‹ Rivarol, sa vie, ses idées, son talent, d'après des documents nouveauxChapitre 55 sur 211 · Lettre du 21 février · texte numérisé non relu

Lettre du 21 février

l'homme. 85

revanche. Mais non, une autre expiation lui a été réservée. Voici l'émigration, le départ pour la Béotie....

A Bruxelles, où il campe de juin 1792 à avril 1794, il ne semble pas avoir encore conscience du malheur qui le frappe. Il y retrouve ses amis, son auditoire à peu près au complet et le même accueil qu'à Paris. La noblesse, dont il conseillait au roi le sacrifice et dont il a si vertement critiqué la conduite dans son Journal Politique National, ne lui fait pas l'honneur de lui en vouloir, et s'il ne peut se passer d'elle, elle ne peut se passer de lui. Combien j'aimerais à le voir regardé de travers et insulté dans le parc, comme Mallet Dupan, Montlosier et Malouet, par les Mascarilles et les Jodelets de l'émigration ! Les « cidevant » se sont bien aperçus qu'en pensant tout autrement qu'eux il sentait comme eux ; et les différences d'opinion séparent moins que les différences de race. Tandis que la rue le huait à Paris, les salons lui demeuraient ouverts. A Bruxelles, on le recherche, on lui rit, on se délecte de son Dialogue entre M. de Limon et un homme de goût, et il a son couvert mis chez la fille du duc de Breteuil, Mme de Matignon. Sans partager les illusions des fous qui s'agitent et jasent à ses côtés, s'obstinent à prendre la Révolution pour une émeute et parlent de ce qu'ils feront la semaine prochaine à Paris, il ne désespère pas entièrement du succès de Brunswick ou de Wûrmser; il va se promener jusqu'aux avant-postes, lorgne de loin les « Carmagnols * », et revient disserter sur les chances de salut qui restent à la royauté.

Peu à peu, Bruxelles se vide; les soldats de Pichegru approchent. Après quelques mois passés à Amsterdam, à la Haye, à Rotterdam, il s'embarque au commencement de septembre 1794 pour l'Angleterre. En vain Pitt et le grand Burke, qui ont lu son Journal, lui témoignent la plus flat-

Page 1