvre vieux roulant en berline sur la route de Paris à Bruxelles, entre M. le comte et la petite Manette.

2. Dans ses Lettres sur quelques particularités secrètes de l'histoire, etc., le comte de Barruel-Beauvert a dit un mot du curé assermenté de Bagnols.

surtout que ma mère et vous, ma chère et bonne tante, vous ne fussiez pas occupées de votre âge, au point de désespérer de me voir. Il n'y a que les mauvais effets de votre gouvernement boiteux qui puissent mettre obstacle à mon voyage. Quoique nous soyons séparés par onze degrés de latitude, c'est-à-dire par plus de trois cent lieues, rien ne pourra m'arrêter dès que la terre ne tremblera plus sous vos pieds. Mais votre gouvernement est un peu trop l'ouvrage des hommes et de leur orgueil, pour acquérir quelque fixité; et si j'attendais, je ne dis pas la prospérité, mais le simple repos de ce pauvre royaume, nous risquerions, en effet, de ne plus nous revoir. Je profiterai donc de quelque moment de répit, d'un de ces intervalles qui séparent les tempêtes chez vous. Vous voyez qu'à l'heure où je vous écris, votre horizon se rembrunit beaucoup.

« J'attends le retour du correspondant de Montpellier, pour vous faire passer quelques fonds ; il est à Francfort. On ne saurait prendre trop de précautions dans un pays comme celui-ci, peuplé de tous les banqueroutiers de l'univers. J'ai confié deux fois quinze louis pour mon frère, et deux fois on m'a trompé. Si vous n'étiez pas dans un vilain trou ignoré de tous les commerçants du monde, vous n'auriez qu'à tirer quelques traites sur moi, et vous sentez qu'elles seraient fidèlement acquittées.

« Vous ne me dites pas un mot des Barruel et de vos prêtres. Le curé m'écrivit en 1790 une lettre qui me prouva qu'il s'était un peu engoué de la Révol. : il doit être dégrisé, ou il est bien têtu. Dans quel état est le culte chez vous? On peut m'écrire librement sous l'enveloppe de mon libraire Fauche. Vous voyez que votre lettre m'est très-bien parvenue; il n'est pas même nécessaire d'affranchir, à ce que je crois.

« Dites à mon beau-frère * que je suis très-sensible aux assurances qu'il me donne de son amitié. Il suffit qu'il mérite la vôtre pour être sûr de la mienne. Si on ne m'avait pas pillé ma Bibliothèque, je lui aurais adressé une pacotille de livres : il faudra qu'il se contente de mes faibles ouvrages que je lui ferai passer. La Politique n'est pas la science de la jeunesse et les conjonctures malheureuses où je me suis trouvé, m'ont forcé à tourner mes vues de ce côté; mais je ne doute pas qu'avec son bon esprit, il ne parvienne à y prendre goût : l'art de gouverner les hommes, sera toujours le premier des arts; cette sotte espèce est en effet bien difficile à mener : on a toujours affaire, ou à leur malice dans les temps calmes, ou à leur barbarie dans les temps de troubles 2.

« Ma sœur, qui vous embrasse tous bien tendrement, doit écrire à la petite Paule. Raphaël, fier de ses seize ans et de ses cinq pieds cinq

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